Accueil > Société | Par Ilhame Taoufiqi | 1er février 2006

Eglise pentecôtiste : Entreprises spirituelles en concurrence

Les églises évangéliques prennent pied dans les villes françaises. Pentecôtistes pour la plupart, elles viennent plus ou moins directement d’Afrique, où le mouvement est bien implanté, et rassemblent des fidèles immigrés de la diaspora. Leurs rapports avec les Églises protestantes oscillent entre compréhension et méfiance. Quelles sont les raisons de ce succès ? Incursion au cœur d’une théologie montante.

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L’« Arche de paix, évangélisation mondiale », le « Fleuve de vie », le « Christ ressuscité », ces Eglises afro-chrétiennes essaiment dans les grandes villes de France. Sur la seule région parisienne, il en existerait près 400 et s’en créerait une à deux par mois selon le pasteur Albert Watto (1). Le phénomène n’est pas nouveau, les premières communautés se sont constituées il y a une vingtaine d’années. Pourtant, aucune étude sociologique n’a été réalisée sur ce phénomène.

Eglises d’outre-mer, afro-chrétiennes, ethniques, et même « Eglises issues de l’immigration » selon une expression de la Fédération protestante de France (FPF), leur dénomination n’est pas aisée. Le sociologue et pasteur Dominique Kounkou en a dressé une typologie : à côté des Eglises dites « d’institution africaine », rattachées à l’Eglise mère basée au pays, se sont développées une multitude de communautés évangéliques nées sur le territoire français et indépendantes du pays d’origine, qu’il regroupe sous le vocable « Eglises d’expressions africaines ». 90 % d’entre elles sont pentecôtisantes. Au cœur de la théologie : l’Esprit Saint, la puissance de l’Evangile et la possibilité de naître à nouveau par la conversion individuelle.

« Ce qu’on entend par expression africaine, c’est la façon de prêcher. Les Eglises africaines correspondent tout à fait à ce que le pentecôtisme envisage, le mouvement du corps, l’Africain s’exprime par le geste », explique Albert Watto. Pourtant, cette expression n’est pas théologiquement innommée. Elle utilise les mêmes canons, les mêmes références théologiques que les Eglises protestantes, tient à préciser Dominique Kounkou.

Tous protestants ?

Une même théologie, des canons identiques, pourtant les Eglises dites « historiques » n’ont pas toujours vu d’un bon œil l’explosion de ces assemblées ethniques.

Souvent accusées de cultiver le communautarisme, ces Eglises n’ont pas forcément choisi la culture de l’entre-soi : « Si ces Africains avaient été mieux accueillis, ils n’auraient pas éprouvé le besoin de créer leurs propres Eglises » affirme Dominique Kounkou. Le président de Fédération protestante de France (FPF), le pasteur Jean-Arnold de Clermont le concède lui-même à demi-mot : « De manière majoritaire, notre passé colonial fait qu’il y a eu une certaine réticence au mélange culturel. » Le sociologue Dominique Kounkou va plus loin : « Au début, c’était pire que de la méfiance, c’était presque du mépris. Face à un protestantisme figé, voire guindé, cette façon de célébrer le culte en a étonné plus d’un. La danse, le chant, les fidèles qui crient amen, alléluia. Tout cela a amené nombre d’acteurs à mettre ces Eglises, au mieux dans la catégorie des sectes, au pire dans la catégorie folklore. »

Des intérêts à double sens

Toutefois, la FPF pratique depuis quelques années une politique d’ouverture. Pour preuve : la série de rapports et de colloques autour de ces Eglises émergentes.

Un simple constat de bons sens, selon certains. « Ils ne peuvent pas passer à côté de l’Histoire. Nos églises fonctionnent, attirent des fidèles, des jeunes, font preuve d’une étonnante vitalité. De leur côté, les églises réformées et luthérienne sont désertées. [Elles] cherchent dans nos églises les secrets de notre succès » résume Dominique Kounkou.

