Accueil > Culture | Par Diane Scott | 14 juillet 2010

Du théâtre et de la politique (d’)aujourd’hui

Selon Diane Scott, le théâtre actuel, enfermé dans la question léninienne du « que faire ?? » aurait pour hérault l’ennuyeux trentenaire dépolitisé et nombriliste. Benoît Lambert, auteur de We are l’Europe, pense qu’au contraire, le petit bourgeois blanc trans-générationel aurait des choses à nous dire...

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

C ette rubrique est consacrée au théâtre, ainsi qu’aux politiques culturelles pour lesquelles le théâtre est hautement signifiant. Un certain pan du théâtre actuel, porté par des gens de ma génération, nés dans les années 1970, prend en charge la question léninienne du « que faire ? », pour au moins l’exposer sur scène, sinon y apporter des linéaments de réponse. Que faire maintenant que la pierre de touche théorique et pratique de la transformation sociale s’est décomposée ? Quelques spectacles, que je choisis de réunir sous l’appellation polémique de « théâtre politique majoritaire », partent de cette question : je pense au travail de Benoît Lambert à partir des textes de Jean-Charles Massera, au collectif D’ores et déjà (du spectacle Notre terreur), au spectacle Chez les nôtres d’Olivier Coulon-Jablonka, et au travail de l’auteur Ronan Chéneau et du metteur en scène David Bobée, par exemple. J’y distingue, à l’occasion, des adresses différentes, mais également des partis pris communs, notamment la prise en charge d’une injonction au politique à travers le traitement sur scène du rapport à la politique et, à des degrés divers, le recours à certains principes d’écriture et types de séquences qui me semblent parents.

Le cœur du reproche que j’adresserais à ces formes tient précisément à la prévalence de cette question du « que faire ? » qui sous-tend chacune de ces démarches (1). On trouve régulièrement sur nos scènes : du théâtre public s’entend : des spectacles qui associent la génération dite des trentenaires et la panoplie de formes de désaffection-nostalgie de la politique. Identifier notre génération à cette question n’était-ce pas finalement être prisonnier du discours de l’autre, discours contre lequel cette question s’érige et dont l’intérêt est précisément de nier le caractère politique de ce que cette génération engage ? Piège d’importance dans la mesure où c’est exclusivement sous les espèces de cette question, qui se doit d’être posée comme une aporie, que l’institution cultive le théâtre qu’elle étiquette comme politique. Autrement dit, on peut être lassé de la figure récurrente sur nos scènes du trentenaire mélancolique et régressif, et des effets de réveil politique qui en sont attendus, figure en laquelle je reconnais moins ma génération que le carcan dans laquelle on entend l’enfermer. Benoît Lambert a contesté la critique que je faisais de son spectacle We are l’Europe dans un précédent texte ? ; que la publication ici de quelques extraits de son courrier soit une façon de lui savoir gré d’avoir prolongé un débat qu’il me semble nécessaire de poursuivre.

Benoît Lambert :

« Chère Diane (...)

Tout d’abord, We are l’Europe n’est pas élaboré sur la base d’un matériau documentaire, ni même « quasi-documentaire » : c’est le texte d’un écrivain, qui a déjà une œuvre conséquente, et le fait que tu n’en fasses nulle part mention m’a un peu gêné. Mettre en parallèle les paroles retravaillées des membres du Comité de salut public, des entretiens avec des militants syndicaux et les personnages de WALE me paraît délicat, sauf à dénier à Massera le statut d’auteur, ce que fait très volontiers une critique littéraire conservatrice soucieuse de traquer dans « l’écriture » l’expression d’une solitude inspirée, et incapable du coup de rendre compte des expérimentations spécifiques de Massera (et de quelques autres...) sur le front de la littérature. (...)

La question posée par Massera n’est selon moi pas du tout d’ordre générationnelle (ni dans ce texte ni dans les précédents d’ailleurs). Elle est plutôt d’ordre « civilisationnelle », ce qu’en revanche tu nommes bien quand tu parles des « misères individuelles des sociétés occidentales et de leur mode d’individuation ». Cette question me semble assez largement trans-générationnelle : la destruction des imaginaires par le circuit court de la marchandise concerne tout le monde. Évidement, l’âge des interprètes (entre 25 et 45 ans) produit sans doute un biais, mais, dans la préparation du spectacle, nous ne nous sommes pas attardés beaucoup sur cette question de la génération : nous voulions parler (selon les termes mêmes de Jean-Charles), des « petits bourgeois blancs qui peuvent plus trop s’la raconter avec leur système qui est en train de partir en sucette », et non des « trentenaires égarés ».

