Accueil > Ecologie | Par Myriam Barbera | 1er juin 1995

Deux jours trop courts à Johannesbourg

La cinéaste Euzhan Palcy a fait le long voyage de Los Angeles, où elle tourne un film, à Johannesbourg pour s’entretenir avec Nelson Mandela, en exclusivité, pour les lecteurs de Regards. Elle nous confie ses impressions sur un pays qu’elle n’avait pas revu depuis le repérage d’Une saison blanche et sèche, en 1987.

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Le 7 mai 1995. L’avion a du retard. La jeune femme piaffe d’impatience durant l’attente, très longue, des bagages. La journée commence mal. Son rendez-vous avec le président de l’Afrique du Sud, déjà remis une fois, ne s’annonce pas mieux que le précédent. Elle est nerveuse, dans le taxi qui affronte les embouteillages. Enfin, la rencontre, courte mais chaleureuse, a lieu." Je n’ai pu lui poser que dix questions " regrette la cinéaste martiniquaise Euzhan Palcy à l’issue de son entretien avec Nelson Mandela. Il lui a confié une mission : remettre son livre au poète Aimé Césaire qu’il admire et qu’il espère rencontrer prochainement. Hiver 1987. Une chanteuse noire parcourt Soweto, le township où fut férocement réprimée la révolte des lycéens et étudiants noirs, en 1976. Elle est à la recherche de nouveaux musiciens, afin d’enregistrer un disque. Du moins est-ce le prétexte avancé par Euzhan Palcy pour obtenir l’autorisation d’entrée à Johannesbourg en ces temps d’apartheid triomphant. Grâce à l’aide de l’écrivain sud-africain André Brink, la cinéaste, qui a aussi emprunté une autre identité, a obtenu un visa. Elle a un but précis. Avant d’écrire le scénario d’Une saison blanche et sèche, d’après le livre de Brink (1), Euzhan Palcy veut rencontrer les témoins, notamment les survivants de l’émeute de Soweto. Régulièrement la " chanteuse " reçoit à son hôtel des coups de fils codés, du style : " Demain soir vous pouvez rencontrer trois musiciens intéressants. Je vous envoie une voiture." Merci, oui elle a bien compris, elle ira. Elle doit ces ren- dez-vous précieux au docteur Motlana, le médecin de la famille de l’archevêque Desmond Tutu et des Mandela.

Retour à Soweto

Le médecin lui permet une rencontre essentielle, avec une femme, Mme Serroté, sorte de Mama à Soweto, grâce à qui elle entre pour la première fois dans une église baptiste " J’y ai vu danser les gens comme dans les églises noires des Etats-Unis. Ils communiaient, priaient pour la liberté". Suit une réunion de cuisinières, animée par la Mama. Chaque femme a préparé un plat de sa façon. Mais elles sont toutes là pour autre chose : dire la révolte des enfants de 1976, les tortures, " elles m’ont apporté la chair du film. La mort de la gamine tuée par balles, c’est sa mère qui me l’a racontée. Elle était là, parmi ces cuisinières anonymes.". Une autre femme dit la rafle de cinq toutes jeunes filles, entre 12 et 14 ans, torturées parce que la plus grande a refusé de donner les noms des responsables étudiants. Sa fille est parmi les cinq. On l’a enfermée dans une morgue toute une nuit après l’avoir obligée à embrasser les cadavres, l’un après l’autre. Elle hurle. Les policiers lui trempent longuement la tête dans le liquide utilisé pour laver les cadavres, à base de formol. Au matin, l’enfant a perdu l’esprit. Elle ne l’a toujours pas retrouvé, lors de cet entretien de 1987, entre Euzhan Palcy et sa mère. Elle hurle encore, de façon irrépressible, si quelqu’un évoque près d’elle une bonne odeur de cuisine, de fleurs, de fruits. Son seul souvenir en ce domaine est celuides cadavres. A quoi ressemble Soweto aujourd’hui ? Après une courte hésitation, Euzhan Palcy décrit : " C’était magnifique, extraordinaire : des tuyaux sortant de terre ! Des tuyaux d’eau. L’eau. Mandela a fait creuser des sillons. C’est touchant. J’ai vu des douches communes, dans de petites tentes. Des cabines où se lavent en riant les enfants.... Et il y a l’électricité, c’est propre aussi. Voilà les premiers changements." Un regret, la réalisatrice n’a pas le temps de revoir la Mama de Soweto et les autres femmes qui l’ont aidée naguère à reconstituer les événements. Et pourtant, dans ces même townships, tout ne va pas bien.