Et l’intérêt est à double sens, du côté des eglises africaines, certaines ont pris le parti de rallier les fédérations préexistantes. Par exemple, la Communauté des Eglises d’expressions africaines de France (CEAF) regroupant près de 50 paroisses, présidée par le pasteur Majagira Bulangalire, a rejoint la FPF, il y a deux ans, après quinze ans de tractations. Besoin de reconnaissance mais aussi une façon de bénéficier d’une protection de tutelle face aux accusations de dérives sectaires portées contre elles par les pouvoirs publics. Néanmoins, bon nombre de ces assemblées ont choisi de rester indépendantes des fédérations protestantes « franco-françaises » et organiser leur propre union d’églises ou se regrouper autour de la seule figure de leur pasteur.

Ce sont ces dernières qui restent dans la ligne de mire de la FPF. Dans un de ses récents rapports (2), la Fédération n’hésite pas à qualifier ces Eglises trop émancipées de « nébuleuse qui correspond à l’importation des méthodes du business religieux en Afrique », et d’ajouter : « Autodidactes et pratiquant un discours d’autorité, ils [les pasteurs] sont peu ouverts aux autres communautés, perçues comme des concurrents sur le marché du religieux. » D’où l’importance, pour le pasteur Bulangalire, de leur ouverture et de leur affiliation à une fédération préexistante. Une façon d’établir une sorte de traçabilité. Selon lui, le respect de critères contraignants, comme la transparence financière, auxquels ces Eglises doivent se plier pour adhérer à la CEAF (et donc à la FPF) serait prohibitif pour les pasteurs les plus malhonnêtes.

Mais certains s’agacent de cette forme d’injonction à l’affiliation. L’adhésion à la FPF « n’est pas en soi un label automatique d’honorabilité », déclare Sébastien Fath, chercheur au CNRS (3). Le pasteur Albert Watto souscrit : « Il y a des Eglises indépendantes qui fonctionnent très bien et il ne suffit pas à une Eglise d’être rattachée à la FPF pour être au-dessus de tout soupçon. »

Des pasteurs inspirés

Au-delà des querelles de clocher, dont ces Eglises ne sont pas exemptes, tous se rejoignent sur un point : l’absence de formation des pasteurs est problématique. Qu’elles soient indépendantes ou affiliées à une instance représentative, la très grande majorité d’entre elles ont été créées par des pasteurs autoproclamés, sans formation théologique ou biblique. Travailleurs immigrés, diplomates reconvertis, sans-papiers, la plupart ne sont pas des professionnels de la religion. « Pour beaucoup il suffit d’avoir une vision, un appel spirituel, pour fonder son Eglise » constate le pasteur Albert Watto. La majorité des Eglises d’expression africaine sont cornaquées par des pasteurs « inspirés », sans direction théologique claire. « Ils sont évangéliques donc congrégationalistes, ce qui signifie que le pasteur n’est pas le seul à décider des orientations de son église, explique le président de la CEAF, Majagira Bulangalire, or nombre de communautés ont des gourous pour pasteurs, qui font tout et décident tout. » « A l’institut biblique de Nogent, nous insistons non seulement sur l’apprentissage théologique mais nous apprenons à gérer de manière claire et transparente une association cultuelle », explique Albert Watto, qui voudrait voir les animateurs de ces églises se former d’avantage au pastorat.

Si beaucoup de pasteurs pèchent par ignorance, il ne faut pas minimiser le nombre de ceux qui y voient un moyen de faire leur beurre à peu de frais. La paroisse est alors dirigée comme une petite « entreprise spirituelle » qui peut rapporter gros. Jouant à fond la carte de l’émotion et du miraculeux, ces « petits entrepreneurs de bien de salut » (4) déploient tout un arsenal de procédés pour amener le fidèle à donner toujours plus. Le pasteur Bulangalire le déplore : « Certains pasteurs autoproclamés ont trouvé un filon dans cette jungle qu’est l’Europe, ils utilisent la spiritualité et la faiblesse passagère des gens pour s’enrichir. » Pourtant ni la CEAF, ni la FPF, ni aucune autre fédération n’entend faire le ménage. D’abord parce qu’elles ne disposent d’aucune autorité en la matière, mais surtout, rappellent-elles, parce que toute forme de contrôle est contraire à l’esprit du protestantisme.

