Accueil > Culture | Par Sylviane Bernard-Gresh | 1er mai 2000

Entretien avec Jacques Delcuvellerie

Entretien avec

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Peut-on parler d’une filiation brechtienne dans votre travail ?

Jacques Delcuvellerie : D’une certaine manière, oui. Depuis plusieurs années nous travaillons sur les différentes manières d’approcher le réel au théâtre. On peut dire que ce spectacle est une quête de vérité, même si au bout du compte la vérité échappe toujours. La pièce ne donne ni de conclusions, ni de recette. Elle pose cette question : "D’où vient le désastre ?" Et l’on s’aperçoit qu’il provient à 90 % de la bonne foi, celle des Pères blancs, des ethnologues, d’hommes comme Védrine qui, en voyant à la télévision, en 1993, le délégué de la Ligue des droits de l’Homme, Jean Carbonare, témoigner de l’imminence du génocide (document vidéo utilisé dans le spectacle), éclate de rage et fait appel aux nécessités de la géopolitique et des zones d’influence.

Pourquoi avez-vous choisi le Rwanda comme matière de votre spectacle ?

J.D. : Nous nous sommes sentis "assignés à faire quelque chose" face à cette situation. D’abord il y a eu le choc de l’événement en tant que tel, mais aussi, consubstantiellement, l’intuition que ce que l’on nous en racontait n’était pas vrai, l’intuition que les informations dont nous disposions provenaient d’un discours faux. Cela s’est confirmé et plus nous travaillions, plus il nous apparaissait comme une évidence que le génocide constituait le point paroxystique d’une situation plus générale. Le Mal dont le génocide est la manifestation extrême, procède des mêmes mécanismes qui régissent le monde : il ne nous paraît pas exister de différences entre les causes qui conduisent au génocide et celles qui font que 40 000 enfants sont broyés chaque jour dans le monde. Et même parfois avec de bons sentiments et de beaux discours. La décision d’une enquête très précise sur ce qui s’est passé au Rwanda fournit selon nous le point extrême à partir duquel on peut regarder le reste du monde.

Le spectacle est entièrement placé sous l’autorité des morts...

J.D. : Au fur et à mesure du travail j’ai compris une sorte de sens : une réparation symbolique envers les morts, dans le souci et à l’usage des vivants. Un spectacle ne peut pas être plus que du symbolique. Quand on a recherché des images du génocide, on a constaté qu’il y en avait très peu de vraies. C’était une sorte de non-événement. Les morts ont été bafoués. Nous leur devons cette réparation. Mais ce n’est pas un spectacle de la déploration, du deuil ou du constant. C’est à l’usage des vivants. Il était donc nécessaire de poser la question du pourquoi.

Vous travaillez avec plusieurs acteurs et un musicien rwandais.

J.D. : Dès l’origine du processus de travail, nous nous sommes mis sous la tutelle des morts, avec des rescapés. Dorcy et Yolande, présents sur le plateau, ont échappé à la mort de manière miraculeuse et grâce à leur courage. Toute une partie d’eux-mêmes, de leur être et de leur vie est morte. Et en même temps, ils connaissent une nouvelle naissance. Toutes les histoires racontées par bribes par le choeur des morts dans le spectacle sont vraies. Pendant une demi-heure, Yolande Mukagasana témoigne de son histoire. Subitement tous les "Africains", si lointains dans nos médias, deviennent une personne. 800 000 fois des singularités. Introduire un témoignage vrai constitue une forme limite, mais nous sommes bien dans l’ordre de la représentation parce que Yolande est dans une sorte de rôle d’elle-même...

Le spectacle sera-t-il montré au Rwanda ?

J.D. : Nous l’espérons de tout notre coeur, notamment pour nos amis rwandais avec qui nous travaillons. Mais c’est d’abord une pièce d’Européens qui s’interrogent sur ce que nous avons à faire avec ça. Le reste, ce qui s’est passé dans les profondeurs psychiques des actes génocidaires, ce sont les Rwandais qui pourront le dire. Mais nous sommes intimement liés à ces événements. n

* Metteur en scène de Rwanda 1994.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?