Accueil > Monde | Par Diana Alfonso | 24 novembre 2011

Espagne, la difficile bataille des partis (pas si) minoritaires

Les conservateurs affichent une écrasante majorité à l’assemblée espagnole avec 187 députés sur 350. Ce chiffre ne reflète pourtant pas la tendance des élections législatives du 20 novembre : pour la première fois, les espagnols se sont tournés vers les petits partis de façon significative. Mais le système électoral actuel fausse le jeu. Décryptage.

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À en croire Mariano Rajoy, prochain premier ministre espagnol, la majorité des espagnols aurait boudé le Parti Socialiste, pour tomber dans les bras des conservateurs. Mais la véritable percée lors des élections législatives du 20 novembre vient en fait de partis jusque-là minoritaires. Si on compte les voix, le Parti Populaire (PP) n’obtient pas la majorité absolue. Seuls 600.000 électeurs ont rejoint ses rangs depuis 2008, alors que dans la même période, Izquierda Unida (IU) en a recruté 700.000 et les centristes d’ Unión, Progreso y Democracia (UPyD) 800.000. Ainsi, les électeurs désenchantés du Parti Socialiste semblent s’être plutôt tournés vers des partis alternatifs de gauche et du centre, renversant pour la première fois la tendance bipartiste. Un phénomène qui, pourtant, ne sera pas visible à l’Assemblée. Pourquoi ?

Un système biaisé

Adopté en 1977 pour assurer la stabilité politique d’une Espagne en transition démocratique, la méthode d’Hondt est un système non proportionnel d’attribution des sièges à l’assemblée. Il favorise les majorités en donnant plus de sièges aux partis en tête. De plus, tout parti obtenant moins de 3% des voix est éliminé.

Mais si le système électoral n’est pas représentatif, c’est surtout à cause de la taille des circonscriptions. Chacune des 52 circonscriptions du pays correspond à un département (à l’exception des villes de Ceuta et Melilla) auquel on attribue un nombre de sièges au prorata de la population. Et il existe un nombre minimum de 2 sièges par département. Ainsi, à Madrid, qui compte plus de 6 millions d’habitants, on élit 34 députés. Tandis que à Soria, département du centre très peu peuplé (moins de 100 000 habitants), seuls deux sièges sont à pourvoir. C’est là que réside le déséquilibre : pour obtenir un siège à l’Assemblée nationale il faut quatre fois plus d’électeurs à Madrid qu’à Soria.

Ce système réduit de façon considérable la présence au parlement des partis minoritaires dont les votants sont dispersés géographiquement dans le pays. une formation qui échoue à quelques voix d’obtenir son seul siège, perd tous ses votes sur la circonscription. Si ce scénario se généralise dans les 52 circonscriptions, le cumul des pertes plombe le parti.

"Une question de sens commun"

Izquierda Unida fait traditionnellement les frais de ce manque de représentativité. Troisième force politique du pays en nombre de bulletins, elle n’avait obtenu que deux députés en 2008 avec un million de votes en sa faveur. Son importante montée cette année s’est traduite par une augmentation de 11 députés. Avec une circonscription unique à l’échelle du pays, IU aurait atteint les 25. Leur coordonnateur général, Cayo Lara ne manquera pas de le remarquer après le scrutin, malgré l’optimisme régnant dans son quartier général la nuit des élections « On nous a volé 14 sièges qui sont partis vers d’autres formations parlementaires, a-t-il dénoncé. C’est le même système qui fait que le PP atteint une majorité absolue sans arriver au 51% des voix ».

Le deuxième parti puni cette année sera UPyD. La formation de centre, créé par Rosa Díez, ex socialiste, a connu une ascension vertigineuse en 3 ans et devient la quatrième force politique avec plus d’un million de votes. La formation devra par contre se contenter de 5 sièges au parlement, et chercher des formules pour créer un groupe parlementaire. Une situation jugée irrecevable par Rosa Díez « C’est une question de sens commun qu’on puisse former un groupe parlementaire lorsque 1.140.000 citoyens nous ont fait confiance. Si le système était proportionnel, nous aurions eu 17 députés, a-t-elle affirmé. Je trouve scandaleux qu’entre temps un parti comme Amaiur ait 7 sièges avec seulement 300.000 votants »

Grands partis et formations régionalistes favorisés

En effet, en raison de la concentration des votes, les formations nationalistes tirent autant leur épingle du jeu que les grands partis. Au Pays Basque, en plus des 7 sièges d’Amaiur (nouveau parti de la gauche abertzale) le PNV (Parti Nationaliste Basque), en obtient 5 avec 300.000 votes lui aussi.

Convergencia i Unió (CiU, droite catalane), avec ses 16 députés, malgré un nombre de bulletins inférieur à celui d’ IU ou UPyD, profite d’une position privilégiée. De ses coalitions avec le PP ou le PSOE dépend la formation du gouvernement en cas de non majorité absolue de l’un des deux grands partis.

Cette année, même la région des Asturies, un territoire traditionnellement réfractaire aux régionalismes, aura son parti propre au Parlement : Foro Asturias Ciudadanos (FAC), la formation récemment crée par Francisco Alvarez Cascos (ex PP). Ce nouveau parti, dont le sigle coïncide étrangement avec les initiales de son créateur, a réussi à décrocher un député avec seulement 99.000 votes. De quoi se fâcher pour Equo (nouveau parti vert) qui, avec plus de 200.000 votes n’aura pas de siège propre à l’Assemblée et devra s’en tenir au demi-siège qu’il partagera avec le groupe nationaliste valencien Compromis. Les deux partis avaient présenté une candidature conjointe pour cette zone [1].

Une réforme qui dérange

Si les grands partis et les principaux médias restent muets comme des tombes quant à l’écart entre le nombre de votants et celui de députés élus, IU milite depuis longtemps pour une réforme de ce système. La loi électorale est également l’objet de revendications et de plaintes depuis le début du mouvement des Indignés, qui réclament une circonscription unique. De nombreuses campagnes proposent depuis des années une réforme pour le découpage unique sous le slogan « un citoyen, un vote ». La dernière pétition a été lancée lors de la nuit électorale et compte déjà 90.000 signataires. Le but ? Envoyer une lettre à Mariano Rajoy pour lui demander une réforme de la loi «  Je vous demande la démocratie, j’exige la justice, faites en sorte que mon vote puisse valoir autant que celui de n’importe quel autre citoyen espagnol ».

Notes

[1au sujet d’Equo, lire "Pourquoi les Verts espagnols ne décollent pas"

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