Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 1er avril 2004

Elections : régionales, le tour de chauffe

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**Le vote aux elections regionales et cantonales de mars dernier a compensé en partie ce que la rue n’avait pu obtenir face à un gouvernement sourd. claque à la droite, stabilisation du fn, poussée de la gauche... Tendances de premier tour.

Par Roger Martelli

Pour la première fois depuis que les conseillers régionaux sont élus au suffrage universel, la droite affrontait cette échéance électorale en étant au pouvoir. Le premier tour aura été pour elle aussi cuisant qu’il le fut pour le Parti socialiste en 1992 : les électeurs ont infligé un sévère camouflet à l’équipe de Jean-Pierre Raffarin. A l’heure où Regards est sous presse, le second tour n’a pas encore eu lieu, mais si le scrutin s’avère serré en Ile-de-France, la poussée de gauche et le maintien du Front national dans 17 régions métropolitaines laissent augurer un gain par la gauche d’une demi-douzaine de régions.

Quelles sont les principales tendances que l’on peut retenir à l’issue du premier tour ?

1. L’abstention a interrompu sa progression continue depuis une quinzaine d’années. Elle reste certes à un niveau élevé (38 %), mais en retrait sensible, aussi bien à la consultation régionale qu’à la cantonale. Entre leur manque d’intérêt affirmé pour cette élection et le désir tout aussi manifeste de sanctionner le gouvernement, les électeurs ont choisi le second terme de l’alternative. L’intransigeance gouvernementale face à la demande sociale y a sans nul doute été pour beaucoup : le bulletin de vote a compensé en partie ce que la rue n’avait pu obtenir au printemps dernier. Au lendemain du scrutin, Jean-Pierre Raffarin tirait la conclusion qu’il fallait « accélérer les réformes » : on lui souhaite bien du plaisir...

2. Le Front national est dans une situation ambivalente. Dans l’ensemble, les élections régionales ont, comme on le craignait, conforté ses positions : l’extrême droite se maintient à un haut niveau (16,5 %), certes en deçà de son score du 21 avril 2002, mais au-dessus de celui de 1998. Le Front national continue son avancée dans l’Est et progresse dans le Nord, dans les terres sinistrées par le déclin industriel et fragilisées face à la mondialisation capitaliste. Il est vrai qu’il marque le pas sur le littoral méditerranéen et, plus encore, dans l’Ile-de-France, mais son enracinement s’installe un peu plus à chaque élection et son poids politique et moral pèse lourdement et dangereusement sur des catégories populaires déstabilisées.

3. La droite classique a perdu près de 2 % sur 1998 et surtout près de 9 % sur les législatives de 2002. Toujours sur 1998, la gauche et les Verts regagnent un peu moins de 2 % et prolongent l’avancée qu’ils avaient alors réalisée. La droite recule à peu près partout, et notamment dans ses zones de force, en Poitou-Charentes, en Rhône-Alpes ou en PACA. A l’intérieur de la droite, François Bayrou a réalisé une bonne opération. Sans doute n’a-t-il pas pu apparaître comme une alternative possible à la gestion UMP, mais en recueillant environ deux millions de voix, il a tout de même desserré la contrainte du parti dominant.

4. Le Parti socialiste apparaît comme le grand gagnant de ces régionales, atténuant ainsi sa rude déconvenue d’avril 2002. Les listes qu’il conduit sont en tête dans 17 régions métropolitaines sur 22. François Hollande s’en trouve donc conforté à la tête de son parti. Encore lui faudra-t-il dire maintenant dans quelle direction il va conduire le Parti socialiste requinqué. Les sirènes ne manquent pas pour suggérer aux socialistes qu’il est temps de se joindre franchement au train du socialisme « modernisé » - ou, plutôt, libéralisé - de Tony Blair et de Gerhardt Schröder. Mais, dans un contexte de forte mobilisation sociale, un tel choix est pour le moins risqué. Les trois années qui précèdent la prochaine vague électorale de 2007 vont donc, selon toute évidence, être animées dans le parti qui conserve son rôle hégémonique dans la gauche française.

