Accueil > Société | Par Emmanuel Riondé | 1er février 2006

Dynamisme religieux africain

Venu des Etats-Unis, le pentecôtisme évangélique est très bien implanté sur le continent africain. Pourquoi trouve-t-il un tel écho auprès des populations du continent ? Recettes.

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Mi-novembre, à Lausanne, un colloque s’est interrogé sur le « succès » du religieux africain. Outre la croissance non démentie de l’islam et du christianisme sur le continent, les universitaires présents ont aussi pu évoquer le développement du pentecôtisme en Afrique de l’Ouest (1). Depuis la fin des années 1980, de Lagos à Nairobi, de Ouagadougou à Pretoria, les Eglises qui se réclament du pentecôtisme ne cessent d’éclore, rassemblant ici des dizaines de milliers de fidèles, là, quelques poignées. L’éclatement géographique comme l’absence d’une institution centralisée rend très difficile une estimation chiffrée du phénomène. Le sociologue et historien Sébastien Fath estime à 100 millions le nombre de fidèles évangélistes sur le continent africain en 2005 (2). Se gardant bien d’avancer ne fût-ce qu’une approximation, le spécialiste André Mary, de l’EHESS, juge qu’« en Afrique subsaharienne, le pentecôtisme atteint une proportion notable de la population » (3). Les pentecôtistes arrivent au début du siècle en Afrique, peu de temps après la naissance du mouvement aux Etats-Unis, que l’on peut dater de 1901 (dans la communauté blanche au Kansas) ou 1906 (communauté noire de Los Angeles). L’Afrique du Sud va alors constituer une sorte de « foyer » africain du pentecôtisme qui va très vite s’étendre sur tout le continent, jusqu’aux frontières du Maghreb où sa présence reste marginale. L’ampleur prise par le mouvement dans les années 1990 suscite l’intérêt de nombreux anthropologues et sociologues. Premier enseignement, on ne peut évoquer le pentecôtisme sans avoir en permanence à l’esprit sa dimension « plurielle » (4). Une pluralité qui se traduit en Afrique par la cohabitation d’une multitude d’Eglises indépendantes les unes des autres. Chercheur au Centre d’études d’Afrique noire de Bordeaux, Cédric Mayrargue insiste sur cette très grande diversité : « Historiquement, le pentecôtisme arrive d’Amérique du Nord. Mais il y a désormais des milliers d’Eglises pentecôtistes en Afrique... Certaines sont très structurées, très organisées, d’autres pas du tout. Certaines sont les antennes de mouvements étrangers, d’autres sont nées sur le continent. Dans ce pentecôtisme endogène, beaucoup sont restées de petites Eglises mais d’autres ont pris de l’ampleur et parmi celles-ci, quelques-unes ont renoué des relations avec des structures nord-américaines, tout en conservant une autonomie, parce qu’elles font sens dans les sociétés africaines » (5).

Sur un continent africain où les situations politiques et socio-économiques sont souvent dégradées et où les questions identitaires restent importantes, les pentecôtistes travaillent au moins deux « axes », susceptibles de faire affluer les adeptes : la guérison, le miracle (actes essentiels du pentecôtisme, avec imposition des mains, etc.) ; et la « resocialisation », la possibilité d’investir des réseaux sociaux. Un troisième terrain, celui du culte de la prospérité, ne fait pas l’unanimité. Les Assemblées de Dieu, par exemple, sont assez réservées sur les méthodes des prophètes, pasteurs et sorciers promettant la réussite matérielle à leurs ouailles (6).

concurrence religieuse

Pragmatiques (abordant les problèmes quotidiens), fondées sur un engagement plus individuel que collectif (la conversion) et présentant des compatibilités avec la religiosité africaine (liturgies démonstratives, transes, etc.), les Eglises pentecôtistes attirent des fidèles dont beaucoup s’octroient la possibilité d’un vagabondage d’autant plus aisé que l’offre est pléthorique. Ce succès ne laisse pas d’alarmer les autres religions. « Je suis très inquiet du développement du pentecôtisme en Afrique, a ainsi reconnu Samuel Kobia, le premier secrétaire général africain du Conseil œcuménique des Eglises. Certaines tendances cherchent sincèrement à combler un manque spirituel, spécialement dans la jeunesse. Mais d’autres tirent parti de la vulnérabilité de l’Afrique, de sa pauvreté. Les prédicateurs ont une approche entrepreuneriale de l’Evangile pour captiver les jeunes mécontents des institutions. » (7) L’Eglise catholique réagit en développant le Renouveau charismatique, un mouvement né dans les années 1970. Cédric Mayrargue remarque que la progression du pentecôtisme en Afrique s’opère « dans un champ religieux très concurrentiel ». « Si l’on prend la peine de regarder autour, assure-t-il, on se rend compte qu’il y a du dynamisme partout dans le religieux africain, pas seulement du côté des pentecôtistes. » Ce dynamisme ouvre des situations elles aussi très plurielles, le Nigeria, où musulmans et chrétiens (dont les fidèles évangélistes) s’affrontent souvent, en est probablement l’illustration la plus préoccupante.

