Accueil > N° 3 - octobre 2010 | Par Roger Martelli | 18 octobre 2010

Désobéir (3) - L’émergence d’une contestation non-violente

Quand la désobéissance monte. La désobéissance n’est plus seulement le fait des faucheurs volontaires. Postiers, profs, électriciens ou simples citoyens résistent, individuellement ou collectivement. Retour, en 5 volets, sur une pratique ancienne qui fait soudainement irruption dans le débat politique

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Comment s’opposer à une règle légale mais pas toujours légitime ? L’insoumission pacifique s’est imposée à travers l’histoire, sur le modèle d’Antigone, de Gandhi ou de Martin Luther King .

Le terme de « désobéissance civile » est né aux Etats-Unis civil disobedience ) en 1866, sous la plume d’Henry David Thoreau, qui s’était illustré vingt ans plus tôt en refusant de payer l’impôt destiné à financer la guerre contre le Mexique. Mais la réalité, elle, est bien plus ancienne.

La désobéissance civile, en fait, participe de l’expérience plus vaste de la contestation, où elle côtoie ses soeurs que sont la révolte ou la rébellion, sans se confondre avec elles. Dès l’instant où les sociétés humaines ont spécialisé les rôles, séparé les fonctions et distingué les classes, elles ont reposé sur un ordre édicté par ceux qui contrôlent à la fois la richesse et les pouvoirs. Cet ordre peut être imposé, toléré ou accepté ; il peut être ouvertement despotique ou emprunter des formes plus souples. Dans tous les cas, il repose sur la loi à laquelle, en principe, chacun est tenu d’obéir, sous peine de s’exposer à la violence légale du juge. Or, dès le début, le règne de la loi, écrite ou coutumière, soulève le problème de la distinction du légal et du légitime : la loi s’impose légalement à tous sans qu’elle soit nécessairement juste, et donc légitime.

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Toutes les cultures se sont trouvées confrontées à ce dilemme. La Grèce antique nous a légué le personnage d’Antigone : la loi officielle lui interdisait de faire des funérailles pour son frère mort, car il avait trahi la cité ; mais la loi morale lui interdisait de laisser un parent sans sépulture. Antigone choisit alors la loi supérieure plutôt que la loi écrite et elle le paya de sa propre vie.

La primauté éthique

Le christianisme lui-même prône l’obéissance à la loi humaine («  Rends à César ce qui est à César . ») ; mais que faire quand elle contredit la loi divine ? Dans ce cas, répond Thomas d’Aquin, elle n’est pas une loi et la désobéissance est tolérable, dès l’instant où elle ne débouche pas sur un mal supérieur à celui que la loi injuste peut produire. L’esprit grec de la désobéissance s’appuie dès lors sur la primauté éthique de la justice sur la loi ; il débouche sur le droit à l’insoumission (les premiers chrétiens) et l’objection de conscience (les quakers). La laïcisation des XVIe-XVIIe siècles le prolonge dans le refus de la « servitude volontaire » (Etienne de la Boétie) et sur le droit de la résistance à l’oppression (Déclaration d’indépendance américaine, 1776, et Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen, 1789).

Reste toutefois à déterminer la manière dont peut s’exprimer le droit de dire non. En pratique, dès que s’installe la double logique de la loi et du pouvoir, l’action humaine va hésiter entre deux modalités possibles de résistance. La révolte ouverte est la première tentation : à la violence des nantis et des dominants s’oppose celle des subalternes et des démunis, qui peut être individuelle (Robin des Bois, Mandrin) ou collective (la révolte d’esclaves, les émeutes ou « émotions » d’Ancien Régime). Le problème tient à la disproportion des forces : celle du nombre, en situation de violence extrême, ne suffit pas toujours (en fait, très rarement) à équilibrer celle de la puissance militaire ou de la corruption des esprits. La révolution réussie est rare, la révolte écrasée est monnaie courante. Face à la violence légale des Etats, une seconde tentation s’est donc fait jour : tenter de contourner le pouvoir centralisé de la coercition. Elle consiste à utiliser, non pas l’impulsion de la violence, mais la force d’inertie des producteurs et des citoyens. C’est l’extension de la grève, du monde clos de l’entreprise ou du métier vers le monde ouvert de la cité : grève des femmes (Aristophane), grève de l’impôt, grève de la conscription militaire. Pour une part, le choix de la désobéissance civile procède, au départ, du constat d’inefficacité de la force.

Le terreau indien

Le premier exemple cohérent et généralisé se déploie dans l’Inde britannique. Voilà une terre de vieille et brillante civilisation que l’industrialisation européenne a longtemps vouée au statut de colonie. La voie de la rébellion généralisée montre très tôt ses limites, avec la révolte atrocement réprimée des Cipayes (1857-1858) : le courage du désespoir ne peut rien face à la puissance conjuguée de la livre sterling et de l’acier. Gandhi explore dès 1906, la voie de la non-violence collective. La variante indienne de la désobéissance est la « voie de la vérité » (satyagraha) : elle s’amorce à Johannesburg en 1906 (contre les lois discriminatoires qui frappent les métis) ; elle se déploie en 1930 avec la Marche du sel, pour casser le monopole britannique de l’exploitation des salines ; et triomphe avec l’indépendance de la péninsule indienne, en 1947. La désobéissance civile trouve, sur le terreau indien, son champ d’action et ses règles, jusqu’au drame de la partition de la péninsule et la guerre sanglante qui déchire hindous et musulmans.

Les tenants actuels de la désobéissance civile (ou « civique ») la définissent généralement par quelques traits qui s’enracinent dans le modèle indien (Howard Zinn) : le caractère conscient et intentionnel de l’infraction à la loi, sa dimension publique, sa forme collective, sa méthode pacifique, son but transformateur (abolir la loi injuste) et l’existence de principes supérieurs (des valeurs humaines) qui légitiment le refus. Ces traits se retrouvent, volontairement affirmés, dans les grands mouvements anciens, illustrés par les noms de Gandhi ou de Martin Luther King. Ils continuent dans les mouvements contemporains, des « Robins des Bois » aux « désobéisseurs », des militants anti-pub aux faucheurs d’OGM.

Roger Martelli

A LIRE

La désobéissance civile , de Henry David Thoreau, 1849.

Désobéissance civile et démocratie , d’Howard Zinn, éd. Agone, 2010.

La désobéissance éthique , d’Elisabeth Weissman, éd. Stock, 2010.

Pour la désobéissance civique , de José Bové et Gilles Luneau, 2004

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