Accueil > Ecologie | Par Rémi Douat | 1er mars 2004

énergie nucléaire, un débat atomisé

Le nucléaire civil est une question épineuse. Alors que se profile sa relance avec une nouvelle génération de réacteurs (EPR), les anti haussent le ton et le débat national promis par le gouvernement brille par son absence.

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Une manif début 2004 offrait la photographie d’un face-à-face vieux comme le nucléaire. D’un côté, 10 000 porteurs de banderoles défilant à reculons pour refuser « ce retour en arrière » que serait la relance du nucléaire. De l’autre, les défenseurs de l’atome, qui, par voie de presse, opposent la nécessité de faire face à des besoins énergétiques croissants. Au centre de la polémique, la nouvelle génération de réacteurs EPR (European Pressurized Reactor) qui attend toujours le feu vert du gouvernement et préfigure une relance de la filière. L’EPR est techniquement controversé : « dernier avatar d’une technologie dépassée » pour Benjamin Dessus (voir entretien) et capitalisation du meilleur des technologies franco-allemandes pour Francis Sorin, directeur du pôle information de la société française d’énergie nucléaire.

Au-delà d’une forcément trop simple dichotomie entre pro et antinucléaire, ce retour des mobilisations peut être interprété comme le signe d’un manque de débat à l’heure de choix importants sur la politique énergétique. Le réseau Sortir du nucléaire, qui organisait la manif et fédère 688 associations, syndicats et partis (1), estime que, face à la détermination du gouvernement, de l’administration et des industriels de la filière, l’opposition devrait s’intensifier. « Pour nous, les vrais utopistes sont les pro-nucléaires, assène Frédéric Marillier, chargé de campagne pour Greenpeace France. Comment y voir un avenir économique dans un tel contexte de déclin. Il y a peu de probabilité d’exporter ce réacteur. » D’ailleurs, n’est-ce pas un signe qu’il ait été récemment boudé par la Chine ? En face, on objecte une commande ferme de la Finlande et on glisse « la nécessité de maintenir les compétences » au niveau international, récemment invoquée par le premier ministre lui-même. Autant d’arguments qui viennent se télescoper et renforcer un sentiment d’absence de construction concertée d’un

avenir énergétique viable. Signe au plus haut niveau d’une paralysie du dialogue, l’interministériel entre Ecologie, Industrie et Transports semble en panne, témoignant encore d’une absence de lecture globale.

Dans les rangs de Sortir du nucléaire, on estime qu’il faut s’emparer de la question : « Face à la relance considérée comme une évidence incontournable, nous assistons à une saine prise de conscience, explique Stéphane Lhomme, porte-parole du réseau Sortir du nucléaire. La seule perspective possible, c’est la réduction de la consommation. » La France a dans ce domaine une forte pente à remonter : selon la Banque mondiale (2), un Français aurait consommé, en 2000, 47 % d’énergie de plus qu’un Italien, 10 % de plus qu’un Anglais et 6,5 % de plus qu’un Allemand. A l’échelle mondiale, un Américain consomme dix fois plus d’énergie qu’un terrien moyen. Dans ce contexte, efficacité et sobriété énergétique semblent dépasser les clivages partisans. Même Jacques Chirac, auteur de la reprise des essais dans le Pacifique, avait ouvert la voie au sommet de la Terre de Johannesburg avec des envolées écolos de circonstance. Les termes de « durable » et « renouvelable » deviennent arguments politiques incontournables.

Autre consensus : peu osent aujourd’hui présenter sérieusement des solutions alternatives clés en main. Reste que dans ce contexte de peu de concertation, la perspective de l’EPR ne rassure pas le réseau Sortir du nucléaire : « Le plus inquiétant, insiste le responsable de Greenpeace, c’est que ce retour du nucléaire détournerait les moyens financiers et humains des enjeux que nous soulevons. Peut-on mener de front relance nucléaire et réel travail de diversification énergétique ? » Dans ce débat, le béotien a bien du mal à s’y retrouver. EPR, dépassé ou pas ? Nucléaire, énergie d’avenir ou pas ? Au-delà des enjeux économiques et environnementaux, c’est véritablement une question de démocratie que soulèvent ces interrogations et la faiblesse du débat. R.D.

1. Parmi lesquels Greenpeace, les Verts, la LCR, la Confédération paysanne...

2. Chiffres publiés et analysés dans Alternatives économiques n° 215, juin 2003.

Luc Foulquier*

« Pas de réponse aux besoins énergétiques sans le nucléaire »

* Luc Foulquier est ingénieur, chercheur en écologie.

