Accueil > Politique | Par | 1er mai 2004

Entre-deux électoral

Après la vague qui a placé le PS à la tête de l’écrasante majorité des régions françaises et le sévère avertissement envoyé au gouvernement, quelles perspectives pour la gauche et la droite ? Tour d’horizon, à la veille des élections européennes. Par Roger Martelli et Antoine Châtelain

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

La France électorale n’en finit pas de ces convulsions qu’elle connaît depuis le début des années 80. Comment, en effet, ne pas souligner les allers et retours surprenants ? En 1993, la gauche du mitterrandisme finissant subit un camouflet législatif. En 1995, la droite parachève son triomphe à la présidentielle. En 1997, le faux-pas présidentiel permet à la gauche de reprendre les rênes. En 2002, un séisme balaie la gauche plurielle. En 2004, la droite enregistre sa plus monumentale claque électorale depuis 1981. Qu’en conclure ? Que nous ne sommes pas sortis de la crise politique, mais que les pistes ne manquent pas pour espérer y parvenir.

Sur les résultats électoraux, beaucoup d’analyses ont été produites dès le lendemain du premier tour. Les péripéties gouvernementales ont fait l’objet, au fil des jours, de toutes les supputations, superficielles ou informées. Nous avons préféré ici réfléchir sur un temps plus long. Ces élections s’insèrent dans une séquence politique large, d’au moins deux décennies. Calendrier électoral aidant, elles sont les dernières avant la série décisive qui, en 2007, verra se cumuler quatre types de scrutin : cantonal, législatif, municipal et, surtout, présidentiel.

Nous avons cherché à réfléchir aux enjeux qui concernent plus spécifiquement la droite et le parti socialiste. Nous y avons ajouté une réflexion sur l’articulation nouvelle entre social et politique. R.M. et A.C.

L’IMBROGLIO DE LA DROITE

La droite vient de prendre un sérieux coup. Tout a été dit sur le sujet : la politique la plus libérale que la France ait connue depuis longtemps a multiplié les amertumes, nourri la colère, provoqué l’usure des gouvernants. Jean-Pierre Raffarin se réclamait de la France « d’en bas » pour écraser le monde du travail : la réponse est venue, dans la rue en 2003, dans les urnes en 2004. L’Élysée est au pied du mur. Jacques Chirac a choisi de maintenir très provisoirement Raffarin... et de le contredire en acceptant une part de la demande sociale jusqu’alors violemment refusée. C’est le moins qu’il pouvait faire. Mais il accroît du même coup la contradiction fondamentale du « chiraquisme » : le discours de la « fracture sociale » est réapparu, sans que le cap libéral ait été abandonné. Jean-Pierre Raffarin a donc quelques semaines pour réussir ce qui est proprement une mission impossible. Quant à Nicolas Sarkozy, il est à la peine à Bercy, au risque d’user une popularité engrangée dans le sécuritaire, mais difficilement convertible en euros...

Contradictions

Au-delà de la question gouvernementale, la droite est devant des choix d’une complexité maximale. La rupture principale a eu lieu pour elle au début des années quatre-vingt. En ce temps-là, alors que le monde basculait dans la « contre-révolution libérale », Jacques Chirac décida de renoncer à la tradition nationale-étatique du gaullisme historique pour rallier l’option du libéralisme « intégral ». Ce choix cohérent aida au regain de la droite dans la décennie 80 et au début des années 90, mais il buta, en France comme dans d’autres pays, sur les contrecoups politiques des désastres sociaux qu’il avait lui-même provoqués. Depuis dix ans, la droite française est ainsi à la recherche d’une nouvelle cohérence. Celle du libéralisme « pur », incarnée inlassablement par Alain Madelin, peine à s’imposer sur la scène politique. La voie plus pragmatique du chiraquisme a, elle, l’avantage d’une plus grande souplesse d’adaptation : la prestation télévisée du Président, au lendemain du second tour des régionales, en a été une nouvelle et remarquable illustration. Mais elle a l’inconvénient d’une lisibilité incertaine, faisant courir le risque de valider, au bout du compte, le discours populiste qui voit, dans le grand retour de l’autorité et dans le repli national, le seul chemin possible pour une illusoire relance.

