Accueil > Culture | Par Odette Casamayor, Thierry Clermont | 1er janvier 1998

Edouard Glissant

Entretien avec Edouard Glissant

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Voir aussi Glissant, l’essentiel : Poète, romancier, essayiste, signataire du Manifeste des 121, vice-président du Parlement international des écrivains, à 70 ans, le Martiniquais Edouard Glissant développe dans son dernier livre, Traité du tout-monde, sa notion de créolisation des cultures.

La créolisation est une notion fondamentale de votre pensée. Comment pouvez-vous la définir ?

Edouard Glissant : J’appelle créolisation, des contacts de cultures en un lieu donné du monde et qui ne produisent pas un simple métissage, mais une résultante imprévisible. Cela est très lié avec la notion de ce que j’appelle le chaos-monde. Un chaos-monde, caractérisé non pas par le désordre mais par l’imprévisible. On peut prévoir le métissage, pas la créolisation. On prend trois petits pois gris, trois petits pois verts, on les greffe et on sait comment sera la deuxième, la troisième génération. La créolisation qui constitue un processus impossible à arrêter n’a pas de morale. La créolisation ne permet pas de saisir mais plutôt de tenter d’appréhender ce qui se passe dans le monde. Essayer de pénétrer et de deviner la créolisation du monde, c’est commencer à lutter contre la standardisation généralisée qui atteint l’économie, le social, la culture... Il faut développer la pensée que la créolisation n’est pas une évaporation dans une sorte de gros magma, mais l’instauration, de plus en plus concrètement et de plus en plus poétiquement, de la relation entre le lieu où l’on est, d’où l’on élève la voix et tous les lieux possibles du monde. Par exemple, les multinationales capitalistes expliquent aux gens des pays où elles s’implantent de ne pas se renfermer sur eux-mêmes, de s’ouvrir au monde, mais cela n’entraîne pas une véritable relation. On connaît la suite.

Vous connaissez bien les Etats-Unis, puisque vous enseignez la littérature française à la City University of New York. C’est un poste d’observation idéal pour vous ?

E. G. : Oui. J’avais envie de voir cette espèce d’énorme chose, où tout se brasse sans pour autant se toucher. Il y a là des sociétés pluri-ethniques, où la créolisation commence à se faire, mais où elle n’est pas encore acceptée. Jusqu’à présent, ces ethnies vivent les unes à côté des autres, mais sans s’interpénétrer. Et, malgré leurs habitudes de consommation communes (le Mc Donald, les baskets...), on ne peut encore parler de véritable créolisation. Autre chose : il y a une grande vogue aux Etats-Unis de la pensée du multiculturalisme, mais, pour moi, le multiculturalisme est une manière commode d’évacuer les problèmes. On dit : c’est multiculturel donc, c’est très bien. Mais c’est faux, car le phénomène d’interchange n’existe pas encore. Cela ne fonctionne que dans un seul sens : il n’y a pas d’interpénétration. On a même vu apparaître une " world-litterature " construite sur les mêmes modèles : on prend un peu de tout, on mélange tout ça...

Mais la notion de créolisation a jeté un trouble parmi les intellectuels noirs-américains. Il semble que la négritude perde du terrain par rapport à la pensée caraïbe.

E. G. : Oui, ça commence, notamment dans les départements d’études africaines, alors que certains Américains sont en plein dans le retour à l’Afrique. Peut-être que, très prochainement, il y aura un clash entre cette notion de créolisation et l’afrocentrisme. Personnellement, je me méfie de ce retour à l’Afrique. En effet, dès la traite des nègres, ceux qui ont été déportés ont suivi une histoire, mais l’Afrique aussi a suivi son histoire. L’afrocentrisme, c’est considérer l’Afrique comme un objet que l’on peut s’approprier. Tout comme les colonisateurs qui pensaient : je viens et puis je prends, et c’est à moi. Il y a une espèce de pressentiment dans la communauté noire-américaine que quelque chose d’autre est possible, parce que l’afro-centrisme c’est très confortable, au contraire de la créolisation. Du reste plus rien n’est confortable dans ce monde.

C’est-à-dire ?

E. G. : Prenez les conflits actuels. Ils ne concernent plus des Etats ou des Nations en tant que tels. Ce sont des conflits de culture qui, souvent, prennent la forme de conflits religieux. Pour la première fois, les conflits culturels ou les harmonies culturelles sont entrés dans notre conscience : ils concernent la totalité-monde. C’est là que se trouve le difficile enclenchement des contacts culturels. C’est complètement nouveau. Et, face à cela, il faut commencer à penser le tout-monde, penser ces contacts. Ma deuxième proposition, c’est qu’on ne peut pas appréhender tout cela avec des idéologies ou des pensées de système.

