Photo Jean-Paul Duarte
Accueil > Monde | Par Jean-Paul Duarte, Nicolas Haeringer | 10 février 2011

Detroit lost in transition

L’ex « Motor City » va-t-elle devenir la première
« green city » outre-atlantique ? Entre abandon
et résilience, Detroit – qui doit son déclin autant
à la ségrégation raciale qu’à la crise de l’industrie
automobile – tente aujourd’hui de se réinventer
un futur au travers de l’agriculture urbaine.

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Il faut arriver à Detroit par la route, ou
le train, pour bien prendre conscience
de ce qu’est devenu ce qui fut la quatrième
ville des Etats-Unis, la cité de
Ford, Chrysler et General Motors (GM).
Une fois passée la ville-campus d’Ann Arbor,
on traverse des banlieues typiques : d’interminables
successions de pavillons donnant de
plain-pied sur des pelouses impeccablement
tondues, structurées autour d’immenses centres
commerciaux – l’étalement urbain poussé à son
paroxysme, le paradis des 4 x 4 rutilants. Mais à
mesure que se rapproche le centre et que se
détachent les tours du Renaissance Center
(siège social de GM, auparavant celui de Ford),
l’atmosphère change.

Des quartiers entiers sont à l’abandon, des
centaines de maisons laissées en ruines, leurs
jardins envahis par les herbes folles. Le centreville,
coupé en deux par l’avenue Woodward, est
devenu le décor délabré des années glorieuses.
Les immeubles de 20 à 40 étages, symbolisant
l’arrogante puissance de « Motor City », sont désormais
peuplés de fantômes. Seuls quelques
rez-de-chaussée sont occupés, le reste est muré
et dûment vidéo-surveillé. Plus loin, se dessinent
les formes des trois casinos-hôtels construits
dans les années 1990 pour redynamiser la ville.
Ils sont au bord de la faillite. Les rares lieux de
vie se concentrent autour du stade de base-ball,
du siège de GM et du palais des Congrès, que
relie un curieux métro aérien, circulaire et monorail,
qui ne roule que dans un sens. Comme pour
signifier que Detroit tourne en rond…

Déclin post -industriel

Irrémédiablement’ Pas sûr : «  Aux Etats-Unis,
beaucoup cherchent une issue à la crise par
la consommation. Ce que nous proposons ici
est complètement différent : nous essayons de
changer de modèle économique
 », s’enthousiasme Will, l’un des promoteurs actifs des jardins collectifs qui, depuis quelques années,
poussent dans la ville. Et lui tracent les chemins
d’une possible renaissance post-industrielle.

La ville a compté 1,9 million d’habitants en 1950.
Il n’en reste que 910 000. Le chômage qui atteint
officiellement 29 % est en réalité bien supérieur,
autour de 50 %. Detroit dépend directement de
la santé de ces géants de l’automobile dont la
crise a plongé la ville dans la pauvreté. Pour autant,
si les chocs pétroliers des années 1970 ont
profondément obscurci l’avenir, ils ne sont pas
seuls en cause. Le déclin se comprend dans un
contexte social particulier, lié aux stratégies d’affaiblissement
du syndicalisme et à la ségrégation
raciale. Ici, les délocalisations n’ont pas été internationales
 : Ford, Chrysler et GM ont fermé leurs
usines en ville, pour aussitôt les rouvrir en banlieue
ou dans le sud du pays et ainsi fuir une ville
noire à 89 % et démocrate depuis 1974.

Curieux retour de bâton. Pendant la Grande
dépression, Henry Ford envoie des centaines
de recruteurs dans le sud pour débaucher les
travailleurs noirs des plantations de coton, en
leur promettant de bons salaires, loin du Sud raciste.
Will Copeland, poète, slammeur et militant
local, surnomme ainsi Detroit « le Sud du haut »
(« up north »). La manoeuvre devait permettre de contrer les revendications des ouvriers, en recrutant une main d’oeuvre meilleur marché et supposée plus docile.

L’opération fonctionne parfaitement, plus encore
de 1942 à 1945 : trois années au cours desquelles
la production automobile est mise entre
parenthèses, au profit de l’effort de guerre.
La croissance de la ville est alors phénoménale :
Detroit gagne 350 000 habitants. L’industrie va
rapidement faire émerger une classe moyenne
noire. Les Afro-américains sont représentés
dans les institutions locales et, dans les années
1960, la moitié des députés noirs des Etats-
Unis sont issus de Detroit. Pour autant, le pouvoir
reste aux mains des Blancs, et la ville coupée
en deux. «  La ségrégation y était forte : les
gens travaillaient ensemble dans les usines,
mais lorsqu’ils rentraient chez eux, ils vivaient
en vase clos
 », raconte Wendy Thompson, syndicaliste,
ancienne dirigeante locale de l’UAW
(United Automobile Workers).