Des bonnes volontés en attente

Euzhan Palcy évoque les mouvements d’impatience, les manifestations : " Mandela a dû prendre des mesures assez sévères car il y a une grande impatience. Ces gens ont souffert, durant des années. Ils ont manqué de tout. Des changements sont annoncés mais ceux qui ont l’argent et le pouvoir économique ont cessé d’investir dans le pays, ils attendent de voir comment les choses vont évoluer. Ils ne se pressent pas alors que Mandela cherche des crédits pour développer les programmes sociaux, d’abord pour les sept millions de gens sans abri ! Ce qui explique cette forte impatience."Que répondre, par exemple, à tous ceux qui veulent aider l’Afrique du Sud ? Des amis de la cinéaste affirment qu’ils sont prêts à partir, à donner six mois de leur vie à ce pays. Mais pour quoi faire ? A qui s’adresser ? L’ANC assume ces demandes et se tient prêt à y répondre, a-t-il indiqué. D’autres amis de ce pays, individus ou associations, désirent y investir pour contribuer à son développement et rencontrent des difficultés pour y parvenir. Les seules structures qui existent pour recueillir ces fonds sont détenues par ceux qui étaient déjà là auparavant, des Blancs, et ne sont pas forcément dans le même état d’esprit que les donateurs. Ainsi, des fonds généreusement donnés sont parfois détournés de leur objet initial. Pendant ce temps " les Noirs essaient de construire des écoles, de monter des formations, de créer des structures, par exemple d’organiser un festival de cinéma, sans avoir les moyens de le faire". Parmi d’autres aides proposées, Euzhan Palcy a promis sa participation à la formation de professionnels du cinéma afin de contribuer à créer une école de ce type. Un cinéaste sud-africain noir, Lionnel N’Lakhané, a réalisé des films qu’achètent à présent les Américains. Il revient au pays, après un exil à Londres de plus de 25 ans, et essaie de développer la diffusion dans les townships qui ne comptent encore aucun cinéma.

De l’eau, des douches et l’électricité

Quant aux Etats, les pays donateurs sous l’égide de l’ONU (Donors conférence) avaient promis des programmes bilatéraux d’aides, après la fin de l’apartheid. Mais depuis deux ans, presque aucun financement n’a été débloqué. En outre, ces aides annoncées sont souvent conditionnées, soit à des prises de participation des pays donateurs dans les entreprises nationales d’Afrique du Sud, ce que Nelson Mandela refuse, soit, comme dans le cas du Japon, à une obligation d’achat de produits japonais, choisis par Tokyo, indépendamment des besoins de Johannesbourg. La sécurité des rues et des lieux publics a frappé notre voyageuse. Ainsi, le soir même de son arrivée, le président en personne participait à une soirée culturelle au bénéfice de la " Fondation Mandela pour les enfants " dans une salle de spectacle. Sept mille enfants sud-africains sont encore en prison. Enfants des rues, souvent orphelins de père et de mère, perdus, délinquants assez fréquemment. Tous noirs." Mandela se bat pour les faire libérer, pour les réinsérer dans la société sud-africaine." Détendu, naturel, le président raconte des blagues à ses invités. Par exemple : en voyage à l’étranger, il se voit aborder par un homme : Mais vous êtes Nelson Mandela ! Non, répond-il, mais j’ai l’habitude qu’on me confonde avec lui. L’autre, qui l’a bien reconnu, reprend : permettez que je fasse comme les autres et vous confonde avec Mandela. J’accepte, répond le président amusé. L’individu appelle son épouseet présente un peu pompeusement Nelson Mandela. Enchantée, Monsieur. Mais au fait, dites-moi pourquoi êtes vous célèbre ? Qu’avez-vous fait pour cela ? Le mari très gêné tente d’expliquer à mi-voix : Il a été en prison etc. Et elle s’enlise davantage : Ah ! vous avez été en prison, mais qu’avez-vous fait pour cela ? Le mari se confond en excuses tandis que Mandela rit dans sa barbe. Parmi les rencontres émouvantes de ces deux jours à Johannesbourg, Euzhan Palcy se souviendra de cette soirée avec les acteurs noirs d’Une saison blanche et sèche. Premier moment heureux : ils racontent la sortie du film à Johannesbourg, après la bataille pour lever l’interdit de diffusion qui le frappait. La salle emplie de l’émotion de ceux qui reconnaissent leurs vies, leurs luttes, leurs souffrances et leurs joies, à l’écran.

