Accueil > Résistances | Reportage par Christine Gorce | 11 mai 2012

En Andalousie, bataille pour le Droit à la terre

1er mai 2012 : tandis que les cortèges défilent dans les villes et capitales d’Europe, la ferme de Somonte se remplit de visiteurs venus la soutenir des villes et provinces voisines. Située au nord-est de Séville, dans la plaine du Guadalquivir, en Espagne, cette exploitation de 400 hectares attenante à la localité de Palma del Rio est occupée depuis le 4 mars par des journaliers de la région.

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Un chemin rouge monte entre les blés, vers une bâtisse allongée sous les nuages. La ferme de Somonte. Depuis la mort de Franco, en 1975, cette terre est la propriété de la "Junta de Andalucia", le gouvernement socialiste de l’autonomie andalouse.
Sans grand effet, aux dires de Lola Alvarez, porte-parole du syndicat des travailleurs agricoles (SOC-SAT) [1] et occupante de Somonte : en tout, plus de la moitié des terres est restée inculte. Le secteur écologique de l’exploitation, à savoir l’unique hectare de betteraves destinées à la production de biodiesel, n’a fait l’objet d’aucune récolte et l’embauche est restée presque nulle : un administrateur et deux conducteurs de tracteur.

C’est peu pour une infrastructure de cette taille, qui inclut quatre logements et trois hangars. Surtout si l’on ajoute que la région connaît un taux de chômage record de 50 % (pour 33,2 % dans toute l’Andalousie et 24,4 % dans toute l’Espagne). Mais ce qui a poussé les futurs occupants de Somonte, c’est surtout l’annonce de la mise aux enchères de la propriété par la "Junta de Andalucia", à un prix inconnu mais dont tout indique qu’il se situe en deça de la valeur réelle de l’exploitation.
Indéfendable pour Lola Alvarez : « Ici comme dans toute l’Andalousie, il y a des gens qui perdent leur logement parce qu’ils ne peuvent pas payer, il y a des gens qui n’ont plus d’électricité et qui commencent même à manquer de nourriture... Et notre gouvernement voudrait céder un bien public à un grand propriétaire pour qu’il spécule ? Pourquoi ne le cultivent-ils pas ? Pourquoi ne créent-ils pas d’emplois ? »

Récupération des terres

C’est ainsi que le 4 mars, veille de l’ultime enchère, ils et elles sont entrées à Somonte. 20 à 25 personnes de tous âges, sans terre ni emploi, qui se sont depuis employées à faire sortir de terre un potager : laitue, tomates, artichauts, courgettes, poivrons, melons, et toute sorte de variétés de semences apportées notamment de France par Longo Maï [2].

Leur but, à plus longue échéance : vendre leurs productions à la coopérative de Marinaleda, fief du SOC-SAT et du maire anticapitaliste Juan Manuel Sanchez Gordillo, qui a institué dans sa commune un modèle unique en Europe de démocratie directe et autogérée : récupération et collectivisation des terres, réinvestissement des bénéfices, coopératives de production, égalité salariale et loyers à prix réduits... « Zéro chômage, zéro police, zéro promoteur... » comme on aime à le dire là-bas.

C’est aussi l’optique des occupants de Somonte. « La terre, pour Lola Alvarez, ne peut pas être traitée comme une marchandise. Comme l’air qu’on respire, comme l’accès à l’eau, il faut en faire un droit des personnes... » Mais les dirigeants de l’autonomie andalouse ne l’entendent pas ainsi, eux qui ont sollicité et obtenu l’ordre d’expulser les journaliers de Somonte, le 26 avril à 6 heures du matin.

Une impressionnante manifestation de force, comme s’en souviennent les intéressé-es : 100 à 200 membres des forces "anti-disturbios" [3] accompagnés de la Garde Civile pour déloger quelques 20 ouvriers et ouvrières endormis... Casqués, encagoulés et armés de barres de fer, ils remontent deux par deux au petit trot les allées de l’exploitation et enfoncent les portes. Visiblement ciblée, Lola Alvarez est cueillie d’un coup de pied. Un coup de poing suivra tandis qu’elle est traînée sur le sol. Et de s’interroger sur le coût de l’opération : « Si nous sommes dans une telle crise, pourquoi dépenser tant pour 20 journaliers ? Combien de repas aurait-on pu servir pour ce prix là ?... »

Les journaliers eux, n’ont plus rien à perdre. Le soir du 26, à la faveur de la nuit, ils reviennent et réinvestissent les lieux. « À minuit 30 tapantes », précise Javier Ballesteros, avec un large sourire. Quelle qu’ait été la brutalité de l’intervention de l’aveu de Lola Alvarez, « ils ont tenté de piétiner notre dignité, mais ils n’y sont pas parvenus... »

Durcissement législatif

En face, les orientations législatives de ces derniers temps montrent une tendance au durcissement. Une réforme du Code Pénal espagnol est à l’étude, visant à pénaliser la résistance passive (jusque ici seule la résistance active était concernée), mais aussi l’appel à se réunir ou à manifester par internet. Désormais, un simple sit-in ou une occupation pourraient devenir passibles de poursuites.

Ceux de Somonte tombent d’ores et déjà sous le coup de trois plaintes : la première pour "dommages, usurpation de biens et désobéissance", la seconde pour "mise en péril de la vie d’autrui" (celle des 500 sympathisants venus de leur plein gré soutenir l’occupation du 4 mars), la troisième pour être revenu-e-s occuper les lieux après l’expulsion. Selon Lola Alvarez, 6000 euros d’amende en perspective et deux ans de prison pour le seul chef d’accusation n°2.
Pourquoi une telle volonté d’intimidation ? Vidée par la mécanisation et le boom de la construction, cette plaine fertile où se cultivaient les fruits, les légumes, les céréales, le tabac et le coton est aujourd’hui entre les mains de deux ou trois grands propriétaires terriens, qui recueillent les généreuses subventions de la Politique Agricole Commune (PAC) à proportion du nombre d’hectares possédés. Une forme de spéculation latifundiaire difficilement soutenable en temps de crise...

Témoin de l’ancienneté de ce combat, un documentaire est commenté le 30 avril après le travail dans le petit salon de Somonte, par Juan Guerrero et Javier Ballesteros : Casas Viejas, el grito del Sur, de Basilio Martin Patino. On y voit les paysans de Casas Viejas (province de Cadix), en révolte contre le latifundisme, massacrés en 1933 par les forces de l’ordre au service de... la République.

La réforme agraire prônée par le SOC aura sans doute affaire à de fortes résistances ; Somonte en est le premier pas. L’afflux du 1er mai et les soutiens venus de toutes parts ont signalé la conscience partagée de cet enjeu.

L’émission de "Là-bas si j’y suis" consacrée à Somonte "Tierra y libertad" :
http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2430&var_recherche=somonte

La page facebook de Somonte  :
http://www.facebook.com/pages/Somonte/219067778201567

Le 1er mai de Somonte en photos  :
http://estrecho.indymedia.org/cordoba/noticia/1-mayo-somonte-fotos

Notes

[1Sindicato de Obreros del Campo - Sindicato Andaluz de Trabajadores. Le SOC, qui a lancé les premières occupations de terres en 1978 est officiellement en faveur d’une réforme agraire.

[2Longo Maï est un Réseau de coopératives agricoles alternatives et autogérées établies depuis les Alpes de Haute-Provence.

[3L’équivalent de nos compagnies de CRS.

Portfolio

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