Accueil > Idées | Par Rémi Douat | 28 février 2012

Edwy Plenel : « Pour une radicalité démocratique »

Le patron de Mediapart, pionnier du modèle payant, revient sur les
recettes d’un succès éditorial et économique. Mais aussi sur le nécessaire
sursaut démocratique et un présidentialisme qu’il faut enfin
dépasser. Rencontre.

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Regards.fr : Comment se porte Mediapart ?

Edwy Plenel : Pas mal, merci ! L’année 2011
s’achève avec un résultat net de
500 000 euros€pour un chiffre
d’affaires de 5 millions. Nous avons
gagné une étape majeure, celle d’une information
indépendante, originale et à forte plus-value.
Nous avons montré qu’une information d’utilité
publique pouvait créer de la valeur, terme que
je préfère à celui de rentabilité. Car notre but
n’est pas de gagner de l’argent pour des actionnaires
mais de créer de la richesse collective.
Reste maintenant à s’installer dans la durée. J’ai
expérimenté au Monde comment cette richesse
pouvait être dilapidée. Alors que la presse traverse
une crise profonde, nous entendons être
une entreprise durable, une société de presse
à but non lucratif dont l’unique objectif est de
profiter au lecteur tout en permettant à ses salariés
de poursuivre leur activité dans de bonnes
conditions et de contrôler leur outil de travail.

Regards.fr : Vous rendez public des résultats très
encourageants alors même que
Rue89
annonce son rachat par le Nouvel
Observateur… C’est la victoire du modèle
payant sur le gratuit ?

Edwy Plenel : Je n’ai jamais cru au tout gratuit. L’idée d’attirer
une masse de visiteurs afin de financer durablement
un site par la publicité est une illusion. Ce
modèle économique court derrière une rentabilité
qu’il n’atteint jamais. On promettait à ces
sites l’équilibre à partir d’un million de visiteurs
uniques. Puis ce fut deux et cela montera sûrement
car la publicité perd en valeur dans la
révolution de l’information que nous vivons. La
course à la pub a des conséquences éditoriales.
Il ne faut pas « segmenter », comme on dit dans
le vocabulaire publicitaire, ne pas choquer… et
au final être racoleur.

Regards.fr : Vos démarches sont-elles si radicalement
différentes ?

Edwy Plenel : La différence fondamentale se loge dans les
termes : la logique gratuite essaye d’attirer une
audience. La nôtre entend fidéliser un public.
L’audience, c’est la masse anonyme. Le public,
en revanche, est identifié, même si on lui permet
le pseudonymat. La nuance est centrale
car elle pose une question de démocratie. Alors
que l’anonymat est bien souvent un déversoir de
l’agressivité, des publics identifiés débattent et
confrontent des points de vue. On obtient alors
le triptyque sur lequel repose le succès de Mediapart
 : la valeur de l’indépendance, la valeur de
l’information mais aussi la valeur du public.

Regards.fr : Vous avez construit une ligne éditoriale
sur l’antisarkozysme. Qu’allez vous devenir
dans le cas d’un scénario possible
d’alternance ?

Edwy Plenel : On ne peut pas créer un journal sans rencontrer
son époque. Et nous avons rencontré Nicolas
Sarkozy, non comme individu mais comme
symptôme du présidentialisme, qui ajoute aux
crises économique, sociale et historique une
profonde crise de la démocratie. Notre critique
n’est donc pas destinée à l’homme mais au système
qui a permis au présidentialisme d’advenir.
Alors oui, bien sûr Mediapart a rendez-vous
avec son indépendance dans le cas d’une
alternance. Mais je suis convaincu que notre
exigence éditoriale restera la même. Les journalistes
qui sont à l’origine de Mediapart sont
parmi ceux qui ont réellement fait leur métier
pendant la présidence de François Mitterrand,
obligeant la gauche à se confronter à ses
propres contradictions.

Regards.fr : Les conditions d’un sursaut démocratique
sont-elles réunies ?

Edwy Plenel : Changer de Président ne suffit pas. Qu’apporte
l’alternance, fut-elle à gauche, si elle ne
crée pas les conditions d’un réel changement ?
Ce que nous évoquons dans les différents
ouvrages de Mediapart, et qui est au principe
de notre démarche, c’est l’analyse de la faillite
d’un système.
Le point de départ d’un engagement démocratique,
c’est le retour à la conflictualité.
Il faut retrouver la capacité de dire non mais
cela n’advient pas par magie. L’envie vient de
l’exemplarité. Mediapart le fait à son échelle en
organisant des rencontres, en étant une plateforme
de débats et de confrontations. On
constate une énergie formidable, un vrai désir,
une attente. Cela me rend plutôt optimiste.
Mais nous ne sommes ni un mouvement ni
un parti. Cette énergie doit se transformer en
dynamique politique.

Regards.fr : Cette dynamique politique est-elle en
panne ?