Dès son succès de 1995, le nouveau Président de la République pensa qu’il pouvait gérer les contradictions de la droite à l’intérieur d’une vaste galaxie partisane allant des libéraux convaincus aux héritiers de la démocratie chrétienne. Au moment où s’est créée l’UMP, en avril 2002, il a cru que son pari était en passe de réussir. Ce n’est plus de saison. François Bayrou a confirmé son installation autonome aux élections régionales : même si les cantonales ont été, à droite comme à gauche, marquées par un certain vote utile... Quant à l’UMP, qui voit se profiler la perspective de « violente tempête » (François Baroin), elle doit désormais reconnaître officiellement l’existence en son sein de « sensibilités » : Pierre Méhaignerie y incarne la « sensibilité sociale », Alain Madelin le « courant réformateur libéral », le radical André Rossinot préfère le « pôle social, européen et laïque », tandis que le député de l’Essonne Nicolas Dupont-Aignan se veut le chef de file des « souverainistes ».

Tentation du centre

Le temps est-il venu d’un grand retour du centrisme ? Pour une part, François Bayrou rappelle que la droite, comme la gauche, est indéfectiblement une et multiple. Mais son succès relatif ne peut dissimuler que, en politique, le centre se trouve être tout à la fois une tentation et une impossibilité. Comme le MRP sous la IVe République, Giscard d’Estaing s’imagina déjà, au milieu des années 70, qu’il pouvait rassembler ces « deux Français sur trois » dont il expliquait qu’ils étaient la base d’un centrisme potentiellement majoritaire. La tentation, ajoutons-le, n’a pas épargné la gauche. Dans les années 80, alors que le communisme reculait de façon continue, François Mitterrand crut le moment venu de relancer l’hypothèse du grand rassemblement centriste que Gaston Defferre avait portée au début des années 60. Chaque fois, à droite comme à gauche, ces tentatives ont fait long feu. Comme si la droite et la gauche ne pouvaient se sortir d’une contradiction. Pour être majoritaire, il semble que l’essentiel est d’attirer à soi une part significative du camp adverse, ce qui pourrait pousser vers le compromis « centriste ». Mais on ne peut être majoritaire si l’on ne gagne pas d’abord son propre camp, ce qui conduit plutôt à affirmer l’identité originelle de chaque famille politique.

Les majorités se gagnent-elles à la périphérie ou dans le noyau ? La logique purement mathématique porte plutôt vers le premier terme. Mais la crise politique et l’incertitude qui a gagné chaque camp oblige les deux grands pôles à affirmer leur différence. Auquel cas, il n’est pas sûr que la solution « centriste » soit véritablement une carte pertinente pour la droite, surtout dans un contexte où le Front national marque le pas et confirme son implantation et, ce faisant, maintient sa force de pression. R. M.

LES INTERROGATIONS DU PS

Deux ans après l’électrochoc du printemps 2002, la gauche est dans une situation plus riante. Cela n’implique pas pour autant qu’elle soit sans problèmes. La « divine surprise » des régionales, dans un premier temps, a dopé l’appareil socialiste, violemment chahuté par la déroute de Lionel Jospin. Au soir du second tour, les commentaires vont tous dans le même sens : ces élections ont conforté la ligne prônée par François Hollande, contre tous ses détracteurs et notamment ceux de sa « gauche ». A entendre ces analyses, la vague des régionales aurait montré que ce n’était pas parce qu’il n’avait pas été assez à gauche que les électeurs de 2002 avaient sanctionné le socialisme au pouvoir. Les régionales qui voient le triomphe du PS n’ont-elles pas été globalement une déception pour l’extrême gauche qui espérait, une fois de plus, engranger les bénéfices de son opposition passée à la « gauche plurielle » ?

Pourtant, ce regard optimiste peut être tempéré. Les régionales ont aussi montré que, lorsque l’offre politique s’y prêtait : quand le choix ne se limitait pas à une liste d’union de la gauche et à une liste LO-LCR : une proportion de l’électorat allant de 10 % à 20 % des suffrages exprimés s’est portée sur une liste présentée comme plus « à gauche » que la liste conduite par le Parti socialiste. Ce phénomène tendrait à montrer que, si les électeurs de gauche ne sont pas enthousiastes devant des stratégies d’isolement du type de celle que prône le tandem d’Arlette Laguiller et d’Olivier Besancenot, ils peuvent être tentés par un choix plus ouvertement critique et combatif à l’égard du libéralisme dominant.

