Accueil > Société | Par Anne-Claire Colleville | 1er septembre 2006

Entretien avec Graciela Robert, responsable bénévole de la mission Sans Domicile Fixe à Médecins du Monde

Médecins du Monde a distribué plus de 300 tentes depuis le mois de décembre. Quel a été le point de départ de cette action ?

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Graciela Robert. Nous voulions dire Stop ! Stop à la répétition du même scénario. Depuis treize ans que nous avons commencé notre activité de maraude (1), tous les ans, c’est la même situation qui revient avec l’hiver. Nous avons remis en question notre activité en nous disant que, peut-être, nous étions en train de cautionner un dysfonctionnement. A quoi cela sert de convaincre, parfois pendant des heures, une personne d’aller dans un centre d’hébergement pour la retrouver à nouveau dans la rue trois jours plus tard, voire le lendemain même ? La véritable question, c’est celle des solutions durables et efficaces à trouver pour réduire la misère dans les rues et, à terme, trouver des logements pour tous. Avec les tentes, nous nous sommes dit : soit il se passe quelque chose, soit nous arrêtons. C’était une manière d’alerter l’opinion et les pouvoirs publics pour demander que l’hébergement d’urgence le reste et ne devienne pas une solution durable. Bien sûr, nous voulions aussi apporter une aide à des personnes qui sont en danger en dormant dans la rue en plein hiver.

Qu’est ce que les tentes ont changé pour les SDF ?

G.R. Ils sont plus reposés ! C’est le constat visible que nous faisons. Ils dorment mieux, d’un sommeil plus réparateur. Nous constatons aussi que du lien social se crée. Les SDF vivaient déjà en groupe, mais avec les tentes, d’autres groupes se sont créés. Ils se sentent plus en sécurité, ils peuvent se garder leurs affaires, être là avec leurs animaux.

En obtenant un petit chez-soi, même s’il est loin de ce qu’est un logement convenable, les personnes que nous suivons ont récupéré une part de leur propre vie. Ils peuvent dès lors demander que l’on communique différemment avec eux. Notre idée de départ, en proposant ces tentes, c’était qu’ils retrouvent une intimité. Elle s’est révélée bien plus forte que nous l’avions envisagée. Avec la tente, les SDF obtiennent quelque chose pour eux, qui leur permet d’imaginer qu’à un moment, ils auront accès à du définitif, même si ce n’est pas immédiat et qu’il y a des étapes avant d’intégrer un logement durable. Ceux à qui nous avons donné une tente se sont retrouvés en tant que sujets.

Une médiatrice a été nommée pour discuter de la situation des personnes dans les tentes. Elle a rendu son rapport en août. Le regard que la société porte sur les SDF est-il en train d’évoluer ?

G.R. L’opinion publique a bien compris l’importance de cette idée de l’intimité. En ricochet, le refus d’aller dans les centres a été mieux admis aussi. Par ailleurs, l’écoute de la médiatrice et l’esprit dans lequel elle a rédigé le rapport, le constat posé et les propositions faites, n’attisent pas la polémique. Ses recommandations vont dans le sens d’une compréhension globale et visent à traiter les problèmes que les tentes ont contribué à révéler.

Le rapport préconise un suivi social, une meilleure coordination et une ouverture des centres 24h/24h. Cela va dans le bon sens. A quoi faut-il veiller maintenant ?

G.R. Le rapport pose des jalons, mais il faut qu’il y ait une suite aux mesures proposées. Cela dépend des moyens mis en œuvre. Le problème derrière la question des SDF, c’est celui de l’accès au logement, en général. Les personnes qui rentrent dans des structures pour des durées de quelques mois risquent de ne pas pouvoir en sortir, faute de place dans des logements définitifs. Nous allons continuer à distribuer des tentes comme nous le faisons depuis décembre à ceux que nous ne pouvons pas convaincre de rejoindre un centre d’hébergement. Pendant l’été beaucoup d’entre eux ont été déplacés. Dans certains quartiers de Paris, il n’y a plus une tente. Nous n’avons aucune explication officielle sur les raisons de ces disparitions. Nous devons veiller à ce que ceux qui font le choix de vivre sous une tente puissent continuer à le faire. Maintenant nous attendons que la concertation initiée par la médiatrice débouche sur une table ronde qui nous donnera l’occasion de discuter avec l’ensemble des acteurs du logement social.

1. Des équipes mobiles se déplacent à la rencontre des personnes de la rue qui ne font pas la démarche d’aller vers les centres sociaux.

Des statistiques dramatiques

L’estimation de la population des SDF est approximative : les recensements ne prennent en compte que les personnes qui ont un domicile. A l’échelle de la France, l’INSEE estimait en 2001 que 86 500 personnes étaient sans abri. Mais il faut compter près de 200 000 personnes sans logement fixe. On dénombrait, en Ile-de-France, en juillet 2006, 25 299 places d’hébergement d’urgence occupées ainsi que 10 570 places en chambres d’hôtels meublées. Par ailleurs, les associations d’aide aux SDF estiment que chaque nuit, dans la région, entre 2 000 et 5 000 personnes dorment dans la rue où dans des endroits divers tels que les gares, les caves. Les quelques enquêtes analysant la situation des personnes sans logement montrent une réalité à multiples facettes. Dans les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) d’Ile-de-France, 30 % des personnes sont prêtes à intégrer un logement stable, mais n’en trouvent pas. Par ailleurs, 16 % des résidents sont titulaires d’un contrat de travail, indiquait Xavier Emmanuelli, président du Samu social dans un rapport (1) remis en avril 2006. Par ailleurs, un tiers des SDF sont des femmes, selon Valérie Coton du Samu social et près de 3 000 personnes, hébergées en urgence, le sont en famille.

1. L’hébergement d’urgence des travailleurs en situation de précarité en Ile-de-France et à Paris, Xavier Emmanuelli et Bertrand Landrieu, 2006.

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