Accueil > Culture | Par Guillaume Chérel | 1er décembre 1998

Entretien avec Bertrand Blier

Vingt-cinq ans après les Valseuses (qui fut un livre avant d’être un film), le cinéaste signe un sulfureux roman noir. Existe en blanc raconte l’histoire d’un serial-killer obsédé par les soutiens-gorge. Rencontre avec Bertrand, fils de Bernard Blier, cousin spirituel d’Audiard. }}

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Alors que l’on s’attend à un livre sur les femmes, il est souvent question du père. Etait-ce volontaire ?

Bertrand Blier : Non, ce n’était pas dans mon projet. Je m’en suis rendu compte, une fois le livre terminé, en corrigeant les épreuves. Il y a une interpellation du père étonnante, c’est vrai. Il n’y a rien d’autobiographique, normalement... mais quand même. Je me pose des questions au sujet de mon père depuis longtemps. Sur l’homme. Pas sur l’acteur... On s’interroge tous sur nos racines : qui sont ces gens qui nous ont fait ? Un père ou une mère, c’est jamais parfait. Alors, on se dit : n’y aurait-il pas eu un problème à tel ou tel propos. Ça c’est bien passé avec mon père. Nous avons eu des rapports très forts, très positifs.

Aurait-il aimé Existe en blanc, à votre avis ?

B. B : Ah ça, je sais pas ! Il aimait bien ce que je faisais. Parfois, il tirait un peu la tronche... C’était un homme d’une époque où on ne parlait pas de ces choses-là. Il avait adoré le bouquin des Valseuses.

J’ai toujours été fasciné par les soutiens-gorge... " dit votre narrateur. Votre livre n’est-il pas basé sur des souvenirs d’enfance ?...

B. B : Bien sûr. Comme beaucoup de petits garçons, j’étais très intéressé par les magasins de lingerie féminine. Petit, il y avait une boutique spécialisée, sur le chemin de l’école, avec des gaines... Et j’ai retrouvé, dans un livre, une photo extraordinaire qui me rappelle ce souvenir.

Vous écrivez depuis longtemps, puisque vous avez publié les Valseuses en 1972. Pourquoi n’avoir pas continué ?

B. B : J’ai commencé à l’âge de trente ans. J’étais déjà cinéaste puisque j’avais réalisé deux films (Hitler, connaît pas, 1963 et Si j’étais un espion, 1965), mais j’ai connu une longue période de chômage. Alors je me suis mis à écrire. J’ai écrit des scénarios, puis les Valseuses. C’était de l’art brut. J’ai découvert peu à peu le plaisir d’écrire. Mon ambition était d’arriver à écrire une Série Noire. Je suis allé voir le directeur de l’époque, Robert Soula. Il m’a donné le feu vert, plus quelques conseils. J’ai commencé... et je croyais que ça allait me prendre deux mois. Puis les personnages se sont mis à vivre tout seuls. Le livre a fait 450 pages. Du coup, il n’a pas été publié en Série Noire, mais chez Robert Laffont, et j’ai reçu un petit mot sympa de Marcel Duhamel...

Justement, pourquoi n’avoir pas persisté en littérature ? !

B. B : Mon ambition réelle était de réaliser des films. Mais je me suis dis que je pourrais me remettre à écrire. Je me voyais vieux - d’ailleurs, je commence à me voir comme ça... -, peinard à la campagne, en train d’écrire. Quoi de plus beau ? Puis, j’ai fait ma carrière de metteur en scène, plutôt satisfaisante. J’ai réalisé les films que je voulais, plus ou moins. Et, depuis peu, il y a eu une autre vocation hallucinante : le théâtre !

Comment écrivez-vous ?

B. B : Des boules dans les oreilles pour ne pas entendre mon enfant, ou les oiseaux. Même le bruit des oiseaux m’emmerde quand j’écris ! Je me lance avec rien. Une idée, une phrase. Sans plan. Trois, quatre heures pas jour. Et le reste du temps, j’y pense. Je travaille énormément les premières pages. Puis c’est parti, sur trente, quarante pages. Je m’arrête pour réfléchir. J’ai écrit une pièce et un roman en deux ans, c’est pas mal. Je n’avais plus envie de tourner. Je lisais. J’aime relire des classiques : Tolstoï, Dickens. David Copperfield est comme mon personnage, Baudouin Treuttel, il se remémore difficilement son passé prénatal... Les livres d’aujourd’hui m’ennuient la plupart du temps. A part Michel Houellebecq (les Particules élémentaires, NDLR). Comme dit Fabrice Luchini : c’est un obsédé du gourdin... (rires) Il est limite quand il dit que Prévert est un con, ou qu’il est contre l’avortement, mais c’est un écrivain.

Votre inspiration tourne généralement autour de la ceinture : c’est là que vous frappez en premier... Qu’est-ce qui vous inspire ?

B. B : Les rapports hommes-femmes. Les rapports dominés-dominants. Je crois que c’est la clé. Je pense qu’on est des animaux, faut pas se raconter d’histoires... Mais moi, en tant qu’hétérosexuel, je pense que, si on ne faisait pas des choses pour les femmes, on ne ferait rien. Ce sont les sentiments entre hommes et femmes qui m’intéressent. En politique, pareil... C’est le pouvoir, la séduction. C’est pourquoi Clouzot me plaisait tant. Je l’ai connu au montage du Mystère Picasso. Quelle intelligence !... Il jouait aux échecs avec mon père. Il était sadique, c’est vrai. Il demandait à mon père : est-ce que tu crois que François Périer serait bien pour jouer dans les Espions ? Mon père, qui était le meilleur ami de Périer, était obligé de dire : mais bien sûr, il serait formidable. Et il rentrait à la maison en me disant : " Ce con ! pourquoi il me prend pas moi ?... " (rires).

Dès les Valseuses, émanation des événements de Mai-68, vous exprimiez votre colère, votre révolte. Avez-vous changé ?

B. B : J’espère être resté comme ça. Au fond de moi, il y a toujours un rebelle qui sommeille, un homme de mauvaise humeur. J’aime bien les gens de mauvaise humeur. " Comment ça va ? Pas bien... " Sauf quand ma pièce marche bien ou mon livre... mais ça dure un quart d’heure. L’âge venant, je ne veux pas virer à droite. Il faut faire attention aux honneurs, au pouvoir (la présidence de l’Avance sur recettes, par exemple). Je refuse tout, du coup je passe pour un mec désagréable. J’essaie de faire ce que je sais faire : écrire, tourner, diriger des acteurs. Je suis resté le gars que j’étais à trente ans. J’essaie en tout cas.

Pensez-vous adapter Existe en blanc au cinéma ?

B. B : Possible... Il y a quelques scènes crues. Il suffit de les faire raconter. Le problème, c’est que ça donnera un film dangereux. Un nouveau Buffet froid, peut-être. Mais ne serait-il pas temps, pour moi, de faire des films moins dangereux, plus ludiques. Plus faciles d’accès pour la majorité des gens. C’est ce que fait très bien Woody Allen. Il est un peu moderne, mais pas trop... Ou comme On connaît la chanson de Resnais. Un film très gai, formidable.

Bertrand Blier, Existe en blanc, Robert Laffont, 252 p., 129 F

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