Photo Laurent Hazgui/Fedephoto
Accueil > Idées | Par Clémentine Autain | 22 avril 2011

Emmanuel Todd, histoire de familles

Historien et démographe, Emmanuel todd est aussi brillant qu’iconoclaste. Avant les autres, il a prédit la chute de l’URSS, le déclin de la puissance américaine et la poussée démocratique dans le monde arabe. Comment est-il passé du PCF à la "fracture sociale", du "non" à maastricht au "oui" au Traité constitutionnel européen ?

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En préparant l’entretien, j’ai découvert que vous étiez le petit fils de Paul Nizan et que le grand historien Emmanuel Leroy Ladurie était un ami de votre famille. De quelle manière cet ancrage a-t-il joué sur votre parcours ?

Je suis un enfant de l’establishment culturel et d’une grande loyauté à ma famille. Mon père est journaliste et écrivain, ma mère était une grande publicitaire. Sartre était témoin au mariage de mes parents. C’est de cette histoire familiale que vient en bonne partie ma capacité à résister à la pensée dominante. Nizan, personnage totémique, est entré au PCF à une période où cela ne se faisait pas et il en est parti au moment de la signature du Pacte germano-soviétique, pour se faire tuer en 1940. Des valeurs égalitaires très fortes et une certaine autonomie à l’égard de l’environnement immédiat m’ont été transmises. Je suis le produit de familles tout à fait originales, du côté français, juif et breton, comme du côté anglais. Présent dans mon univers d’enfance, Emmanuel Le Roy-Ladurie était une figure masculine sympathique qui m’a beaucoup marqué. Il m’a offert mon premier livre d’histoire.

C’est lui qui vous a transmis la vocation d’historien ?

Non, j’ai eu cette vocation avant, très tôt. C’est une vraie chance dans la vie de savoir ce que l’on veut faire. Je me suis inscrit à la faculté d’histoire, et non en classes prépa. Là est la vérité de ma formation : c’est à l’université que j’ai découvert la démographie historique. Dans l’ambiance actuelle de dénigrement de l’enseignement universitaire, je dois dire que j’y ai rencontré de très grands professeurs alors que j’ai moins appris à Sciences Po.

Etudiant, vous avez adhéré au PCF…

En 1967, j’étais membre de la Jeunesse Communiste et en juin 1968, j’ai adhéré au PCF. Mai 68 est un immense souvenir, un moment d’apesanteur et de grâce. Il m’a fallu des années pour en faire le deuil. Mais j’étais très anti-gauchiste. Je ressentais le trotskysme comme un effet de mode, déjà élitiste et anti-populaire. C’est pour cette raison que j’ai choisi le PCF.

Votre entrée dans la vie publique s’est pourtant faite par la publication de La Chute finale, paru en 1976, prédisant la décomposition de la sphère soviétique. Vous n’êtes pas resté longtemps au PCF ?

C’est vrai. Et pourtant je n’ai que des bons souvenirs du Parti ! Je m’y sentais très bien avec des gens socialement différents mais humainement proches, avec des ouvriers ou des employés. Je pense souvent au secrétaire de ma cellule qui avait dit à un sympathisant : « avec tes sentiments anti-arabes, racistes, tu n’es pas digne d’appartenir au parti communiste français ». Le PCF exerçait un contrôle culturel positif sur des pulsions mauvaises. D’ailleurs, l’émergence d’un vote FN est concomitante de la phase d’effondrement du PCF. Je suis resté très peu de temps encarté mais c’était fondateur. En fait, je suis devenu assez vite indifférent. Je voulais me consacrer à la recherche. Et je n’avais sans doute pas la fibre utopique. J’ai plus de goût pour l’observation de la réalité que pour rêver d’un autre monde. C’est une force et une faiblesse. Vu de Cambridge où j’étudiais, le communisme me paraissait moins universel. Ce que j’ai perdu en Angleterre, c’est la tranquillité de vivre dans un système de valeurs unique. Certes l’homme est universel mais pour croire que les systèmes culturels peuvent être universels, il faut ne pas être sorti du quartier latin. Mais j’ai aussi découvert à Cambridge à quel point j’étais Français et attaché à l’idéal d’égalité.

Quelles figures intellectuelles vous ont marqué dans votre formation ?

On m’a récemment demandé, à la Société de Lecture de Genêve, mes trois livres phares. J’ai spontanément répondu : Les luttes de classes en France de Marx, Le suicide de Durkheim et Fort comme la mort de Maupassant. En termes de filiation, c’est Marx et Durkheim. Mais mes vrais modèles intellectuels sont issus des sciences dures. J’ai longtemps eu un doute : j’aurais peut-être du être physicien. Les beaux modèles, ce sont les hommes qui trouvent des lois, des associations entre les faits, ce sont les scientifiques comme Newton ou Pasteur.