Le rapport pentecôtisme/politique, enfin, ne peut être occulté. Les soupçons portés sur la CIA, qui aurait favorisé le développement des Eglises évangéliques, notamment en Amérique du Sud, pour y contrer le mouvement de la théologie de la libération, doivent être relativisés mais ne sont pas totalement infondés (8). Par ailleurs, en Afrique, juge Cédric Mayrargue, « il y a aujourd’hui une volonté claire du pentecôtisme d’être de plus en plus présent dans l’espace public, dans les œuvres sociales, les médias, etc. Cela est assez récent et coïncide avec l’expansion du mouvement ». Là encore, les formes et les conséquences de cette arrivée dans la sphère politique diffèrent selon les contextes. Au Bénin, le président Mathieu Kérékou s’est converti durant la période (1991-1996) où il avait quitté le pouvoir. Dans « un contexte politique pacifié », la présence de ce « born again » à la tête de l’Etat a peu d’incidences majeures. A contrario, en Côte- d’Ivoire, le pentecôtisme auquel sont convertis l’épouse de Laurent Gbagbo et certains de ses conseillers, se situe de façon très nette, côté pouvoir donc, dans la grave crise en cours depuis septembre 2002.

L’importance prise par le mouvement dans les années 1980 avait été plus vite et mieux perçue sur le terrain latino-américain. L’ampleur du phénomène en Afrique a fini par attirer l’attention et le différentiel d’intérêt est désormais comblé. Il était temps d’en prendre la mesure : « l’Afrique est devenue une zone de production du pentecôtisme et participe désormais à son développement hors du continent », résume Cédric Mayrargue.

Emmanuel Riondé

 [1] [2] [3] [4] [5] [6] [7] [8]

« UN RÉSEAU D’ENTRAIDES »

Entretien avec Bernard Coyault, secrétaire exécutif au Defap, service protestant de Mission, pasteur et anthropologue.

A quels besoins répondent ces églises communautaires’ Bernard Coyault. Pour le migrant, ces églises sont une bouffée d’oxygène, un endroit où il va retrouver ses repères, cette sorte de spiritualité qu’il avait au pays. Il faut comprendre que le migrant vit un choc culturel, l’exil est très difficile à vivre, il est dans une situation de précarité générale, souvent sans papiers. Mais à travers ces églises, il a la possibilité de trouver un réseau de connaissances, de solidarité et d’entraide qui lui permet de s’en sortir. Elles sont des foyers de communion fraternelle, d’encouragement mutuel. On pourrait les voir comme une forme de communautarisme qui empêche l’ouverture sur la société d’accueil, mais inversement elles jouent un rôle décisif dans le processus d’intégration des nouveaux immigrants.

Comment expliquez-vous le succès du pentecôtisme chez certaines communautés’ * Bernard Coyault. Dans certaines cultures, le pentecôtisme a trouvé un terreau d’épanouissement très fort. Par sa souplesse, il permet d’intégrer des éléments des cultures africaines. Des pratiques religieuses pentecôtistes, comme la délivrance, le prophétisme, l’importance accordée aux rêves et aux révélations, le lien entre bénédiction spirituelle et matérielle sont en adéquation avec certaines réalités culturelles. Le pentecôtisme intègre des éléments des cultures africaines mais dans le même temps il offre un moyen de s’émanciper de la tradition, de s’affranchir de certaines coutumes ou structures d’autorité qui peuvent être écrasantes. De plus, le pentecôtisme permet une valorisation de l’individu qui est dans un contexte de précarité, d’anonymat, et sujet à tous les problèmes. Il estime que le discours reçu lui redonne de la valeur aux yeux de Dieu, qu’il devient assez important pour que Dieu le visite et peut-être le guérisse.

Propos recueillis par Ilhame Taoufiqi

Notes

[11. FlashPress Infocatho, http://www.infocatho.cef.fr/infos5452.html

[22. Le Monde du 24-12- 2005.

[33. Cf. introduction de Imaginaires politiques et pentecôtismes, Afrique/Amérique latine , éd. Karthala, 2000.

[44. André Mary lors du colloque « Le fait religieux : connaître et comprendre », IUFM de Marseille, mars 2004.

[55. Lire aussi son article « Trajectoires et enjeux contemporains du pentecôtisme en Afrique de l’Ouest », in Critique internationale n° 22, janvier 2004.

[66. Lire « Le nouveau culte de la prospérité en Afrique », de Félix Mutombo Mukendi, Analecta Bruxellensia, n° 8, décembre 2003.

[77. Entretien au journal suisse Le Courrier , le 24-01-2004.

[88. Lire « Explosion des pentecôtismes africains et latino-américains », par André Corten, Le Monde Diplomatique , décembre 2001.

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