5. Cette hégémonie a pourtant été contestée. Si les socialistes ont été à la tête de vastes coalitions du type « gauche plurielle » dans une majorité de régions françaises, ce n’a pas été le cas partout. Les Verts ont certes accepté in extremis les propositions socialistes en Ile-de-France, mais ils ont joué leur propre carte dans huit régions, passant chaque fois la barre des 5 % et atteignant même les 10 % en Rhône-Alpes. Les partisans de l’union avec le PS, autour de Dominique Voynet, pourront donc se prévaloir d’un nombre non négligeable d’élus que leur a concédés leur allié socialiste. Toutefois, la gauche des Verts, et notamment le secrétaire national, Gilles Lemaire, feront eux aussi valoir les résultats intéressants de leur stratégie d’autonomie à l’égard du PS.

Il en est de même pour le PCF. Après la sévère défaite du printemps 2002, il était difficile pour ce parti de jouer la carte de l’autonomie, alors même qu’il avait retenu - non sans succès en termes d’élus régionaux - la stratégie de la gauche plurielle en 1998. Cela ne l’a pas empêché de décliner les offres d’alliance du PS dans six régions, dont l’Ile-de-France. Ce choix s’est avéré heureux. En Picardie, dans le Nord-Pas-de-Calais et en Ile-de-France, il a largement passé le seuil des 5 % qui lui permet de fusionner avec les listes du Parti socialiste. Partout, il surclasse les scores de Robert Hue en avril 2002. Sauf en Aquitaine et dans quelques départements de forte implantation locale (Allier, Dordogne, Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne), il est même au-delà des décevantes législatives de juin 2002.

Le succès de l’Ile-de-France mérite tout particulièrement l’attention. Dans cette région phare où le PCF est en déclin continu, on attendait de savoir si les communistes allaient passer le cap fatidique des 5 % qui leur garantirait le maintien d’une représentation régionale. Ils étaient d’autant plus attendus au tournant qu’ils ont choisi, dans ce lieu symbolique de leur histoire - le territoire de la « banlieue rouge » - une formule inédite en s’associant à d’autres sensibilités, à l’intérieur d’une liste de « Gauche populaire et citoyenne ». Parviendraient-ils à convaincre leur électorat - ce que n’avait pas su faire la liste d’ouverture de Robert Hue aux européennes de 1999 - tout en faisant reconnaître par d’autres leur volonté réelle de partage ?

Au bout du compte, l’association de militants politiques et de représentants des mouvements dits « sociaux » a réussi à créer une dynamique intéressante, qui pourrait peut-être, à terme, briser tout à la fois le carcan d’un Parti socialiste dominant et la redoutable coupure de l’action sociale et des constructions politiques.

6. La satisfaction régionale du PCF contraste avec la déception de l’extrême gauche. Les formations d’Arlette Laguiller et d’Olivier Besancenot avaient décidé de reconduire la stratégie d’alliance amorcée au lendemain des régionales de 1998. Mais, à la différence des scrutins antérieurs, l’élection du 21 mars dernier n’est pas allée dans le sens des espoirs annoncés.

L’extrême gauche retrouve certes à peu près son niveau de 1998, mais très au-dessous des 10 % engrangés le 21 avril 2002. Les deux partis héritiers du trotskisme n’ont donc pu confirmer la progression commencée quatre années plus tôt. En Auvergne, en Ile-de-France et dans le Nord où ils espéraient passer au-delà des 10 %, l’alliance LO-LCR s’est trouvée surclassée par les listes à participation communiste, comme elle l’a été dans son « fief » toulousain par la liste alternative des « Motivés ».

Voilà donc les deux alliés privés de toute représentation régionale et, bientôt sans doute, européenne. Si Lutte ouvrière a déclaré aussitôt et sans surprise que cette perspective ne lui faisait ni chaud ni froid, il n’en est pas de même pour la Ligue Communiste Révolutionnaire qui se trouve par ailleurs fort marrie, en Ile-de-France, d’avoir perdu son monopole des relations avec le « mouvement social »...