Le débat sur la question du nucléaire a-t-il eu lieu ?

Luc Foulquier : Le vrai problème porte sur la nature du débat que l’on souhaite avoir. Pour les « anti », le débat commence à partir du moment ou l’on arrête le nucléaire, sans autre forme de dialogue. Ce n’est pas une manière de prendre la question. On est devant des totalitarismes, des deux côtés. Or, il faut faire vivre les contradictions, se battre pour la diversité. Par ailleurs, je m’étonne de cette focalisation sur le nucléaire. On en parle plus que d’AZF, par exemple. Or, le risque industriel et environnemental est considérable. De nombreux sujets scientifiques méritent un vrai débat. Enfin, je ne crois pas que les orientations scientifiques peuvent être prises par référendum permanent. Tout le monde ne peut pas être spécialiste de tout.

Le public a-t-il seulement eu l’occasion de s’emparer de la question ?

Luc Foulquier : En regardant de manière concrète ce qui s’est passé depuis un an, on constate qu’il était possible de s’inviter au débat. Les réunions étaient publiques, peu y sont allés et beaucoup ont préféré la politique de la chaise vide. C’est dommage. Les réunions sont pourtant nombreuses, y compris à un niveau national : les associations scientifiques, le PCF, les Verts, ATTAC, la Fête de l’Humanité, le Forum social européen... Autant d’occasions d’en parler. Jamais nous n’avions vu autant d’articles de presse sur le nucléaire, l’éolien, EPR ou ITER...Peut-être a-t-on pu avoir la sensation d’absence de débat, mais il a bien eu lieu.

Faut-il faire l’EPR ?

Luc Foulquier : Est-on capable de répondre aux besoins énergétiques ? Voilà la question qui doit guider la réflexion. Dans cette perspective, il faut évidemment se lancer dans l’EPR sans quoi des lendemains difficiles se préparent. Bien que je sois favorable aux éoliennes, par exemple, il ne faut laisser dire que cela puisse être une solution possible de remplacement. Par ailleurs, nous devons respecter les accords de Kyoto sur la réduction d’émissions de gaz à effet de serre. Comment peut-on résoudre cette question sans le nucléaire ? La meilleure solution se trouve dans la diversification. Les éléments naturels, canicules, grands froids... nous imposent d’être toujours en surcapacité. Nous en avons eu récemment l’illustration à New York, lorsque la ville s’est retrouvée plongée dans le noir. Les problèmes rencontrés en Californie s’expliquent par la non-diversification des ressources énergétiques.

Est-il pertinent de présenter la question sous la forme de l’alternative nucléaire ou effet de serre ?

Luc Foulquier : Absolument. On peut expliquer ça par la question centrale des transports. Le nucléaire constitue 25 % de l’énergie en France. La question d’émissions de gaz à effet de serre reste entière, avec l’utilisation massive de pétrole. Alors, comment développer le ferroutage pour réduire la consommation de fioul sans production électrique suffisante pour faire fonctionner les trains ? On ne peut pas dire d’un côté que le TGV nous est et nous sera utile, puis d’un autre expliquer qu’il faut arrêter le nucléaire. Même en augmentant de manière significative l’éolien ou d’autres techniques, et je pense qu’il faut le faire, on ne résout pas le problème de la demande énergétique. C’est là que je diverge d’avec les antinucléaires.

Le Danemark, souvent pris en exemple, est le pays le plus pollueur d’Europe pour les émissions de gaz à effet de serre parce qu’ils doivent recourir au charbon et au pétrole. S’ils avaient une centrale nucléaire, ce ne serait pas le cas. En Allemagne, ils continuent de travailler sur le nucléaire, parce qu’ils savent qu’ils vont y revenir.

Quelle doivent être les places de l’efficacité énergétique et de la sobriété ?

Luc Foulquier : Il ne faut pas opposer les termes du problème. Quoi qu’il en soit, les besoins augmentent, alors il n’y a pas d’autre solution que le nucléaire si l’on veut répondre aux besoins de tous. Il ne faut pas occulter que la moitié de l’humanité manque d’énergie. Par ailleurs, l’économie des ressources fossiles, (gaz, charbon et pétrole) est indispensable. Il n’en reste que pour quelques décennies.

Le développement de l’efficacité énergétique doit aussi faire partie de l’équation. Il faut tout mener de front. Travailler uniquement à économiser l’énergie ne fonctionne pas. Il faut aussi se poser les questions jusqu’au bout. Le silicium des panneaux solaires, par exemple, est une matière polluante. Et puis si l’on veut travailler sur l’efficacité énergétique, c’est une raison de plus pour être attentif au projet ITER.

