Accueil > Monde | Par Charlotte Noblet | 25 septembre 2011

En Allemagne, les liaisons dangereuses de l’Église et de l’État

Un pape devant le Bundestag, des députés qui font l’école buissonnière, un stade olympique rempli de fervents catholiques et des manifestants réunis "contre la politique sexuelle misanthrope du pape" : la visite de Benoît XVI en Allemagne, du 22 au 25 septembre, est l’occasion tombée du ciel pour revenir sur les relations entre pouvoir temporel et spirituel chez nos voisins d’Outre-Rhin.

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Un pape entre au Parlement et dix papes descendent dans la rue : l’image résume la polémique autour de la visite officielle de Benoît XVI en Allemagne. « On veut nous faire croire que le pape est invité au Parlement en tant que chef d’État du Vatican, s’exaspère Robert Kastl, coordinateur de la manifestation anti-pape à Berlin. Seuls les pays de poids politique comme les États-Unis ou la Russie ont jusqu’à présent eu voix au chapitre, ou des pays comme la France ou Israël pour des raisons d’alliances politiques. Mais le Vatican, avec ses 580 citoyens... Le pape est invité à parler devant le Parlement en tant que chef de l’église catholique ! »

Quelque 80 députés (sur plus de 600) ont refusé d’assister au discours de Benoît XVI au nom du principe de séparation de l’Église et de l’État. Cette ingérence du pape dans les affaires intérieures de la République fédérale reste cependant le prolongement logique des "partenariats privilégiés" que l’état allemand entretient avec l’Église catholique.

Religion et politique se donnent la main

En Allemagne, les Églises catholique et protestante sont en effet régulièrement consultées par la classe politique sur des questions d’éthique et de société. Leurs membres participent à différentes commissions parlementaires et sont présents dans les conseils de surveillance de médias publics. Inversement, plusieurs politiques occupent des fonctions à responsabilité au sein des institutions catholique comme protestante. De même, lors des journées de rassemblement des catholiques ( Katholikentag), des protestants (Evangelische Kirchentag) ou lors de la journée œcuménique (Ökumenische Kirchentag), la présence du Président, de la Chancelière comme des membres du Bundestag est souhaitable voire convenue.

Cette institutionnalisation poussée des deux "grandes églises" (Großkirchen) est une relique du temps où presque toute la population allemande se reconnaissait catholique ou protestante. Bien qu’aujourd’hui les deux religions ne représentent chacune que 29,3% des citoyens (contre 35,1% pour les sans confession), ces échanges de bons procédés ne choquent aucunement le porte-parole de la Fédération des Humanistes à Berlin. « Ce qui met la démocratie en danger, c’est lorsque l’Église tente d’influencer le processus de décision politique comme dernièrement pour le diagnostic génétique pré-implantatoire. Dans ces cas-là, il faut veiller à ce que l’Église n’abuse pas de sa liberté », reconnaît Thomas Hummitzsch avant de résumer : « Un échange mutuel entre religion et politique, oui. Un lobbyisme religieux lors du processus politique, non. »

Impôt clérical et subventions publiques

La coopération entre l’Église et l’État devient vite claire à qui décide de vivre en Allemagne. Tout citoyen doit transmettre certaines informations à l’État et ce faisant, Ô surprise, renseigner son appartenance religieuse : "ev." pour protestant, "rk." pour romain-catholique ou "ak." pour vieux-catholique. Les autres religions sont sans importance : ces informations ne sont recensées uniquement que pour les deux "grandes églises", seules aptes à prélever un impôt clérical auprès de leurs membres.
Le théologue Markus Vogt de l’Université Catholique de Münich convient de la forte présence des deux "grandes églises" dans la République fédérale. « Il y a notamment une étroite coopération entre l’Église et l’État dans le domaine social. Les institutions sociales comme Caritas sont fortement appréciées ». Et d’ajouter : « C’est une chance pour l’Église si elles sont considérées comme partie prenante de la société. »

C’est exactement le genre de propos contre lesquels se bat Gerhard Rampp depuis Augsburg, autre ville de Bavière, région très catholique : « Beaucoup de personnes croient que les églises financent les institutions sociales religieuses, mais c’est faux, leur contribution financière est minime ! »
Gerhard Rampp en sait un rayon sur le sujet : préposé aux statistiques de la Fondation humaniste Giordano Bruno, il informe depuis des années ses concitoyens de la puissance de l’Église en Allemagne. « Chaque année, l’État allemand verse quelque 20 milliards d’euros aux deux grandes églises et cela ne comprend même pas les subventions versées pour leurs institutions sociales comme Caritas ! » Autrement dit : chaque contribuable finance en Allemagne les deux grandes églises, et certains payent en plus l’impôt clérical du fait de leur appartenance religieuse.