7. Le premier tour des régionales a donc été un sérieux échec pour le Président et son Premier ministre. La logique quasi « thatchérienne » de Jean-Pierre Raffarin connaît là son premier coup dur politique. La gauche retrouve par là même un allant inespéré après le traumatisme du printemps 2002. Mais toutes les réponses n’ont pas été trouvées pour que ce regain se traduise en victoire et, surtout, pour qu’il relance une dynamique populaire sans laquelle ni l’avancée sociale ni la gauche politique n’ont vraiment d’avenir. n R.M.

Dans l’ensemble, le premier tour des élections cantonales a confirmé le mouvement général esquissé par les régionales, mais de façon plus atténuée. La droite perd 3 % entre 1998 et 2004 et passe sous le seuil des 50 % (contre 51,9 % en 1998). Le total de la gauche et des écologistes gagne au contraire quelques points, passant de 45,4 à 48 %.

Ce qui change, ce sont plutôt les équilibres internes aux grands regroupements. Si l’UDF a bien passé le cap de la régionale, il se trouve plus nettement affaibli dans le cadre cantonal : les élus sortants ont choisi plus volontiers le confort du parti dominant et donc de l’UMP... Quant au FN, il marque très légèrement le pas, mais il devient une force inquiétante et, surtout, enracinée dans certains espaces, comme le Vaucluse.

A gauche, les bénéficiaires de l’impulsion électorale sont l’extrême gauche et le Parti socialiste. En passant de 0,6 % à 2,9 %, l’extrême gauche compense quelque peu sa déception des régionales et confirme le mouvement de territorialisation de son influence qu’avaient montré les municipales de 2001. Quant au PS, il gagne plus de trois points et progresse la plupart du temps au détriment des communistes.

Pour ceux-là, à rebours de l’extrême gauche, les cantonales se révèlent décevantes alors que les régionales témoignent le même jour d’un réel regain. En fait, le PCF est en recul continu depuis 1979, les cantonales de 1998 apparaissant comme un intermède heureux dans le déclin. En quatre ans, le PC a perdu 2,5 % dans cette série de cantons. Le fléchissement n’est pas universel, mais il constitue la tendance générale, notamment dans les cantons les plus urbanisés : les communistes reculent dans la plupart des grandes villes et se trouvent, à l’heure où nous mettons sous presse, cruellement menacés dans leur ancien « bastion » de la Seine-Saint-Denis. Le plus curieux est que, le 21 mars, il n’y a pas eu concordance entre le vote régional et le scrutin cantonal : le PCF perd, même là où ses scores sont bons aux régionales (Nord-Pas-de-Calais, Picardie, Ile-de-France).

Ce phénomène ne manquera pas de faire réfléchir. En fait, après la longue érosion manifestée tant dans les consultations nationales que locales, c’est à un double vieillissement qu’est confronté le communisme français. Dans l’ensemble, il n’a pas retrouvé ce mixte de radicalité critique et d’efficacité gestionnaire qui faisaient autrefois sa force : en cela, le « communisme municipal » a perdu de son originalité et de sa puissance d’entraînement. De plus, le terrain local s’est coulé dans l’habitude de vastes coalitions du type « union de la gauche ». En donnant une prime certaine à la force réputée la plus « efficace », cette logique a fait tout d’abord la force du PC, jusqu’au milieu des années 70 : elle fait depuis son malheur, le vote « utile » portant l’électeur plutôt du côté des socialistes. Si, sur le plan local, les différences à l’intérieur de la gauche sont secondes, pourquoi ne pas se porter d’emblée vers la force supposée la mieux à même de battre l’adversaire de droite ? Le problème est d’autant plus redoutable que, en milieu urbain, s’affaiblit le poids des personnalités locales, qui contribuèrent si fort à la notoriété et à l’implantation du communisme municipal.

Sans doute, au lendemain de la série

électorale de 2004, après les expériences traumatisantes des décennies précédentes, les communistes devront réfléchir sérieusement à de nouvelles dynamiques, reliant d’une autre manière le local et le national voire l’international, l’action sociale et l’action politique, l’intervention quotidienne et le moment électoral.

De ce point de vue, l’Ile-de-France et son expérience de 2004 seront largement à méditer. N’y a-t-il pas là, pour peu qu’on en maîtrise les tenants et les aboutissants, une passionnante piste d’avenir ? R..M.

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