Edwy Plenel : Entre la crise, qui peut provoquer de terrifiantes
régressions sur notre continent, et les révolutions
arabes, qui marquent une émergence démocratique,
nous vivons des événements historiques.
C’était pour la gauche, en dépit des
divergences de chacun, le moment de créer
une dynamique autour de points d’ancrage qui
font consensus. On observe plutôt une diversification
de l’offre politique et non l’émergence
d’une dynamique rassembleuse. Nous avons
besoin d’une invention politique issue de la
créativité de la société. Le mouvement ne viendra
pas des partis, de manière verticale. C’est
ainsi que les classes populaires pourront se
réapproprier la part de pouvoir qui leur revient.
Le temps perdu dans ce domaine profite au
repli, à la désertion, au Front national.

Regards.fr : Jusqu’à quel point faut-il craindre ce
repli ?

Edwy Plenel : On peut se tourner vers la Hongrie pour voir
la catastrophe politique que peut produire la
catastrophe économique. L’Europe est égarée
face au désastre hongrois. Il s’agit d’une
rupture profonde avec l’idéal européen, celui d’une construction politique face au nationalisme.
Le leader hongrois Viktor Orban est vice-président
du PPE, dont sont membres l’UMP et
la CDU d’Angela Merkel. Le fascisme n’appartient
pas qu’au passé. Dès lors qu’apparaissent
un essentialisme national, une vision de la pureté
du peuple, un ordre moral, des attaques aux
contre-pouvoirs et à la liberté de la presse…
nous sommes en présence des ingrédients
d’un fascisme nouveau. Face à cela, il faut se
donner du courage et de la détermination.

Regards.fr : Vous avez été militant trotskiste,
journaliste à
Rouge, l’hebdo de la
LCR. Quel regard portez-vous sur la
gauche radicale ?

Edwy Plenel : Je me refuse à délivrer des bons et mauvais
points, à entrer dans l’analyse des formations
politiques. Mon propos, c’est cet appel à des
dynamiques rassembleuses. Il faut valoriser ce
sur quoi on est d’accord. L’initiative d’Attac sur
la dette, par exemple, me paraît de nature à
créer du rassemblement. Il faut aussi regarder
en face les occasions manquées de la gauche.
Quand François Hollande appelle à se souvenir
de 1981, je suis d’accord. Mais il faut faire l’effort
de mémoire jusqu’au bout. Ce septennat
est aussi celui de la conversion de la gauche
à une Europe économique, au présidentialisme
qu’elle avait combattu, à la rigueur, à une victoire
de la financiarisation… Encore une fois,
c’est une dynamique populaire qui peut relever
les défis de la gauche, car elle n’est pas
intrinsèquement meilleure que la droite. Il faut
l’aider à se souvenir de sa raison d’être, qui est
de défendre les classes sociales populaires, le
groupe social majoritaire dans notre pays. Il n’y
a pas d’autre définition de la gauche.

Regards.fr : Comment la gauche a-t-elle oublié son
enracinement social ?

Edwy Plenel : Le présidentialisme l’en a déraciné. Depuis
trente ans, le PS est persuadé qu’il est garant
d’un intérêt supérieur, supposément neutre, qui
ne renverrait pas à des intérêts sociaux conflictuels.
Or les intérêts sociaux majoritaires, c’est-à-
dire ceux des classes populaires, ne sont pas
suffisamment représentés. Le levier de la question
sociale, c’est la radicalité démocratique.
Elle est la condition sine qua non d’un déblocage
des énergies transformatrices. Il s’agit de
refonder une dynamique à partir d’une véritable
assise sociale représentative, de revendiquer le
droit d’avoir des droits, le droit de protester, de
gouverner. La démocratie, c’est le « n’importe
qui » défiant l’oligarchie mais aussi l’avant-garde
qui sait toujours mieux ce qui est bon
pour les autres. Nous sommes au moment des
possibles. Nous allons au-devant d’une catastrophe
politique ou au contraire d’un sursaut.

Regards.fr : Quelles lectures nous conseillez-vous ?

Edwy Plenel : La Philosophie du porc, de Liu Xiaobo, dissident
Chinois et Prix Nobel de la paix. Il faut refuser
de vivre dans la porcherie du renoncement,
nous dit-il en substance, ne pas attendre que
d’autres s’engagent mais le faire ici est maintenant.
Un très beau texte qui dit au fond la
même chose que Stéphane Hessel dans son
manifeste Indignez-vous ! Ce dernier rappelle
combien l’existentialisme de Jean-Paul Sartre
l’a bercé : on est responsable de sa liberté,
nous indique-t-il opportunément.
On peut aussi lire Pereira prétend d’Antonio
Tabucchi, une nouvelle sur l’engagement
ordinaire. Cela se passe durant la dictature
de Salazare au Portugal. Un homme,
soudain, dit non.

A lire

N’oubliez pas !

La rédaction
de Mediapart, (dir) Edwy Plenel

éd. Don Quichotte, 296p.,
19,90 €.

Finissons-en !

La rédaction
de Mediapart, (dir) Edwy Plenel

éd. Don Quichotte, 356p.,
19,90 €.

Portfolio

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