Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er septembre 2006

Enthousiasme de Calce

Les Horiziodes de Calce, un festival d’été... Flânerie et recherche artistique, avec la forme courte comme point de rencontre des arts. Et une certaine manière de concevoir une politique du territoire.

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Calce : village des Pyrénées-Orientales, à une demi-heure de Perpignan, presque 200 habitants, au milieu des arpents de vignes. Sur terre calcaire, comme son nom l’indique. Vigne et tourisme font partie des piliers de la région Languedoc-Roussillon, avec ses festivals d’été. Région âpre, qui hérite, comme toutes les zones frontalières, d’un petit particularisme et qui le cultive, catalan en l’occurrence, et qui aujourd’hui accueille, comme tout l’arc méditerranéen, de Cannes à Collioure, le troisième âge des classes au moins moyennes, et, saisonnièrement, les familles nombreuses en congés payés. La région regorge de plages immenses, bordées de cordons de taillis, et fouettées par des vents un peu plus stimulants que ceux de Brice de Nice. L’ancienne terre de transhumance romaine est devenue terre de vacances. On y fait donc, encore, commerce du passage. Avec, comme ailleurs, mais en plus fort, cette couche fermentée de population vieillissante, ces cadres supérieurs du tertiaire dynamique en villas agglomérées et ces touristes exigeants, l’avènement d’une politique de droite, d’autant plus extrême que l’on se rapproche de l’échelon local et de certaines vignes. Pour l’instant, le souvenir d’une époque où le Languedoc était une terre de la gauche modérée permet de contenir les poussées de l’extrême droite, qui a obtenu 25 % dans le département au deuxième tour de la présidentielle de 2002. Rien de moins provincial et de moins périphérique, donc, que les problématiques qui traversent les coins frontaliers.

Des pratiques culturelles colonisées par les enjeux de pouvoir locaux, associés au souci constant de vendre la région touristiquement, en font une terre culturellement en friche. La prochaine construction (confiée à Jean Nouvel) et l’ouverture du Théâtre de l’Archipel, sans doute, n’y changeront rien, et ne feront qu’ajouter un nouveau lot de cérémonies au rituel social des rombières, enseignants et poignée d’artistes. Cela n’exclut pas la création ni l’exigence, mais ça la cantonne dès l’œuf à des postures de résistance et à des ténacités assez rugueuses. La pratique en capitale a ses propres joyeusetés, cela va sans dire, les lieux de paix sont rares.

Calce peut-être ? On ferait sourire le régisseur général des Horiziodes (1), qui compte deux mois et demi de travail à temps plein pour apprêter le lieu pour les trois jours du festival. C’est donc dans ce coin loin des bornes électriques, surplombant les collines de vigne, sous l’écrasant soleil de juillet, que s’est créé le festival Les Horiziodes. Ils sont trois à le concevoir et à le porter depuis deux ans : Nicolas Blanc, qui vient de l’administration et des politiques culturelles, Cécile Bourbon, administratrice de compagnie, et Jessy Ducatillon, plasticien et éclairagiste.

Calce : le toponyme date du haut Moyen Age. Il en reste, au milieu des domaines viticoles, le Château de Las Fonts, où a lieu le festival, du nom d’une des familles de seigneurs de la région. Endroit hybride, où, autour d’une cour, salles, grange, chapelle, enclos de diverses époques se sont accolés, inhabités tout au long de l’année. Autant de cabinets, d’étables, de chemins entre les pieds de vigne à investir pour les compagnies et les plasticiens invités. Ce sont des mines de trouvailles potentielles, des mondes en elles-mêmes. Le château compte un robinet et pas d’électricité. Beaucoup de travail donc pour mettre le lieu en conformité aux normes et le préparer techniquement. Le festival tient par la volonté des concepteurs, l’aide de la Mairie de Calce, un volant de bénévoles, et une synergie avec les associations et compagnies locales et régionales. Et il peut se flatter d’accueillir plus que n’en attendent certaines petites jauges de spectateurs.

Un récent article du Monde expliquait combien il était difficile pour les festivals d’été d’avoir les artistes désirés tant les programmations européennes étaient concurrentes et les cachets volumineux à proportion (2). L’intérêt des Horiziodes est précisément d’être sur l’autre versant de ce type d’événement, de moins penser son projet dans les termes publicitaires de l’événement que dans ceux, politiques, de l’accompagnement et de la réponse aux questions d’un champ donné. En l’espèce, celui de la jeune création, en manque de temps et de lieux de mûrissement. Festival qui émerge, qui pousse, donc, à partir d’un territoire et non qui s’implante et qui importe. Où l’événement en force défini par le marketing s’oppose à la possibilité de l’événement, réel celui-là, et aléatoire.

