Accueil > Idées | Par Dorothée Thiénot | 1er octobre 2005

Desperate housewives

La vie rêvée des femmes au foyer

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Mary-Alice s’est tiré une balle dans la tête, le sang coule sur son plancher ciré. Forcément, l’événement perturbe ses amies : elles aussi ont du parquet ciré, une villa de 400 m2, vue sur un jardin à la pelouse fraîchement coupée, et, pour tout cela, un mari qui signe le chèque chaque fin de mois. La bande des quatre a d’autres points communs : une propension à éviter toute réflexion profonde, une solitude à toute épreuve. Et un goût pour le mensonge prononcé, parce qu’ici, il s’agit de sauver les apparences. Après tout, c’est ça le rêve américain. Lui faire honneur, c’est leur boulot. Riches sans avoir besoin de travailler, passives et hermétiques aux événements situés plus loin que leur pâté de maisons, une vie de jacasseries et de petits soucis ménagers qui, après des années de mariage terne, rendent chaque minute plus longue. Elles ont beau nettoyer avec application, traquer la poussière, l’ennui salit tous les recoins de leur intérieur. On n’a pas tellement envie de les plaindre, et puis finalement si. Elles se sont trompées de rêve. Elles sont allées vers ce que leurs mères leur ont appris, ce dont elles étaient sûres d’être capables. Elles n’ont pas vu que ce qu’elles pensaient être la garantie de leur confort était un renoncement. Combien dans leur cas ? Leur banlieue, c’est n’importe quelle banlieue chic américaine. D’est en ouest, toutes le même schéma. Pas une boutique, encore moins de crottes de chien, de grosses maisons prétentieuses et toutes pareilles, des routes où quelques pick-up passent à l’occasion. Aucun enfant dehors, mais des visages qui se cachent derrière leurs rideaux. Bref, rien ne dépasse. On peut se demander pourquoi toute une population a érigé cette vie en consécration. Plus on s’éloigne de la ville, plus on est riche, plus on s’ennuie. Surtout, on reste entre nous, dans ces grands ghettos verdoyants, suffocants de trop d’espace. Royaume des WASP (White Anglo-Saxon Protestants, appellation pour cette population considérée, sinon comme la « race pure » américaine : ce serait politically incorrect, n’est-ce pas : mais au moins peut-on parler de classe dominante), les blancs protestants, donc, tolèrent bien catholiques et latinos, du moment que tout ce beau monde est vu à l’église le dimanche. Mary-Alice, en voix off, nous guide dans les vies de ses amies, nous fait entrer dans leurs beaux intérieurs, et une chose est sûre : chacune a du linge sale. Il y a cette petite pépé, Gabrielle, qui trompe son mari plein aux as avec le jardinier. Un moyen de sauver sa peau quand les bijoux et voitures de sport ne font plus l’affaire. Susan, qui élève seule sa fille et la met dans ses confidences intimes, a des vues sur le plombier. Lynette a renoncé à sa brillante carrière pour élever ses quatre monstres. Et enfin Bree Van De Kamp, froide jusqu’au bout des ongles, prisonnière des apparences et si parfaite que l’on voudrait arracher avec méthode chaque cheveu de son brushing impeccable. Les maris, quand ils sont encore là, rentrent tard le soir. Chaque épisode balance entre l’égrenage minuté du quotidien (plans fixes sur des petits riens tellement lourds de sens, et cette musique naïve, entêtante, qui veut nous dire que tout va bien)... et une intrigue plus vaste, étalée sur les 22 épisodes. Parce qu’au-delà des petits soucis, il y a un cadavre dans le placard, et vraiment, on voudrait bien savoir qui, pourquoi. Etrange cette amitié qui lie les quatre ménagères, addition de solitudes honteuses. La mort de Mary-Alice va les lier davantage, puisque ensemble elles décident d’enquêter, et peu à peu cette affaire commune fera tomber les masques qu’elles tentent, même entre elles, de maintenir. Le veuf de Mary-Alice fait des mystères. Et dans le voisinage, ça pinaille, ça espionne et, surprise ? Personne n’est si lisse. Comme quoi, même les bons chrétiens... Un peu à la manière d’American Beauty de Sam Mendes, il y a cette angoisse de voir ces personnages courir dans la mauvaise direction, à la recherche d’un bonheur qui ne serait que confort et neutralité. La virtuosité tient à cette manière de nous montrer, avec pudeur, les névroses de chacune. Sans renier l’aspect sitcom, intrigue à tiroirs, humour facile. Et l’on s’attache à ces filles perdues, qui n’ont pas compris, qui vivotent et demandent à leur mari, l’air de rien : « Are we happy ? » Parce que, malgré tout, elles n’en sont pas si sûres.

/Desperate Housewives (traduire « femmes aux foyers désespérées »), série américaine, Canal +, tous les jeudis à 20 h 55, deux épisodes par soirée. Et sur M6 à la fin de l’année./

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