Accueil > Idées | Par Emmanuelle Cosse | 1er octobre 2009

Didier Eribon. Enfant gay, enfant d’ouvrier

Le philosophe et sociologue Didier Eribon publie un ouvrage fort et dérangeant sur ses origines sociales : le prolétariat très pauvre : et les raisons qui l’ont poussé à s’en éloigner. Par-delà la biographie, il analyse les formes de domination, interrogeant également le rôle de la gauche dans notre société.

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A la mort de votre père, vous êtes retourné à Reims. Que cherchiez-vous à comprendre en vous replongeant dans ce prolétariat des années 1950 et dans l’histoire de vos parents et grands-parents ?

Didier Eribon. D’abord, j’ai voulu rendre une histoire à ceux qui n’en ont plus, dans la mesure où les vies ouvrières ont été effacées de l’espace public : avec l’effondrement du marxisme dans les années 1980, ce n’est pas seulement le mouvement ouvrier qui a disparu du discours politique, mais les ouvriers eux-mêmes. Mais restituer ce qu’avaient été les vies de mes parents et grands-parents, cela impliquait également de montrer les classes populaires telles qu’elles sont, loin des grandes mythologies du mouvement ouvrier. C’est sans doute la raison pour laquelle c’est un livre très « dur », comme me l’ont dit les premiers lecteurs. Ce n’est pas un choix ! Je restitue des expériences réelles et, donc, si violence il y a, c’est celle du monde social. Telle qu’elle s’exerce, par exemple, dans le système scolaire, qui fonctionne comme une machine à éliminer les enfants des classes populaires, ou dans le travail quotidien à l’usine où les tâches à accomplir sont harassantes. Ainsi, par le biais de cette tentative de restitution du monde qui a été le mien, j’étais amené à réfléchir sur le système scolaire, sur la reproduction sociale, sur l’exploitation.

Vous évoquez la « honte de classe » qui s’est emparée de vous, quand l’accès aux études vous éloigna de l’avenir qui se dessinait : aller à l’usine. Après vous être consacré à la question de la domination sexuelle, vous en venez donc à vous pencher sur l’oppression sociale, une autre domination...

D.E. Quand je suis allé voir ma mère, après la mort de mon père, nous avons passé une journée à regarder des photos. Je revoyais le milieu ouvrier où j’avais vécu mon enfance. Et je me suis demandé pourquoi, alors que mes travaux se sont intéressés à l’assujettissement et à la honte pour construire une analyse de la subjectivité en m’appuyant sur mon expérience gay, je n’avais pas écrit sur la domination sociale. Je me suis demandé si parler de la honte sexuelle n’avait pas été pour moi une manière de ne pas parler de la honte sociale. Je me suis pensé comme un enfant gay et pas comme un enfant d’ouvrier. Ce qui montre que l’enfant que l’on a été est largement produit par les catégories contemporaines de la perception politique : les mouvements culturels ou sexuels (le féminisme, le mouvement gay et lesbien, etc.) nous donnent des enfances différentes de celle que nous donnerait le marxisme s’il était encore prédominant. En retrouvant ma famille, en revoyant mon passé, j’étais amené à récupérer cette dimension que j’avais mise à l’écart.

Quel est le ressort de cette honte qui vous a conduit à refuser votre double identité : celle d’un gay, que vous vous êtes construite, et celle d’un fils d’ouvrier, que vous avez tenté d’effacer ?

D.E. Le poids des hiérarchies sociales est si fort que, lorsque l’on est un fils d’ouvrier qui accède au monde bourgeois, on s’efforce de refouler cette origine. Je crois que la honte est un des grands affects qui travaillent le corps social. Pendant que j’écrivais mon livre, quand j’en parlais à des amis, il arrivait souvent que certains me confient des « secrets » analogues. Je me suis aperçu que la honte était un sentiment largement partagé. Et, par définition, largement passé sous silence. Pour ce qui me concerne, j’ai souvent menti sur mes origines de classe, quand je me suis installé à Paris. Comme le dit Nizan à propos de ses années d’études, j’étais « candidat à la bourgeoisie ». Et pour cela, il faut « trahir » : c’est le terme qu’il emploie : son milieu, sa famille, son passé. Mon livre est aussi un livre sur la « trahison », telle qu’elle est appelée par les structures de l’ordre établi. Je rends compte de cette trahison, et j’essaie de l’analyser. Et donc de rendre hommage à ceux que j’ai trahis, et qui sont tout de même ceux grâce à qui j’ai pu suivre des études.