Doit-on évoquer encore l’apartheid ?

Deuxième temps, les acteurs évoquent un combat d’aujourd’hui. Ils sont en colère. L’abolition de l’apartheid étant un long processus, ils considèrent comme essentiel de parler, d’écrire sur ce passé, sur leur présent. Ils veulent exorciser l’apartheid ! Cela détermine l’avenir, pensent-ils. Mais tout le monde ne l’entend pas de cette oreille. Ce conflit les oppose à beaucoup de Blancs qui voudraient gommer tout cela, arguant que l’apartheid appartient au passé. La querelle se nourrit du fait que les acteurs répètent actuellement The Island, pièce qui évoque la vie des bagnards de Robben Island. Ecrit à cette époque-là, le texte n’a pu porter le nom de l’île mythique. Les auteurs et interprètes y tiennent d’autant plus aujourd’hui. Le débat est donc vif. Néanmoins, les acteurs répètent au Marquet Theatre et joueront bientôt The Island. Ils ont dû franchir d’autres obstacles car les moyens, les capitaux manquaient pour monter le spectacle. Ils s ont dû les trouver à l’extérieur du pays. Mais dans quelques semaines, pour la première, c’est devant Nelson Mandela, seulement entouré de ceux de ses compagnons encore vivants de Robben Island, qu’ils joueront. Qu’est devenue cette branche armée de racistes blancs, l’AWB (Mouvement de résistance blanche) ? Ces néo-nazis avaient promis de créer un Etat dans l’Etat si jamais il y avait un président noir. On se souvient de leurs manifestations, en armes, rythmées par le salut hitlérien." L’ANC estime qu’ils ne sont pas en situation de mettre leur menace à exécution car l’ensemble de la population blanche a compris qu’elle a intérêt à composer, même ceux qui ne le font pas de bon gré." Autre inquiétude dans les milieux progressistes, la présence, toujours dans la police, d’éléments qui ont pratiqué les tortures. On note cependant que les cadres sont à présent des Noirs. De plus, beaucoup de gens ont été désarmés et la police continue ce travail. Elle découvre quotidiennement des caches d’armes et les démantèle, ainsi que la presse sud-africaine s’en fait l’écho...

Il y a des Noirs partout dans les rues de la ville...

Qu’y a t il de changé dans la vie courante à Johannesbourg ? " Il y a énormément de Noirs dans la rue.ça paraît normal quand on n’a pas connu l’apartheid. Mais au temps du pouvoir raciste on ne rencontrait pas de Noirs en ville."Ils vivaient parqués dans les townships alentour, arrivaient par vagues le matin pour travailler et repartaient dès leur journée finie. Ils devaient présenter le pass à toute demande de la police et, dans tous les cas, ne pouvaient être trouvés dans la rue sans cette " carte d’identité " raciste, au delà de l’heure permise. Une sorte de couvre-feu pour Noirs. Face à tout ce qu’ils ont subi, si longtemps, la patience des Sud-Africains a beaucoup surpris Euzhan Palcy." C’est profondément africain, au sens le plus noble du terme " dit-elle. Elle qui n’aurait " pas commis l’erreur de revenir en Afrique du Sud avant que l’apartheid ne soit hors la loi ", raconte cette anecdote qui résume bien des changements. Sur une route, une voiture en double une autre par une rapide et inélégante " queue de poisson". Après un temps, elle s’arrête. Un Blanc en descend. La seconde, conduite par un Noir, stoppe aussi. Il sort lentement de son véhicule, inquiet, prêt à présenter des excuses. L’habitude. Le Blanc s’approche. C’est clair : il a tort, et prie qu’on veuille bien l’excuser." Je suis désolé", ajoute-t-il. Le Noir, stupéfait, prend congé, tout dans ses pensée qu’il tourne et retourne. Il s’en veut, évidemment, de sa réaction défensive, héritée d’un temps pas si éloigné que ça. Il s’étonne aussi de l’attitude du Blanc, normale pourtant. Quelque chose aurait-il changé en Afrique du Sud ?

1. Paru chez Stock.Prix Médicis 1980.

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