Accueil > Monde | Portrait par Emmanuel Riondé | 1er juin 2000

Djamal Amrani, une passion française

En mai 2000, Nous avions rencontré à Alger durant quelques jours Djamal Amrani, poête algérien. Esquisse de portrait d’un homme qui devait mourir cinq ans plus tard, le 2 mars 2005.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

« Je suis né rue Juba, à Sour al Ghozlane, ex-Aumale, dans la wilaya de Bou-Ira, un 29 août 1935, dernier d’une famille de sept enfants, d’un père employé à la Poste et d’une mère qui n’a jamais fréquenté l’école... » Ainsi démarrera sûrement, avec emphase et rigueur, le premier tome des mémoires de Djamal Amrani, poète, écrivain, journaliste, combattant de l’ALN (Armée de libération nationale algérienne), qui festoya avec le Che, connut bien Romain Gary et fut torturé par la France. Son histoire, dont il se plaît à ne donner d’abord que la version "officielle" est riche d’une passion française que ce fervent nationaliste algérien assume sans ciller.

Ce jeudi de mai, au cercle Frantz Fanon, Djamal donne un récital dédié à la prose de "l’incontournable Bachir Hadjali", écrivain communiste algérien.Une paire de lunettes sur le nez, le visage sculpté en un bois bruni, un bouc grisonnant, il parle d’une voix ample et chaude. A la tribune, lui succède Abdelhamid Benzin, ancien combattant qui déclame, lui, en arabe. A la sortie, Djamal lance malicieusement "la poésie en arabe, là, ça avait l’air joli, mais j’ai rien compris"... Lorsqu’il raconte son histoire, Djamal entrecoupe le récit de longs silences. Il ne s’attarde pas sur les douleurs de la chair (il a connu la villa Sesini des paras de Massu) ni sur celles de l’âme, (son père a été tué par les Français qui l’avaient auparavant décoré de la Légion d’honneur pour avoir combattu en 14-18).

Après la parution en 1960 de son ouvrage phare le Témoin, Djamal a su "continuer son oeuvre". Poète reconnu en son pays, : l’un de ses pairs le tient pour le "plus grand poète algérien contemporain" : il a écrit 18 ouvrages. Tous en français. Cette langue imposée par le colon aura été l’outil de travail de toute une vie. Depuis le Grand Lycée d’Alger, où il lisait Georges Sand et Musset, il a donné "plus de 320 récitals".

Homme de lettre "made in Djurdjura", il chante Aznavour quand la journée est belle mais parle "d’amputation" lorsqu’il évoque la langue qui aurait dû être la sienne, l’arabe. Il traîne ce manque "comme une infirmité". Mais précise : "Je réfléchis et j’écris en français mais je pense comme un Algérien, selon une ligne idéologique et politique qui est algérienne. Je suis francophone mais pas francophile." Il durcit son regard : "Je suis Algérien." Il l’est, pour sûr, cet homme-là qui se réveille la nuit pour boire de l’huile d’olive au goulot...Djamal a été menacé de mort durant ces dernières années. Il n’a pas quitté l’Algérie mais il lui est souvent arrivé de s’imaginer le temps qu’il lui faudrait pour mourir si le couteau de son bourreau venait à être mal aiguisé. Encore aujourd’hui, lorsqu’il se rend à la plage, il se surprend à espérer à voix haute "qu’ici, on ne viendra pas nous trancher le cou".

Aujourd’hui, il a enfin pu quitter son refuge chez les moines et réintégrer sa maison. Il commence à écrire ses mémoires. Et continue à interrompre ses silences par de petites phrases lancées au bonheur des cieux. Celle-là est un ordre, donné en un beau français : "Vous terminerez votre article en disant que vous avez surpris Djamal Amrani en flagrant délit d’espérance."

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Sur le même thème

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?