Quand l’Église se joue de la loi

L’Église a cependant beau recevoir de l’argent public pour remplir une mission de service public, elle n’hésite pas à recourir à des jugements de valeurs en accord avec ses propres maximes : « Il est incroyable que des employés soient licenciés parce qu’ils sont divorcés et se remarient, parce qu’ils ne font pas baptiser leur enfant dès la naissance, parce qu’ils partagent un autre avis que l’Église sur l’avortement ou l’euthanasie », se désole Gerhard Rampp. Ces entorses contre l’égalité des chances à l’emploi ne sont pas minimes : Caritas compte parmi les plus importants employeurs en Allemagne, avec quelque 26 000 filiales et 500 000 collaborateurs.
Ce sont ces pratiques et souvent même ces valeurs que dénonçaient à Berlin 9000 manifestants selon la police 15000 selon les organisateurs jeudi 22 septembre, premier jour de la visite officielle de Benoît XVI en Allemagne, au moment où que celui-ci parlait devant le parlement allemand. Beaucoup de gays et lesbiennes, mais aussi des athées et des humanistes, des antifascistes, de nombreux groupes de victimes d’abus sexuels de membres de l’église catholique ainsi que des laïques irrités, tous protestaient ensemble « contre la politique sexuelle misanthrope du pape ».

Une Église en crise

En 2010, 180 000 catholiques et 150 000 protestants ont demandé à se faire rayer des listes de leur paroisse. « L’église catholique est en train de se manoeuvrer dans une impasse, déclare le professeur Markus Vogt de l’Université de Münich. Les prêtres viennent à manquer, les paroisses sont regroupées, les laïques et les femmes devraient avoir la chance d’assumer plus de responsabilités. Et l’église catholique doit aussi réfléchir sur sa crédibilité en ce qui concerne sa morale sexuelle et l’accès au sacerdoce. »

Confronté à cette crise, le théologue catholique a signé le mémorandum des théologues germanophones intitulé “église 2011 : besoin d’un recommencement”. « En tant que théologues et scientifiques indépendants des institutions religieuses, nous avons la possibilité comme le devoir de nous exprimer de manière critique envers l’Église. » L’existence de la soixantaine de facultés de théologie existant dans les Universités publiques en Allemagne se voit du même coup légitimisée.

Confronté à cette même crise de l’Église, Gerhard Rampp de la Fondation Giordano Bruno redouble lui d’énergie pour inciter les gens à se faire rayer des listes de leur paroisse. « Non seulement ils ne paieront plus l’impôt clérical mais leur église comptera moins de membres et recevra donc moins de subventions ! Ce ne serait pas un mal : les églises catholique et protestante sont plus riches que nulle part ailleurs dans le monde. Elles possèdent en Allemagne une richesse estimée à un billion d’euros ! En comparaison : la richesse des ménages privés allemands est évaluée à 7,2 billions d’euros. »

Il n’est pas nécessaire d’évoquer le débat plus connu autour des cours de religion dans les écoles allemandes pour comprendre une chose : contrairement à la France qui ne cesse de renvoyer la religion à la sphère privée au nom de la laïcité républicaine, l’Allemagne applique une liberté religieuse qualifiée de “positive” et permet à chacun d’exprimer librement ses convictions religieuses, y compris dans l’espace public. Toutefois, les différentes religions sont loin d’être traitées équitablement. L’Église catholique et l’Église protestante bénéficient toujours de larges privilèges alors qu’elles ne représentent plus depuis longtemps la majorité de la population allemande.

Sur un point, la visite officielle du Pape en Allemagne fait donc l’unanimité : elle pose la question de la place de l’Église dans l’Allemagne d’aujourd’hui.

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