Le projet ITER communique sur une technologie « presque » acquise. Que peut-on dire des perspectives énergétiques et de la sécurité ?

Luc Foulquier : ITER est un projet scientifique qui s’inscrit dans le long terme et ce n’est effectivement pas pour tout de suite. Et la seule manière de partir gagnant, c’est de croire au projet. Mais je m’étonne que certains fassent mine de découvrir que pour l’heure seule la fission est maîtrisée, et non la fusion, sur laquelle repose ce projet . En ce qui concerne la sûreté, l’explosion est par définition impossible. Le processus demande la présence de tritium radioactif, qui pose peu de problème de radioprotection humaine. Il n’y aurait plus de question de déchets. Les avantages sont considérables : ce serait un atout de taille pour lutter contre la raréfaction des ressources fossiles ou encore contre les pressions économiques, politiques et militaires liées au pétrole et au gaz. Recueilli par R.D.

Benjamin Dessus*

« Le nucléaire en France souffre de monolithisme culturel »

*Benjamin Dessus est ingénieur, économiste et président de Global Chance. Il a longtemps dirigé le programme ECODEV du CNRS. Il est co-auteur du rapport « Etude économique prospective de la filière électrique nucléaire »

commandé en 2000 par Lionel Jospin.

A-t-on vraiment eu le grand débat promis par le gouvernement sur la question du nucléaire ?

Benjamin Dessus : On a bien eu un débat sur l’énergie, mais qui a évité d’aborder vraiment la question du nucléaire. Sauf pour dire, dans le Livre blanc (1), qu’il faut garder l’option nucléaire ouverte afin d’être prêt vers 2020 à engager un nouveau programme de construction de centrales. Nous avons alors assisté à un jeu de poker menteur entre la ministre de l’Industrie, Nicole Fontaine, Jean-Pierre Raffarin et le lobby nucléaire. La première conseillant au second de valider tout de suite le projet de démonstrateur EPR, proposé par les pro-nucléaires, et Raffarin disant en substance qu’il n’en était pas question sans débat préalable. Au final, il n’y a pas eu discussion. On a pu vérifier une fois encore la force de la pression des tenants du nucléaire, administration du ministère de l’Industrie et industriels du nucléaire en tête. Il n’y a toujours pas de dossier officiel du gouvernement pour justifier ce projet. Au point que le travail contradictoire rédigé par Global Chance répond en fait à une absence totale de vrai dossier sur la nécessité ou pas de lancement à court terme d’un EPR.

Vous concluez dans vos travaux à l’inutilité d’un tel projet. Pourquoi ?

Benjamin Dessus : Nous l’avions déjà démontré, avec Charpin et Pellat, en 2000. Depuis, les choses n’ont guère évolué. Même dans le pire scénario, celui d’une croissance maximum de la consommation d’électricité, on n’a pas besoin de nouvelle centrale de base importante avant 2025. D’un point de vue économique, les coûts de référence calculés par la DGEMP sont fondés sur des méthodes de calcul qui me semblent contestables et sur la base de données uniquement en provenance d’AREVA. Ces chiffres sont systématiquement 20 % plus faibles que ceux que nous avions retenus avec Charpin et Pellat, avec l’accord de tout le monde, il y a trois ans. Et quand on pose des questions, on nous répond que c’est secret. Dans ces conditions, comment exercer un jugement, si ce n’est négatif ?

Du point de vue de la sécurité, ce réacteur dit de troisième génération n’offre pas de progrès notable. C’est même plutôt pire puisque l’EPR proposé emploie plus de plutonium que les centrales existantes, alors qu’il induit plus de risques de prolifération que l’uranium. Du point de vue des déchets les plus dangereux, on fait un progrès de 15 à 20 %, ce qui n’est pas significatif.

En fait, l’EPR apparaît plus comme le dernier avatar d’une technologie des années 50 (les premiers réacteurs des sous-marins américains) que comme une technologie d’avenir.

Outre la force du lobby nucléaire que vous évoquez, qu’est-ce qui empêche ou parasite le débat sur l’énergie ?

