Accueil > Culture | Par Guillaume Chérel | 1er novembre 1998

Entretien avec Colum McCann

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Colum McCann, l’un des meilleurs romanciers de la nouvelle littérature irlandaise, présentait à Paris son dernier roman paru, les Saisons de la nuit, ainsi que le premier, le Chant du coyote, réédité. Né à Dublin en 1965, il vit à New York mais se défend d’être un exilé.

Résumer le Chant du coyote (tout d’abord publié chez Marval, en 1996, dans l’indifférence générale) à un roman de plus sur les rapports père-fils serait réducteur. Ce livre original et émouvant révélait une nouvelle voix dans la déjà très prolixe littérature irlandaise. L’action se passe entre l’Irlande et le Mexique, des années 30 à nos jours. McCann surprend à chaque page. A 33 ans seulement, il possède le savoir-faire d’un vieux briscard, sans pour autant utiliser les ficelles du genre roman dit réaliste et social. Puisque c’est de cela dont s’agit. Les Saisons de la nuit est plus abouti. " Je n’ai pas souvenir qu’un auteur de sa génération m’ait aussi profondément remué ", reconnaît Jim Harrison. Au début du siècle, le Noir américain Nathan Walker quitte les marais de sa Géorgie natale pour gagner sa vie à New York. Il travaille au creusement des tunnels, dans l’air sous pression, pour la construction du métro. Il fait partie des " taupes " (avec un Italien et un Irlandais) qui affrontent la mort le matin et se saoulent à la bière le soir, pour oublier qu’ils ont failli y passer. Une grande solidarité unit ces ouvriers, sans distinction de race ou d’origine ethnique. Jusqu’au jour où un accident spectaculaire les fait jaillir de l’East River (véridique)... sauf un. L’amitié entre le Noir et l’Irlandais (exilés forcés) fera à la fois le bonheur et le malheur de leur progéniture... Extraits d’une rencontre avec Colum McCann, dont le style (de vie et d’écriture) a moins d’affinité avec Joyce et Beckett qu’avec Jim Harrison (1), dont le nouveau roman, la Route du retour, vient de sortir (voir encadré).

" L’action se passe dans un tunnel, une sorte de chambre noire. Ce n’est pas conscient. C’est comme pour la pêche à la mouche (in le Chant du coyote. NDLR), je ne pêche pas du tout. Cela ne m’intéresse pas. Par contre, ce qui m’intéresse dans la photo, c’est que cela gèle la réalité, le temps. Quand j’écris, je pars d’une image, et je pense à la phrase de fin.

" C’est l’un de mes écrivains préférés, avec Yeats, Edna O’Brian, John McGahern, Cormac McCarthy, Bruce Chatwin... Les mythes celtiques sont proches des mythes indiens qu’il évoque dans Dalva et la Route du retour, son dernier roman. " " Il n’y a que des exilés à New York... Ceux de mon livre, sont des SDF. Ils se sont exilés volontairement. Dans le Chant du coyote, c’est le père qui s’exile de sa famille... Moi, je ne me considère pas comme un exilé. Je suis de passage.

" Je suis d’une génération de gens qui vont et viennent, des nomades. Les écrivains de mon âge ne sont pas comme Yeats et Joyce, qui devaient partir et qui écrivaient pour résister. Quand il n’y a plus rien d’autre, reste le langage. Les Anglais ont interdit notre musique, notre culture gaélique... Il y a 50 ans, on aurait organisé une veillée pour mon départ en Irlande. Aujourd’hui, ma mère me dit : " t’es encore là, toi ! " Il serait dommage que l’Irlande perde cette faculté de résistance, à travers sa langue. En Irlande du Sud, la littérature est moins forte, tout vient du Nord. Le côté sombre des choses : la bonne littérature vient de la difficulté. Je suis descendu dans les tunnels parce j’étais attiré par le côté sombre des choses. Je ne suis pas né dans un milieu pauvre, mais dans une famille de classe moyenne. Je n’écris pas pour délivrer un message politique, idéologique. Ce qui m’intéresse, c’est le côté sombre du coeur de l’homme. Il ne faut pas faire de sentimentalisme avec les gens pauvres, les gens qui souffrent. J’écris pour mieux comprendre le monde. En ce sens, je tends plus vers Jim Harrison que vers John Updike... La littérature doit se frotter au monde.

" C’est facile d’être Américain. Alors qu’être Irlandais ou Français, cela suppose en général une culture spécifique. J’ai été déçu qu’il n’y ait pas plus de réactions à propos des " homeless ", sur mon livre, en Amérique. Et aussi qu’il n’y ait pas davantage de questions sur le fait qu’un Irlandais blanc écrive sur des Noirs américains... Je suis conscient d’écrire des livres sur les petites gens, le milieu ouvrier, mais je ne suis pas un militant, je ne suis pas non plus un sociologue. Je n’ai pas l’ambition d’écrire des livres politiques. Tout est politique.

" J’ai mis dix ans à pouvoir écrire un livre correct. Kerouac m’a donné envie de voyager. J’ai bourlingué à vélo pendant deux ans, en Amérique et au Canada. J’ai vécu, emmagasiné de l’expérience. J’ai plus appris en deux ans qu’en vingt ans. Je vivais dehors. J’étais libre. On ne peut pas faire ça toute sa vie. Maintenant, j’ai une femme, une fille et une maison... Mais je continue à voyager, au Japon, en Italie...

"Dans le Chant du coyote, j’ai mis mon héros du côté des franquistes, durant la guerre d’Espagne... mais il ne comprend pas ce qui lui arrive. Peut-être qu’on apprendrait plus sur soi-même en se plaçant en face. Le maire de New York, Giuliani, veut faire de sa ville un Disneyland. Il vire les SDF, mais où vont-ils ?... Il ne propose pas de vraies solutions. C’est le grand nettoyage. C’est spectaculaire, mais il ne résout rien. " " C’est un mythe celtique irlandais. Il s’agit du saumon de la connaissance. Si on le mange, on ingère la connaissance. Un jour, un poète approche de la rivière. Il doit aller chercher la connaissance, aller vers elle. Sur la rive, un jeune guerrier propose d’aider le poète à attraper le saumon. Il l’attrape, le met sur une broche, allume un feu. Mais le jeune guerrier se brûle le pouce avec le poisson cuit, il se lèche le pouce... et il acquiert la connaissance.

" Le mien était goal professionnel, jusqu’au jour où il est devenu journaliste puis... fleuriste. Spécialisé dans les roses... Au début, ça ne l’intéresse pas et il a gagné des concours. Il m’a appris que c’est bon de mettre du sucre dans les fleurs.

" L’un des personnages de mon dernier livre retrouve la vie en devenant conteur, en se remémorant le passé. Treefrog ne se pardonne pas d’avoir causé la mort de son grand-père, Walker. Le langage, c’est la vie.

Colum McCann, Le Chant du coyote, traduit par Renée Kérisit. Editions 10-18, 282 p., 44 F et les Saisons de la nuit, traduit par Marie-Claude Peugeot. Editions Belfond, 326 p., 119 F.

PROPOS RECUEILLIS PAR GUILLAUME CHEREL (AVEC MARIE-CLAUDE PEUGEOT)

1. A lire un passionnant entretien de l’écrivain Jim Harrison avec son traducteur, Brice Matthieussent, dans le no 1 de la nouvelle version de Gulliver, la revue de Michel Le Bris, publiée chez Librio (95 p., 10 F).

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?