Ilhame Taoufiqi

1. Responsable de la formation des pasteurs africains à l’Institut biblique de Nogent.

2. Rapport publié sur le site de la FPF http://www.protestants.org/textes/eglises_immigration

3. Séminaire « Secte et laïcité » organisé par la MIVILUDES en décembre 2003.

4. Sébastien Fath, Du ghetto au réseau : Le protestantisme évangélique en France (1800-2005), p 228., Labor et Fidès, 2005.

Pentecôtistes, évangélistes

Souvent employé à la place du générique, le pentecôtisme ne désigne cependant, en théorie, qu’un groupe parmi d’autres du mouvement évangélique protestant. « Tous les pentecôtistes sont des évangélistes, mais le contraire n’est pas vrai », résume Cédric Mayrargue, notant que l’on assiste ces dernières années à « une pentecôtisation de la tendance évangélique ». Mais les baptistes, anabaptistes, méthodistes et adventistes sont eux aussi des évangélistes.

Pour tous les évangélistes, la figure de Jésus-Christ est centrale et la conversion dans le Christ constitue une re-naissance (le « born again »).

Les pentecôtistes se distinguent par l’importance accordée à la Pentecôte comme un événement’ la descente de « l’Esprit Saint » sur une personne ? qui se produit et se manifeste encore aujourd’hui, ici et maintenant, permettant à chacun d’éprouver « la force des charismes de prophétie et de guérison » (A. Mary).

Un dimanche en musique

Au 144 avenue du président Wilson, à Saint-Denis (93), pas moins de trente églises se partagent des locaux industriels loués à l’occasion des sermons dominicaux. Des hommes, chaussures vernies et costumes trois-pièces et des femmes aux coiffures étudiées convergent tous les dimanches vers ces églises de fortune. A l’église de la Puissance de Jésus, un pasteur gesticule et vocifère dans un micro bas de gamme déjà trop amplifié. Sermon du jour, l’art de décider : « L’Afrique n’est pas sous-développée parce qu’il y a plus de démons là-bas qu’ici. Non, c’est que nos dirigeants sont trop faibles, ne veulent pas décider. » A grand renfort de moulinets, le pasteur tape du poing sur une table invisible. « L’échec de ta vie, le bonheur de ta vie est lié à la décision. Décision ! », hurle-t-il, « levez la main et dites décision, plus fort ». La salle, les bras en l’air, s’époumone : « décision, amen, alléluia ! » Chaque culte offre plus ou moins le même spectacle : des pasteurs à l’américaine, charismatiques et forts en gueule prêchent la bonne parole et affirment pouvoir guérir par l’intercession du Saint Esprit. Ici, pas d’orgues ou de cantiques ronronnants, les chants liturgiques sont harmonisés et électriques. Les chanteuses, divas du gospel, du RnB, ou de la rumba zaïroise, se déhanchent et claquent des mains. A quelques encablures de là, entre le stade de France et un terrain à l’abandon, l’Arche de paix accueille ses ouailles dans un ancien garage. Trois cultes de trois heures, 1600 fidèles. Le couple pastoral sermonne sur l’ingratitude : « Le pasteur Moïse a délivré son peuple de Pharaon, mais son peuple a murmuré contre lui. Il ne faut pas murmurer. Encouragez les serviteurs de Dieu ! Quand vous parlez mal de nous, ça nous décourage. Les murmures : il faut toujours donner, patati, patata, vous ne savez que murmurer ! » Il s’agit surtout de ne pas « murmurer » quand vient l’heure de la dîme. Au moment des prières collectives, assourdissantes, quelqu’un dans la salle actionne une corne de brume. Dans une explosion cathartique, des fidèles laissent libre cours à leur joie ou à leurs pleurs selon que le berger les encourage ou les interpelle sur leurs péchés. Chaque culte se clôture par l’acte de délivrance. Ne pas dire exorcisme. Le pasteur, réceptacle du Saint Esprit, pose alors ses mains sur les têtes tourmentées des fidèles. Comme sous le coup d’une décharge, le « délivré » titube, jusqu’à tomber à la renverse. Les femmes semblent être les plus sensibles à cette « imposition des mains ». Avant d’entrer en transe, l’une d’elles prend tout de même la précaution d’ôter ses lunettes et de les remettre à sa voisine. Extatique. Ilhame Taoufiqi

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