Accueil > Société | Par Jean Abbiateci | 1er décembre 2007

E-déchets : mon PC chez les Chinois

L’Asie est devenue au fil des années une décharge pour nos ordinateurs en fin de vie. Leurs carcasses y sont démantelées de manière rudimentaire par des petites mains à la recherche de quelques grammes de métaux rares. Explication sur ce trafic très peu écolo.

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Par Jean Abbiateci

Dans sa chambre, un adolescent surfe sur son ordinateur dernier cri. Il ignore que quelques années plus tard, ce même ordinateur finira désossé par une famille indienne ou dans les bains d’acide d’un atelier en plein air chinois. Pour comprendre cet étrange parcours, il faut commencer par plonger dans les entrailles de la machine. « Un PC, c’est du plastique, de l’acier et bien d’autres métaux : cuivre, or, argent, cadmium, platine, tantale... Mais également des éléments hautement toxiques, notamment du plomb et du mercure », détaille Fabrice Flipo, ingénieur à l’Institut national des télécommunications d’Evry (1). En théorie, une fois périmé, celui-ci devrait être collecté et traité dans une entreprise spécialisée. La directive européenne Déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) de 2006 oblige le producteur de déchets électroniques à recycler ses produits en faisant payer au consommateur une éco-participation. Mais en France, seulement 2 des 25 kilos de DEEE produits par habitant chaque année auront une nouvelle vie. Car, en plus d’être éminemment complexe, le recyclage propre de notre ordinateur coûte cher : 400 euros la tonne.

Frontières poreuses

Pour dix fois moins cher et au prix de quelques accommodements avec la loi, le PC collecté par des intermédiaires au sein des entreprises ou des collectivités va quitter l’Europe. « Au fil des années, on a vu se développer de véritables mafias du déchet, très structurées », explique Thierry Bourret, lieutenant-colonel à l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp). Pour ces filières peu regardantes sur le travail de la main-d’œuvre, le recyclage des DEEE peut se révéler très rentable. Les besoins pour l’industrie informatique n’ont jamais été aussi nombreux. Or, à l’instar du pétrole, la pénurie de métaux précieux menace ; la loi de l’offre et de la demande prévaut. Ainsi, l’indium, utilisé pour les cartes mères, a vu son cours multiplié par dix en moins de cinq ans.

Si les Etats-Unis sont le principal exportateur de DEEE (la réglementation y est inexistante), l’Europe est également dans la ligne de mire. En théorie, l’arsenal législatif est imposant, la convention de Bâle de 1993 interdisant l’export de déchets à l’étranger. Mais la pratique est différente. Dans les ports européens, environ 10 % du fret maritime contiendrait des déchets non déclarés. Sachant qu’au Havre transitent 2 millions de conteneurs et à Rotterdam, 5 millions. « Ces conteneurs peuvent être déclarés comme matériel d’occasion, parfois sous un prétexte humanitaire et ainsi être exonérés de droits de douane », explique l’économiste Gérard Bertolini (2). Les moyens de contrôle mis en place par les Etats membres sont dérisoires. Les amendes sont faibles et les services des douanes plus attentifs à ce qui entre en Europe qu’à ce qui en sort. Et quand les enquêteurs tentent de remonter jusqu’aux donneurs d’ordres, ils tombent bien souvent sur des sociétés-écrans. Ce trafic lucratif est internationalisé et bien souvent rattaché aux grands réseaux mafieux italiens ou chinois.

La route de l’Asie

Comme 90 % des e-déchets, notre ordinateur va prendre la direction de l’Asie. Plusieurs enquêtes de l’ONG américaine Basel action network (BAN) ont permis de reconstituer la filière. En Chine, plusieurs zones se sont spécialisées dans le recyclage sauvage. Le village de Guiyu y est décrit comme « un enfer de plomb, de poussière de métal et de bains d’acide » où plusieurs milliers de mingongs, ces paysans migrants venus des campagnes, viennent désosser à mains nues les composants électroniques pour moins de deux dollars par jour. Des baraques entières sont construites à l’aide de carcasses en plastique. Pour l’environnement, les conséquences écologiques sont dramatiques. Dans la rivière Lianjiang qui borde ces montagnes de déchets, les taux de plomb sont 2 400 fois supérieurs aux standards préconisés par l’OMC. Les enfants sont victimes d’insuffisance respiratoire et de saturnisme.

L’enquête du BAN a également permis de mettre à jour une filière indienne et pakistanaise. Dans les ports de Karachi ou de Madras, une minorité des e-déchets est revendue aux marchands de boutiques d’occasion tandis que l’écrasante majorité, inutilisable, finira dans l’arrière-cour d’une famille indienne. A grands coups de canif, raconte l’ONG, des petites mains habiles d’enfants découpent les câbles informatiques pour en récupérer le cuivre. D’autres chauffent les cartes mères sur un poêle pour en faire fondre les précieuses paillettes d’or, un gramme par machine soit environ 1 000 roupies (14 euros). Cette économie informelle fait vivre plusieurs centaines de ferrailleurs du high-tech.

En dix ans, l’Asie est ainsi devenue une immense décharge numérique pour les déchets électroniques. Le lobbying actif d’ONG internationales et américaines a permis de mettre au jour cette pollution d’un nouveau genre. Sous la pression médiatique et devant l’imminence des Jeux Olympiques de Pékin, la Chine a interdit : du moins officiellement : les importations. Mais la clé du problème est en amont. Sans mesures drastiques de la part des constructeurs mais aussi des pouvoirs publics, le trafic numérique a de beaux jours devant lui. En 2010, un milliard d’ordinateurs vont arriver en fin de vie. Sans compter les portables, les baladeurs MP3 et autres merveilles technologiques.... Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) estime entre 20 et 50 millions de tonnes la production annuelle de DEEE avec un taux de croissance de 3 % à 5 % par an, en plus des stocks existants. Et, poussée par une logique productiviste, la durée de vie moyenne d’un ordinateur se réduit dangereusement : moins de deux ans aujourd’hui. Une véritable bombe écologique à retardement. Jean Abbiateci

Paru dans Regards n°46, décembre 2007

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