Ensuite, cette question de la « dépolitisation » qui est au cœur de ton propos, sauf à en faire un effet induit du spectacle, c’est une question que le texte n’aborde pas, ce n’est pas sa question. Massera s’interroge sur le « déficit d’expérience » des existences dans les sociétés riches (il ne fait d’ailleurs qu’emboîter très explicitement le pas en ces matières à d’illustres devanciers : Debord, Agamben, le Deleuze des « sociétés de contrôle », ou encore Stiegler). Les discussions de WALE n’évoquent pas la plainte mélancolique de trentenaires orphelins de la politique mais la plainte de producteurs-consommateurs dépossédés de leurs existences, et condamnés à l’inauthenticité. Pour ma part, d’ailleurs, et quoiqu’en dise le critique que tu cites, je n’ai jamais pensé que les discussions des personnages de WALE autour de ces questions étaient « stériles ou oiseuses ».

C’est, là encore, l’interprétation paresseuse et hâtive du travail de Jean-Charles que se font fait certains commentateurs pressés : « ça » parle de la vacuité, « ça » dit n’importe quoi, « ça » montre que nos vies sont absurdes. Au contraire, j’ai été très touché de l’effort sincère (et souvent comique, bien sûr, mais non pas ridicule) de ces personnages pour énoncer quelque chose sur leurs vies et leurs désirs. Bref, pour moi, ces gens « travaillent » avec leurs moyens, ils disent parfois des énormités (pas toujours), et surtout ils le font ensemble, ce qui n’est déjà pas rien. Leur entreprise m’apparaît plutôt comme un effort pour échapper à la « mélancolisation » du lien social que tu évoques, et non comme une façon de s’y vautrer.

Enfin, concernant les « solutions » proposées par le texte, le texte de Massera ne propose sûrement pas d’issue à l’aliénation capitaliste, comme tu sembles l’affirmer. Au contraire, il met en question cette idée même de l’aliénation. Ce que Massera interroge, c’est précisément ce lieu désormais commun de la vie inauthentique, ce thème assez réactionnaire de l’individu avachi (devant sa télé ou son rayon de supermarché). Après avoir déployé la litanie (finalement comique) des « vies détruites », Massera rappelle qu’il y a toujours des expériences possibles, et même précisément, des expériences en cours, même dans une cuisine équipée, dans l’écoute d’une ritournelle ou dans la pratique du roller. On peut bien sûr affirmer qu’il engage du coup une réhabilitation de l’expérience « dans les coordonnées et les termes même dans lesquels le capitalisme définit les individus », mais c’est une lecture qui me semble assez peu charitable. Car ce que dit Massera est d’un autre ordre : il rappelle qu’il n’y a jamais de vie totalement détruite, ou d’aliénation parfaitement réussie, qu’il y a toujours des « lignes d’erre » irréductibles dans la grande machine du spectacle et de la consommation. Et qu’il n’y a que sur le fond de ces expériences maintenues envers et contre tout que l’on peut envisager un déplacement dans l’ordre du monde. Bref, il fait une hypothèse de confiance. Massera rappelle qu’on ne peut pas nier tout le temps l’existence concrète des gens. C’est le point où son travail rejoint celui de De Certeau, par exemple : s’il existe bien un quadrillage des vies et des imaginaires dans nos sociétés si libérales, il n’en reste pas moins que les personnes continuent à vivre des vies, à tracer des trajectoires singulières, à « braconner », et que ce sont ces braconnages, et leur partage, qui doivent faire la trame et le soubassement d’une autre vie possible. (...)

Au plaisir de te lire à nouveau

Bien à toi, Benoît »

 [1]

Notes

[1(1) Elle est la question « sous-titre » du spectacle Chez les nôtres et est le titre du prochain opus de Lambert et Massera, Théâtre de la Colline, saison 2010-2011.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?