Glissements

Par ailleurs, la vague qui a placé le PS à la tête de l’écrasante majorité des régions françaises a libéré les socialistes de leur traumatisme de 2002, mais n’a pas tranché la question de leurs perspectives d’avenir. Pour l’instant, la course aux « présidentiables » a laissé le champ libre aux incontournables, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn. Mais tous deux ont pour caractéristique première d’être classés du côté de la droite du PS, supposés plus proches d’un socialisme à la Tony Blair que de la social-démocratie d’autrefois. Les socialistes peuvent considérer que les régionales n’ont pas invalidé le choix d’un socialisme « modéré » et choisir l’un des deux « éléphants », capables de mordre à la fois sur l’électorat de gauche et sur une frange des électeurs de droite. Mais ils peuvent aussi penser que le moment est venu de relancer un PS plus à gauche. Cela ferait bien sûr le bonheur des minoritaires, « Nouveau Monde » ou « Nouveau Parti socialiste », qui semblent désireux de conjuguer leurs efforts pour éviter le glissement trop accentué du PS vers sa droite. Mais, pour l’instant, ladite gauche a du mal à convaincre une majorité qui reste sensible à la puissance médiatique des « ténors », de Jack Lang à Bertrand Delanoë. Or si le choix entre les options de droite et de gauche répugne à un ensemble militant qui reste attaché à l’unité socialiste, il n’est pas facile de dire où se placera le curseur entre gauchissement et droitisation du parti. Et moins facile encore de dire qui est le mieux à même de porter un tel projet...

Autant de points, en tout cas, qui sont loin d’être tranchés dans l’organisation. Sans doute les européennes contribueront-elles à préciser les hypothèses. Mais tout dépendra aussi de la manière dont évolueront les autres composantes de la gauche. A. C.

LE SOCIAL ET LE POLITIQUE

D’une certaine manière, les élections de mars ont relancé la question du rapport entre champ social et champ politique institutionnel. Elles l’ont fait en deux temps.

Participation

Acte un : tout le monde annonçait un nouveau record d’abstentions. Les ingrédients étaient réunis : mécontentement social, désarroi de l’électorat de droite, doutes persistants à l’égard de la politique et de son exercice. Or la participation électorale a enregistré une reprise sensible : quatre points de plus au premier tour des régionales, et dix points de plus au second tour des cantonales. Depuis la fin des années 80, on assistait à la montée des votes dits « hors système » (extrême droite, extrême gauche, formations catégorielles...). Cela n’a pas été le cas cette fois-ci. L’extrême droite a certes conforté ses positions et, en particulier, a renforcé certains de ses ancrages locaux ; mais elle n’a pas réalisé le « carton » que l’on prévoyait de-ci de-là. Quant à l’extrême gauche, elle retrouve son niveau de 1998, mais demeure très en-deçà de son score exceptionnel d’avril 2002. Au total, ce sont plutôt les grandes formations qui ont bénéficié des deux dimanches électoraux : c’est vrai pour le Parti socialiste aux deux types d’élection, comme c’est vrai pour l’UMP, au détriment de l’UDF, lors du scrutin cantonal.

Sans doute relativisera-t-on le propos. Si l’abstention a reculé, elle reste à un niveau très élevé (37,9 %), inquiétant en soi, largement au-dessus des élections régionales de 1986 et 1992 (respectivement 21,8 % et 31,2 %). Elle n’a d’ailleurs pas reculé de façon égale. Elle l’a fait plus fortement dans les grandes agglomérations que dans les zones plus marquées par la ruralité. Elle a fléchi plus nettement en Ile-de-France ou en Rhône-Alpes que dans le Languedoc-Roussillon ou dans le Nord-Pas-de-Calais, plus sensiblement en Poitou-Charentes que dans le Centre ou dans le Limousin. Rien ne dit que le regain de participation met fin à la tendance observée depuis près de quinze ans. Il a toutefois montré qu’il n’y avait aucune fatalité sociologique ou politique au désintéressement des Français à l’égard de la chose publique. Quand la pression sociale a été particulièrement forte (ce fut le cas des grandes agglomérations au printemps 2003) ou quand l’enjeu électoral était évident (comme il l’a été dans la région même du Premier ministre), la participation a connu un réel élan.