Vous avez des mots durs pour décrire votre parcours, comme si l’ascension dans le monde bourgeois ne pouvait se faire qu’en rupture violente avec vos origines. Est-ce lié à l’acceptation de votre homosexualité, si taboue dans votre famille ?

D.E. Oui, bien sûr. Mon père était d’une homophobie agressive. Quand il voyait Jean Marais à la télé, il éructait : « C’est une tapette. » Je savais donc qu’il y avait une catégorie de gens qui étaient stigmatisés à cause de leur sexualité. Et peu à peu, je suis venu habiter cette identité stigmatisée, et notamment stigmatisée par mon père et tout le milieu dans lequel je vivais. Parce que j’étais différent d’eux, et que les mots qui désignaient cette différence constituaient l’insulte suprême, il me fallait m’éloigner d’eux. Mon adhésion au système scolaire et à la culture s’explique sans doute par cette nécessité pour moi de m’inventer autrement que ce à quoi j’étais socialement destiné.

Chez vous, le monde était partagé entre ceux qui sont « contre » et ceux qui sont « pour » l’ouvrier...

D.E. C’était toute la perception de la vie politique et sociale qui s’exprimait dans de tels propos. Cela voulait dire : tel responsable politique se préoccupe de ce que nous sommes, tel autre non. Et ce critère me semble avoir joué un grand rôle dans la désaffection des classes populaires à l’égard de la gauche officielle et notamment socialiste et dans la montée du Front national. Si ma famille qui votait communiste s’est mise à voter Front national, c’est parce que ce parti d’extrême droite a réussi à donner aux classes populaires le sentiment qu’il était le seul à se préoccuper de leur sort. C’est pourquoi je m’interroge sur le rôle des partis et du vote dans le rapport des classes populaires à la politique.

Vous racontez aussi comment vous vous êtes senti exclu du marxisme, qui laissait de côté notamment la subjectivation sexuelle ou raciale. Vous deviez vivre « une vie divisée ». C’est-à-dire ?

D.E. Pendant mon adolescence, j’ai milité dans une organisation trotskiste. Mais, en découvrant en même temps mon homosexualité, j’ai très vite éprouvé au plus profond de moi-même que l’adhésion à la théorie marxiste m’imposait de laisser de côté tout un domaine de ma vie, qui ne relevait pas du registre de ce qui était considéré comme politique. Par conséquent, il y avait d’un côté ce que j’étais politiquement et, de l’autre, la manière dont se constituait peu à peu ma vie « privée », que je dissimulais à tout le monde, et notamment à ceux avec qui je militais. Et donc la politisation des questions sexuelles passe : en tout cas a passé pour moi : par une mise à distance du marxisme qui ne considérait comme politique que ce qui relevait de la domination de classe. Or, il y a d’autres dominations et c’est pourquoi les mouvements culturels se sont en grande partie construits sur la quasi-disparition du marxisme. Mais contre ceux qui voudraient revenir aujourd’hui au marxisme, et qui reprochent aux mouvements culturels ou sexuels d’avoir détourné l’attention des « vraies » luttes, je plaide au contraire pour qu’on construise des théories qui permettent de penser la pluralité des structures de domination, et leur imbrication.

Vous prenez prétexte de votre histoire pour interroger les errements et les erreurs de la gauche et réfléchir à sa capacité à se refonder...

D.E.** Mon livre peut aussi se lire comme une évocation de l’histoire de la gauche au cours des quarante dernières années. Disons que c’est l’un des éléments du décor dans lequel se déroule ce récit. C’est aussi une réflexion sur ce qu’a été et ce que pourrait être la pensée de gauche. La gauche ne peut vivre et se renouveler qu’en s’adossant en permanence aux mouvements de résistance à toutes les formes de l’oppression : une grève ouvrière et une manifestation pour le droit des personnes transgenres sont aussi importantes l’une que l’autre. Propos recueillis par **E.C

* Didier Eribon est professeur à l’université d’Amiens, auteur notamment de Réflexions sur la question gay (éd. Fayard) et D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française (éd. Léo Scheer).

Didier Eribon, Retour à Reims, éd. Fayard, octobre 2009

Paru dans Regards n° 65, octobre 2009

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