C’est un peu ce que vous faites…

J’essaye. Quand j’ai découvert le lien entre les formes familiales et les formes idéologiques qui se manifestent lors de la modernisation, j’étais dans la situation de celui qui émet une hypothèse et qui la vérifie. Je ne suis jamais parti du principe qu’il fallait trouver une totalité mais seulement des explications partielles. Au final, je ne suis pas si loin d’avoir construit un système global d’explication mais de façon empirique. J’ai établi un lien entre les structures familiales, l’alphabétisation, la baisse de la fécondité et la crise de transition, la révolution démocratique. Avec ces clés, j’ai dessiné par touches successives une représentation de l’histoire assez réaliste. Je suis le produit de mes maîtres en histoire, de l’école des Annales, avec son sens de la longue durée et de L’école de Cambridge avec Peter Laslett et Alan Macfarlane, pour les structures familiales. On ne sort pas de nulle part et on a souvent des idées fortes très tôt.

Avec ces lunettes pour observer les sociétés, comment regardez-vous ce qui se passe dans le monde arabe ?

Le moment est toujours surprenant. Mais, dans Le Rendez-vous des civilisations que j’ai coécrit en 2007 avec Youssef Courbage, l’un des meilleurs spécialistes de la démographie du monde musulman, nous avions observé la baisse de la fécondité dans les pays arabes. Nous défendions l’idée que le monde arabo-musulman n’était pas réfractaire à la modernité, ce que l’on savait déjà avec la révolution iranienne (1979). La montée du taux d’alphabétisation a produit en Iran les mêmes effets qu’en Angleterre au XVIIe siècle en France au XVIIIe ou en Russie au XXe : l’effondrement de la monarchie. Notre thèse était que les sociétés arabes avaient atteint un stade avancé en matière d’alphabétisation et de baisse de la fécondité, et plus spécifiquement en Tunisie. Cette évolution constitue un terreau pour les révolutions. Ce que l’on n’avait pas vu en Tunisie, c’était le recul de l’endogamie. Une forte fréquence des mariages entre cousins contribue à l’enfermement des individus dans les familles, ce qui n’est pas bon pour l’émergence du citoyen libre. Cette variable de résistance a bougé à toute vitesse. En Egypte, c’est particulièrement impressionnant. Je n’aurai jamais imaginé un si court décalage entre l’exposition de notre thèse et les révolutions actuelles qui se produisent trois ans après la sortie de notre livre. Si l’Iran a trente ans d’avance sur le monde arabe, c’est en raison du chiisme qui est un accélérateur de modernité par rapport à la tradition sunnite. Cette branche de l’Islam a une préférence pour l’interprétation des textes et porte l’idée que le monde est injuste. Toutes ces révolutions vont transformer les sociétés mais il n’y aura pas de chemin de roses. On peut imaginer des retours temporaires de régimes autoritaires. Mais la transformation en profondeur des sociétés est en marche.

Quelle est la place de la politique dans une analyse qui met l’accent sur les facteurs démographiques et anthropologiques des mouvements d’émancipation humaine ?

Bonne question ! J’ai le défaut de ma formation, qui rejoint une critique faite à l’école des Annales. Celle-ci laisse peu de place à la politique en mettant l’accent sur les mentalités. J’ai peu d’intérêt pour les questions institutionnelles. Mais je suis au plus prêt de l’analyse du déficit du politique. Je vois bien que l’action politique est difficile, les gens sont repliés sur eux-mêmes. Mon analyse d’historien m’amène à décrire la profondeur de ce à quoi se heurte la politique aujourd’hui. Les mentalités sont anti-politiques. Quand je militais contre Maastricht et le franc fort, j’ai pris beaucoup de plaisir à critiquer l’absurdité des élites. Mais ce serait une erreur d’idéaliser le peuple. Il est atomisé, les individus qui le composent sont aussi centrés sur eux-mêmes que les absurdes patrons du CAC 40. Ce que montre la montée de Marine Le Pen, c’est seulement une délégitimation des classes dirigeantes. Le libre-échange et l’euro sont en faillite totale et le plus grand nombre l’a compris. Nos élites sont incompétentes. Mais je ne crois pas au retour du peuple, au sens du XIXe siècle, capable de se penser comme une collectivité active : ce peuple qui aurait une conscience de soi n’existe pas.

Vous êtes souvent présenté comme le père du slogan du candidat Jacques Chirac pour la présidentielle de 1995. La « fracture sociale » vient de vous ?