Acte deux : la formation du nouveau gouvernement a sanctionné l’échec des représentants de l’ainsi nommée « société civile ». Luc Ferry, Jean-Jacques Aillagon et Francis Mer ont été remerciés, comme l’avaient été, au temps de la gauche au pouvoir, Claude Allègre ou Léon Schwartzenberg. Le Président de la République n’a pas manqué de donner sens à cet événement. Sans doute a-t-il diplomatiquement salué la contribution des personnalités évincées, mais son message a été clair : la politique est un métier qui demande du temps et qui s’apprend. Quand les choses vont mal, on se tourne vers les « professionnels » de la politique...

FIN DE PARTIE ?

On pourrait voir dans ce faisceau de faits : résultats électoraux et remaniement ministériel « ciblé » : quelque chose comme une fin de partie. Sur la base du constat d’une politique en crise, on avait beaucoup disserté sur l’injection d’un sang neuf : la « société civile » dans le discours de droite, le « mouvement social » du côté de la gauche. Au premier abord, les élections de mars semblent avoir remis les pendules à l’heure : quand la crise politique est maximale, et quels que soient les discours critiques que l’on tient par ailleurs, on se tourne vers les « compétences » politiques. Et, si possible, on va les chercher dans les grandes « machines » des partis à vocation gouvernementale.

Le constat est possible ; il n’en est pas moins discutable. Ce que montrent les élections, c’est que, face à un dilemme politique, l’électeur fait un choix avant tout politique, de « contenu » pourrait-on dire. Il a sanctionné cruellement la politique gouvernementale et signifié à la gauche qu’il ne lui tenait pas grief définitivement de ses échecs passés. En revanche, à l’extrême gauche qui entendait être l’expression politique du « mouvement social » déployé depuis plus de dix ans, l’électorat de gauche a plutôt répondu qu’il restait perplexe devant une démarche qui sous-estimait gravement la nécessité de dynamiques bien à gauche, certes, mais à vocation majoritaire.

Un clou ne doit pas chasser l’autre. Les élections récentes n’infirment pas le constat d’une politique institutionnelle qui reste hors d’état d’exprimer les préoccupations et les attentes d’une population à la recherche de perspectives, individuelles et collectives. Elles n’infirment donc pas l’hypothèse de la nécessité d’une « nouvelle alliance » entre dynamiques sociales et constructions politiques.

De ce point de vue, il n’est pas indifférent de noter que, lorsque des configurations originales ont été tentées pour associer acteurs sociaux et politiques, ce ne fut pas sans effet. Ainsi en a-t-il été en Ile-de-France avec la liste de la « Gauche populaire et citoyenne », en Midi-Pyrénées avec la liste alternative des « Motivés » et même, à leur manière, du côté des listes dites « d’initiative communiste » constituées en Aquitaine ou dans le Nord-Pas-de-Calais.

Ce qui ne fonctionne pas, ce sont les réponses courtes. L’échec des représentants de droite de la « société civile » montre qu’il n’y a pas d’équivalence de compétence entre l’expérience professionnelle et l’expérience proprement politique. L’échec relatif de l’extrême gauche montre que la protestation ne suffit pas à établir un pont entre la combativité sociale et le changement politique par les institutions. L’échec des listes « catégorielles » : comme les chasseurs : montre qu’il n’y a pas de possibilité de représentation politique directe de la demande sociale par le seul réseau des associations.

Constructions

Que les réponses courtes n’aient pas convaincu n’autorise pourtant pas à maintenir la seule logique de la délégation aux compétences réputées « politiques ». Mais il oblige à une réflexion exigeante. Si la délégation pure et simple ne suffit pas, et si la substitution de la compétence sociale à la compétence politique est inopérante, il n’y a donc qu’une voie, difficile mais nécessaire : celle de la constitution de lieux politiques, qui ne se limitent pas au jeu des organisations proprement partisanes, et qui associent des acteurs différents, associatifs, politiques et syndicaux, dans la recherche commune de constructions politiques, élaborations de projets, d’initiatives et, éventuellement, de perspectives électorales communes.

C’est dans ce travail proprement politique, où ne se dissolvent pas les spécificités des acteurs, où les partis gardent leur place mais n’exercent plus le monopole de l’expression politique, où chacun agit à égalité de dignité et de responsabilité, que se reconstruira la dynamique démocratique. Des expériences comme celles de l’Ile-de-France montrent qu’il est possible d’envisager concrètement une telle démarche. Encore faut-il la perfectionner. Encore faut-il l’étendre. R. M.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?