D’où, peut-être, la forme privilégiée des spectacles et installations accueillis, toutes disciplines mélangées, théâtre, danse, arts plastiques : c’est le principe du format court qui préside aux choix de programmation. Le monde du spectacle vivant est très conservateur, à de nombreux égards, quoi qu’en dise le fantasme de l’artiste rebelle, et les durées de spectacle en témoignent. La littérature et le cinéma ont institué depuis longtemps la nouvelle et le court-métrage. En revanche, au théâtre, on ne descend pas au-dessous d’une heure et on excède rarement les deux heures : avec une petite tendance à en mettre un peu plus lorsque les productions sont lourdes, histoire qu’on en ait pour leur argent. La forme courte se pratique peut-être un peu plus en danse, et plutôt pour des maquettes de travail, pas pour des formes dites abouties. Le rituel bourgeois de la sortie au théâtre impose ses temps et l’on imagine mal se déplacer un soir pour vingt minutes ou une demi-heure de présentation. Et pourquoi pas ? Format à explorer donc, et qui peut jouxter le chantier, l’esquisse. Il y a là évidemment des libertés à saisir et tout un rapport au spectateur, une certaine nature de regard sur le spectacle, à cultiver. L’idée cent fois énoncée, mais difficile à tenir, que la scène ne produit pas d’objets finis, du moins que l’abouti ne se pense pas dans les termes du fini. Peut-être que les plus belles réalisations sont précisément celles qui composent avec ce vide, qui dialoguent avec cette part de devenir incompressible et qui en font leur matériau.

Parmi les onze spectacles, les trois installations : en présence de l’« écrivain public », Emmanuel Darley : des propositions montraient la voie vers ce modèle de la forme courte. Dans la grange, la composition de Sylvia Etcheto, Je vais, mêlait fragments de textes (Didier-Georges Gabily, Jon Fosse et Cioran) et séquences silencieuses de jeu dans la pénombre. Des oranges et de la bière au gingembre, une très belle pièce d’un quart d’heure d’une jeune danseuse et chorégraphe, Aude Le Bihan, travaillait sur la féminité de manière tout à fait inédite. Enfin, Nathalie Guida chantait a capella des chants napolitains dans un dispositif de trois robes-carapaçons successives, conçues par une plasticienne, Sylvette Ardoino, dans les niches contiguës de l’étable (Petites cantates sous le manteau).

Cerise sur la colline calcaire, les Horiziodes accueillent des viticulteurs locaux et incluent dans la programmation des dégustations. L’idée est intéressante de penser le territoire dans son ensemble, dans une intelligence qui n’a rien à voir avec un quelconque régionalisme publicitaire, et de poser la micro-production comme point de rencontre. Les affinités sont structurelles... Car il s’agit de vins underground : domaines Matassa, Pithon, Padié. Des vins magnifiques et des producteurs qui se refusent à franchir le cap d’un certain nombre de bouteilles pour rester dans leurs vignes, pour assurer une qualité que l’on ne trouvera jamais chez Nicolas. Evidemment, c’est un autre rapport au vin, qui ne suit pas le « goût des consommateurs » ni leur portefeuille, mais à voir l’état de la viticulture de la région, toujours en retard d’une chute des prix et écrasée par les importations, le choix de l’excellence n’est peut-être pas un luxe économique. Si, en ce domaine, l’équation entre microproduction et haut-vol fait souvent loi, la donne est (heureusement ?) moins franche en art, où les données techniques ne résolvent rien et où le travail bien fait a toutes les chances d’être un travail mort. Dans le vin aussi, diront-ils...

Pour la suite des opérations, la porte est étroite entre les plis culturels d’une région soucieuse de mise en valeur du patrimoine et de dynamisme rural, le cap d’un projet artistique ambitieux mais naissant et la tentation d’user de l’un pour soutenir l’autre. Le Conseil régional ne s’est pas encore penché sérieusement sur le projet. Souhaitons que les Horiziodes continuent d’affiner la pertinence de leurs choix et consolident leurs partenariats dans l’exigence qu’ils se sont assignée. Rendez-vous l’an prochain.

1. Horiziode : projecteur utilisé au théâtre pour éclairer les toiles de fond ; donne une impression d’horizon.

2. « Le blues des directeurs de festival », Véronique Mortaigne, Le Monde, 13 août 2006.

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