Benjamin Dessus : La longue histoire militaro-gaullienne et le secret qui entourait la bombe ont marqué les mœurs. Aujourd’hui, l’opacité demeure et l’administration prétend toujours savoir pour tout le monde ce qui est bon ou pas pour la communauté nationale. Au-delà, je suis convaincu que l’administration, en connivence avec l’industrie nucléaire, se révèle assez partisane et incompétente. Le Livre blanc, par exemple, recèle des fautes factuelles importantes. J’ai le sentiment d’une communauté administrative et industrielle autour du CEA, de la Cogema et de Framatome enfermée sur elle-même et depuis trop longtemps dans une forteresse. Elle souffre d’un dangereux monolithisme culturel, qui finit par la rendre incompétente par absence de débat et de contradiction interne.

Qu’est-ce qui peut ouvrir le débat ?

Benjamin Dessus : L’exemple européen a un rôle à jouer. L’association Global Chance invite régulièrement nos voisins pour entendre leur expérience. On constate que des grands pays « sérieux » comme l’Allemagne, la Belgique ou l’Angleterre prennent des directions très différentes des nôtres. Cela signifie bien qu’elles sont « débattables ». Quand les Allemands ont décidé de sortir du nucléaire, la réaction de la France fut d’expliquer qu’ils se trompaient et qu’ils allaient sûrement changer d’avis très vite. En revanche, jamais les Allemands n’ont dit cela de l’action de la France. Même quand ils ne sont pas d’accord, ils ne commencent pas par dire que c’est impossible. L’Allemagne n’est pas isolée dans cette décision. Notre entourage européen se pose la question du nucléaire et de l’effet de serre et y répond différemment de nous. Cela pourrait au moins nous interroger. Mais nous restons sur nos certitudes. Pour ces raisons, l’approche altermondialiste est intéressante : elle diversifie les sources d’information et contourne un monologue franco-français bloqué.

Possède-t-on suffisamment d’informations sur le projet ITER qui compte sur la fusion nucléaire ?

Benjamin Dessus : Ici encore, la question du bilan global n’est pas posée. Pour l’instant, le solde énergétique est très négatif. En clair, ça ne marche pas. Mais si cela devait marcher un jour, cela serait-il aussi efficace qu’on le prétend et sans dommage pour l’environnement ? On ne le sait pas et, plus grave, on ne se pose pas vraiment la question. D’abord on nous explique que la fusion ne fait pas de déchets. De toute évidence, c’est vrai, la fusion ne fait pas de déchets de fission comme ceux que l’on connaît dans les centrales actuelles. Seulement, la fusion a pour objet de créer le plus grand nombre de neutrons possible, neutrons dix fois plus énergétiques que ceux des centrales traditionnelles. Le fonctionnement du réacteur implique qu’ils viennent heurter des parois métalliques, les fragilisant et les rendant radioactives. Quand il faudra les changer, ce qui ne manquera pas d’arriver souvent (une fois par an), nous serons en présence de déchets radioactifs. Deuxièmement, ITER implique la présence de tritium, élément extrêmement dangereux du point de vue de la radioactivité et de la prolifération. Un accident équivaudrait à un Tchernobyl. Cela mérite des précautions majeures et surtout de ne pas dire qu’un tel réacteur est absolument sans danger. D’ailleurs le prix Nobel de physique Koshiba écrit tout simplement qu’il n’a rien contre la fusion mais surtout pas au Japon, c’est beaucoup trop dangereux.

Que faut-il faire évoluer dans les mentalités pour mieux appréhender la question du nucléaire et plus globalement de l’énergie pour demain ?

Benjamin Dessus : Il faut d’abord présenter les termes du problème correctement. Savoir si l’on veut davantage d’éolien ou de nucléaire est une question de deuxième ordre bien que cela soit toujours présenté comme la question centrale. La première préoccupation devrait être la modération de la consommation. A l’horizon 2050 et à développement équivalent, il y a un facteur deux entre la consommation des scénarios sobres et celle des scénarios « laisser faire ». C’est là que sont les vraies marges de manœuvre. C’est là que les mentalités doivent évoluer au-delà du progrès technique. Aujourd’hui, par exemple, on sait qu’on consomme l’équivalent de deux tranches nucléaires pour les veilles de nos appareils ménagers. C’est considérable, alors qu’il suffirait de faire une réglementation imposant des interrupteurs sur nos appareils. L’Etat doit aider le citoyen à être responsable. Inciter, légiférer, réglementer, taxer, produire du discours public... Les outils sont nombreux. Mais pour l’heure, le moins qu’on en puisse dire, c’est que, au nom de la liberté individuelle et du marché, nous n’en prenons pas la voie. Recueilli par R.D.

1. Le Livre blanc sur les énergies est à télécharger sur www.industrie.gouv.fr

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