Non, le terme n’est pas de moi. Il apparaît sous la plume de Marcel Gauchet. Je pense qu’Henri Gaino l’a utilisé dans les discours de Chirac. J’avais fait une note en 1994 pour la Fondation Saint-Simon, dont je n’étais pas membre, intitulée : « Aux origines du malaise français ». C’était une suggestion de Pierre Rosanvallon : au cours d’un petit déjeuner organisé par Le Point, il m’a demandé de faire une analyse des résultats d’élections, européenne je crois. J’ai mis en évidence les flottements de l’électorat dans les milieux populaires, chez les ouvriers et les employés. C’était l’époque du duel entre Edouard Balladur et Jacques Chirac. Et j’ai eu une intuition, plus ludique que scientifique, qui m’a fait écrire en concluant cette note que Chirac pouvait être transformé en homme de gauche par les circonstances. Ca a été catastrophique pour la Fondation Saint-Simon, alors balladurienne ! Ma note est l’un des éléments de la victoire de Chirac. Mais je n’ai jamais soutenu Chirac. Je me considérais quelque part entre Philippe Séguin et Jean-Pierre Chevènement. Ce que l’on pourrait me reprocher, c’est d’avoir laissé les chiraquiens dire que Chirac m’intéressait : je n’ai jamais démenti. A la même époque, je suis intervenu dans un Congrès du PCF et dans un meeting aux côtés de Robert Hue. J’allais partout où il y avait de l’anti-Maastrichtisme décent. Au seul déjeuner auquel j’ai été invité à l’ Elysée, avec Jean-Claude Guillebaud et Régis Debray, au moment où Chirac a balancé ses promesses de campagne, je m’entends encore lui dire, très énervé : « Monsieur le Président, vous avez la tête dans le cul !  ». Je lui ai expliqué que l’orthodoxie d’Alain Juppé ne passerait pas. Prémonitoire… Ma formule a amusé Chirac, beaucoup moins Régis Debray...

Comment passe-t-on, comme vous l’avez fait, du « non » à Maastricht en 1992 au « oui » pour le Traité Constitutionnel Européen de 2005 ?

Ce que j’ai toujours pensé, c’est que l’euro n’était pas possible en régime de libre-échange. Je considère aussi que l’Europe des européistes n’est pas possible pour des raisons de mentalités, point de vue qui est lié à mes recherches en anthropologie. D’où mon engagement contre le traité de Maastricht. Plus tard, j’ai réfléchi à la structuration européenne pour conclure que la bonne zone pour le protectionnisme, c’est le niveau européen et non national. Dans la configuration actuelle de l’économie mondiale, la solution optimale serait de garder l’euro mais avec du protectionnisme à l’échelle continentale : oui à la préférence communautaire ! C’est dans cet esprit que j’étais favorable au TCE. Je considérais ce texte comme une ineptie et mon cœur était du côté des gens qui votaient « non ». Mais je ne crois pas aux textes - reste de ma formation communiste ? Pour que le protectionnisme à l’échelle continentale puisse être mis en œuvre, il fallait que les Etats soient en bonne entente. L’Europe est une illusion. Bruxelles n’existe pas, ou alors en tant qu’homme de paille des classes dirigeantes françaises, allemandes, italiennes etc... Ce qui importe, c’est le renversement de l’hégémonie idéologique, en faveur du protectionnisme et contre le libre-échange.

La critique du libéralisme économique est portée par la gauche du « non » au TCE, par la gauche critique. Et pourtant, vous ne vous sentez pas proche d’elle…

Je n’entends pas d’elle un discours clair contre le libre-échange et pour le protectionnisme européen. Et je m’inquiète des tendresses de Jean-Luc Mélenchon pour la Chine, si active dans le jeu de la globalisation par sa pression sur les salaires des ouvriers partout dans le monde. Pour en finir avec le tunnel ultra-libéral, j’attends beaucoup de la contestation populaire mais, pour s’en sortir, il faudra une conversion des élites, et non pas une destruction des élites. Soit on fait le protectionnisme européen, soit on sort de l’euro, mais l’un ou l’autre scénario nécessite dans un pays comme la France d’être mis en oeuvre par les gens des grandes écoles. J’admet que ce n’est pas enthousiasmant. J’ai dit que j’étais peu porté à l’utopie. Je plaide pour un retour des élites à la responsabilité sociale. Je suis keynésien politique autant qu’économique. L’attitude de Keynes n’était pas révolutionnaire. Il voulait seulement des élites responsables. Ce n’est pas contradictoire avec l’idéal démocratique. Les vraies émergences démocratiques se font quand une partie importante des élites prend en charge les intérêts du peuple. Je ne suis pas optimiste mais je ne désespère pas.

Petite bibliographie d’Emmanuel Todd

Après la démocratie , éd. poche Gallimard, 2010, 312 p., 7,80 €.

Le rendez-vous des civilisations , avec Youssef Courbage, éd. Seuil, 2007, 159 p., 12,50 €.

Après l’Empire , éd. poche Gallimard, 2004, 293 p.,

7,30 €.

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