Que faire ?

E. G. : La solution n’est pas l’enfermement, c’est plutôt de dire : " Il y a une relation entre mon lieu et tous les lieux du monde, et je veux essayer de mettre cette relation en poétique." Cette poétique de la relation (NDLR : déjà évoquée dans le Discours antillais paru en 1981), c’est la manière durable de lutter contre cette sorte de prédateur invisible qu’est la mondialisation. Par ailleurs, il faut en finir avec l’idée de l’identité comme racine unique. L’identité est toujours une racine. Mais ce n’est pas une racine unique, qui tue autour d’elle, c’est une racine en rhizome. La Caraïbe est un exemple. Bien sûr, il est difficile pour les gens de concevoir que leur identité puisse avoir des ramifications. Or, c’est la vérité. Un Cubain blanc peut danser aussi bien que moi, s’habiller de la même manière, manger les mêmes choses, etc. Qu’est-ce qu’on fait dans ce cas-là ? On dit : moi, je suis un Caraibéen, et lui, il ne l’est pas ?

Il faut donc changer l’imaginaire ?

E. G. : Il est vain d’essayer de s’enfermer dans une identité unique. Les gens pensent : si mon identité touche à celle de l’autre, je perds mon identité, je suis en danger. Là, il faut absolument un changement de l’imaginaire. Les autres solutions, politiques, militaires, sociales sont complètement éphémères. Il faut penser ces nouveaux problèmes et les aborder d’une nouvelle manière. Les perceptions poétiques qui sont plus incertaines, plus fragiles et plus menacées que d’autres n’ont pas la contrainte idéologique des systèmes de pensée : ces perceptions-là sont les plus appropriées pour vivre la nature de notre chaos-monde.

D’où le rôle déterminant que vous donnez à la notion de genèse ?

E. G. : Dans le Traité du tout-monde, je distingue deux sortes de cultures : les cultures ataviques et les cultures composites. Manifestement, toutes les cultures européennes à partir du Bassin méditerranéen sont des cultures ataviques. J’appelle atavique une culture qui a pu créer une idée de genèse. Il y a plusieurs conséquences quand une communauté a pu enfanter l’idée d’une création du monde. La première, c’est que cette communauté croit que sa parole a été dictée par son dieu qui a créé le monde et la deuxième, c’est qu’elle a un droit légitime de propriété sur sa terre. Ce qui légitime par exemple la colonisation. Ce que j’appelle les cultures composites, nées justement du choc de la colonisation, sont des cultures historiques dont les origines ne se perdent pas dans la nuit des temps. Ces cultures-là ne peuvent pas créer l’idée d’une genèse. Pour nous, Antillais, notre genèse c’est le ventre du bateau négrier. Nous n’allons pas créer un mythe fondateur puisque nous savons d’où nous venons. J’appelle ça une digenèse, c’est-à-dire une genèse qui n’entraîne pas d’absolu. C’est pour ça que les peuples des Caraïbes sont plus près de l’idée de créolisation : dès le départ, il y a l’absence. Il n’y a pas d’arrière-pays.

La Caraïbe peut-elle être un modèle ?

E. G. : Sans nous en rendre compte, nous vivons dans l’inattendu. Mais, inconsciemment, cela nous empêche d’avoir un esprit de système. Une pensée systématique ne peut pas naître dans la Caraïbe. Car la Caraïbe est un lieu de passage, de ravage. Si vous regardez la carte du monde, du point de vue des génocides, des purifications ethniques : même s’il y a de la misère, la Caraïbe est une tache bleue. Je ne veux pas dire que la Caraïbe est un modèle. Mais ce que la Caraïbe a vécu, souvent dans des conditions incroyables, a définitivement écarté, selon moi, l’idée d’un système du monde, d’un traité du monde. Tout change très vite : il y a vingt ans, on n’aurait jamais pensé que des écrivains hispanophones, anglophones, francophones de la Caraïbe auraient pu se réunir. Je prends un écrivain comme Wilson Hayes. C’est incroyable le nombre d’idées que nous partageons, sans le savoir. Je pense qu’il y a une sorte d’énergie qui sort de tout cela et qui nous donne le devoir d’être optimistes. C’est une urgence.

Glissant, l’essentiel :

Traité du tout-monde, 1997, Gallimard

Le Discours antillais, 1981, Folio (réédition)

La Lézarde, Points-Seuil (Prix Renaudot 1958) Tout-Monde, 1993, Folio (réédition)

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Du même auteur

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?