Le 23 juillet 1967, la police arrête 82 Afro-américains,
réunis dans un bar « clandestin » pour fêter
le retour d’anciens combattants du Vietnam. Un
rassemblement s’organise rapidement à proximité
du commissariat où ils sont gardés à vue.
Les manifestants s’en prennent alors aux magasins
alentours, la plupart tenus par des Blancs.
Les autorités tardent à réagir et se font rapidement
déborder. L’armée fédérale envoie ses
chars. Bilan des cinq jours suivants : 43 morts,
2 500 magasins pillés, 400 bâtiments détruits
et 7 200 arrestations. «  Nous avons vu clairement
comment la brutalité policière et les structures
blanches du pouvoir se sont parfaitement
combinées
, confie Grace Lee Boggs, figure historique
du mouvement pour les droits civiques.
Ce qui s’est passé n’était pas une émeute, mais
une révolte légitime contre une armée d’occupation,
et contre l’absence de travail. Pourquoi
devions-nous être dirigés par des Blancs, alors
que les Noirs étaient majoritaires’
 »

Sept ans plus tard, Detroit élit un maire noir,
démocrate et «  assez radical, impliqué dans le
mouvement ouvrier
 ». Une première pour une ville
de cette importance. Mais, reconnaît Wendy, «  la
ville n’a plus jamais été la même
 ». La population
blanche a progressivement fuit en banlieue,
pendant que les notables blancs créent Detroit
Renaissance, une sorte d’administration parallèle
au service des géants de l’industrie auto. Le
déclin se poursuit lentement. « C’est comme si
Katrina avait duré soixante ans
 », résume Grace.

Un nouveau défi

Detroit est aujourd’hui considérée comme la sixième
ville « la plus dangereuse » des Etats-Unis.
Le crack y fait des ravages. Les finances municipales
ne permettent plus de maintenir le minimum
de services publics à mesure que la ville
perd ses habitants. 44 écoles ont fermé en 2010,
13 suivront en 2011, hypothéquant un peu plus
son avenir. «  C’est le problème le plus grave. On
ne peut pas convaincre les gens de rester ou de
revenir s’il n’y a pas d’écoles
 », explique Grace.
Courant décembre, le maire a annoncé d’autres
mesures d’austérité : les ordures ménagères ne
seront pas ramassées et les patrouilles de police
ne passeront plus dans 20 % de la ville. Detroit
est au bord de la banqueroute.

Se nourrir y est devenu un vrai défi. «  On ne trouve
que cinq épiceries
, constate Will. Detroit est un
désert alimentaire.
 » Le dernier supermarché a
fermé il y a cinq ans, «  officiellement pour raisons
économiques
 ». Le seul marché de la ville est
certes le plus grand marché de producteurs du
pays, mais il ne peut fournir tout le monde. Désabusé,
Will explique : « Il est plus facile de s’acheter
de l’alcool que des pommes de terre. C’est
paradoxal, quand on sait que le Michigan est un état agricole.
 » A moins d’avoir les moyens de se nourrir dans l’un des rares restaurants de
la ville, l’alternative est simple, résume Kamena
Mensa, président du Réseau afro-américain
pour la sécurité alimentaire de Detroit : «  La plupart
des gens se nourrissent dans des fastfoods.
Ça revient cher, et la nourriture est de
mauvaise qualité.
 »

L’accès à une alimentation saine est un enjeu
majeur, autour duquel les habitants cherchent
à réinventer Motor City. «  Nous continuons à
construire notre ville, et c’est de cette histoire
dont nous voulons parler
 », explique Will. Detroit
compte 1 200 jardins collectifs. Une manière de
survivre, sans dépendre de l’infrastructure capitaliste
– « nous pouvons nourrir nos proches
sans l’intervention d’entreprises privées
 » –
mais aussi une opportunité de se réapproprier
une identité collective noire – «  nos parents et
nos grands-parents ont une longue expérience
du travail de la terre
 ». Detroit est encore loin de
l’autosuffisance alimentaire, mais le potentiel est
là : plus de 100 km2 de friche. Kamena s’occupe
de la « D-town farm » [1] : « Ce que nous faisons
est loin d’être vain. Nous commençons à fournir
les cantines de plusieurs écoles.
 » La ferme va
s’agrandir et sert de centre de formation et de
pépinière pour susciter des vocations.

Privilégier la proximité

La ville est engagée dans une transition contrainte
que personne n’avait anticipée. Elle n’en demeure
pas moins créative, comme le résume Will :
«  Nous voulons sortir de cette crise en mettant
l’accent sur la proximité, l’attention aux autres.
 »
Detroit a commencé à intéresser des écolos,
comme Kilian et sa famille. Attiré par le faible
coût de l’immobilier, il a ouvert un « Institut de la
permaculture » [2] : « Detroit est la ville idéale pour
un tel projet.
 » La rencontre entre ces militants
et les habitants n’est cependant pas toujours
évidente. Kilian le regrette. Will note que «  ceux
qui s’installent passent du temps à regarder les
bâtiments abandonnés, mais font moins d’effort
pour entrer en contact avec les habitants
 ».

La transition ne se fait donc pas sans heurts, et
sans précautions. Le réseau que dirige Kamena
est là pour «  superviser la structure économique
des activités agricoles, les relations de pouvoir,
s’assurer qu’il n’y ait pas de ségrégation
raciale
 ». Car Will prévient : « Nous ne sommes
pas naïfs, nous voyons bien que certains vont
en profiter pour continuer à se faire de l’argent
sur le dos des pauvres noirs.
 »

Les multinationales ne sont jamais loin et des
projets de fermes industrielles sont évoqués.
«  Ce sera une lutte, notamment pour savoir à
qui ces jardins vont appartenir dans le futur.
Nombreux sont ceux qui vont vouloir utiliser nos
savoir-faire. Pour nous, l’agriculture urbaine est
autant un nouveau front de lutte et de résistance
qu’une opportunité de transformer la ville. C’est
un front de lutte parce que c’est une opportunité
pour d’autres que nous. Et cette fois, nous
n’allons laisser personne nous déposséder.
 »

Textes et photos Jean-Paul Duarte et Nicolas
Haeringer – collectif à-vif(s)
 [3]

Notes

[1D-town désigne la ville de Detroit.

[2Prônant une agriculture et une société écologiques,
équitables et économiquement viables.

[3blog-a-vifs.org/ ?cat=10w

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