Accueil > Politique | Par Clémentine Autain | 1er octobre 2009

Essai. Innover à gauche

Politiser, rompre, innover, fédérer. C’est la proposition que fait Clémentine Autain dans Transformer, à gauche , paru le 8 octobre. Loin du discours incantatoire, ce manifeste pose les conditions, exigeantes, de l’unité de l’autre gauche. Et des défis programmatiques qu’elle doit relever. Bonnes feuilles.

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« Qu’avons-nous donc à construire ? Une force politique résolument ancrée à gauche, suffisamment cohérente pour fixer un cap et suffisamment diverse pour rassembler. Les militants déboussolés ou les salariés en grève contre les licenciements, qui se battent sur le terrain mais que désespère l’absence de grand mouvement politique collectif, ne manquent pas. Combien d’acteurs syndicaux ou associatifs se mobilisent pour les droits et les avancées sociaux mais se désolent de ne pas trouver de correspondance politique à la hauteur ? Combien encore de féministes, d’altermondialistes ou d’anticonsuméristes combattent pied à pied mais enragent de ne pouvoir adosser leur action sur une dynamique politique conséquente ? À un moment où tout bouge, les potentialités critiques sont incommensurables. Et, politiquement, nous restons l’arme au pied. C’est folie que de s’en tenir là. Que ce mouvement préserve sa diversité, qu’il cesse de rêver à l’enfer du monolithisme et aux impasses des avant-gardes éclairées, est une chose. Que chacun pense d’abord à cultiver son propre jardin en est une autre. Ou nous nous mettons tous ensemble (et nous avons su le faire en 2005 contre le traité constitutionnel européen) ou nous nous résignons à être des supplétifs, roues de secours ou aiguillon de majorités dominées par la gauche molle. Je fais le pari que, tôt ou tard, et le plus vite sera le mieux, nous saurons cultiver ensemble le jardin de la transformation sociale et écologique. »

« Face à la crise du capitalisme, les mots d’ordre syndicaux et politiques à gauche ont fait la part belle au « pouvoir d’achat » et à la « relance par la consommation ». Ce parti pris puise à la fois dans les recettes classiques du keynésianisme et dans les fondamentaux anticapitalistes visant à contester, à juste titre, la détérioration du rapport capital/travail. Augmenter le pouvoir d’achat correspond aussi à une forte attente populaire, dont les forces de gauche et les syndicats sont historiquement censés être les porte-voix. Les gens qui souffrent de ne pas pouvoir joindre les deux bouts sont des millions sur notre territoire : à cette aune, augmenter le niveau de vie du plus grand nombre est un juste objectif. Pour autant, les termes mis ainsi en avant ne vont pas de soi. « Pouvoir » et « achat » sont deux mots qui sonnent bizarrement pour la gauche : le pouvoir est une notion à utiliser avec modération et l’acte d’achat n’est pas à proprement parler le cœur de son projet. Quant à la « relance par la consommation », nous sommes en plein vocabulaire du monde marchand. Rehausser les bas revenus est impératif mais les raisons de plaider en ce sens mériteraient d’être assises sur un autre discours, mettant à même niveau la critique du consumérisme et de notre modèle de développement. L’enjeu n’est pas seulement la « relance » de l’économie, comme s’il suffisait de recommencer comme avant, mais sa réorientation en fonction d’autres finalités. Au fond, ce que nous voulons, c’est du « pouvoir vivre », décemment, librement, tout en préservant les générations futures. C’est de fond en comble qu’il faut revoir les contours de notre conception de la richesse, de sa production et de sa répartition. Contestant ce modèle de croissance, des voix s’élèvent depuis longtemps dans des groupes altermondialistes, paysans, écologistes, associatifs. Exprimées en marge des grandes organisations, elles ont parfois été méprisées, combattues ou traitées avec condescendance. Aujourd’hui, ces problématiques sont prises partout à gauche très au sérieux. Encore faut-il en tirer politiquement toutes les conclusions...

(...)

Au tout jetable il faut substituer une économie du réutilisable et recyclable, en gardant à l’esprit que l’énergie la plus propre est celle que l’on n’utilise pas ! Savez-vous par exemple que l’énergie mise dans le packaging dépasse couramment celle de la nourriture qu’il contient ? La bataille contre le sur-emballage et l’omniprésence de la publicité, dans nos boîtes aux lettres comme sur les murs de nos villes, doit être menée d’arrache-pied. Au règne de la voiture individuelle et polluante, il faut maximiser la mobilité par le développement des transports collectifs (tram, autobus, trains), lutter contre l’étalement urbain et faciliter en ville le recours à la bicyclette et à la marche à pied. De même, face à l’hégémonie du camion dans le transport de marchandises au sein de l’Europe, il convient de favoriser les modes alternatifs, et en particulier le fret ferroviaire aujourd’hui menacé de marginalisation. Il s’agit dans le même temps de réintroduire la notion de limites et de la porter à l’échelle mondiale. Les pénuries en eau ou en énergies fossiles indiquent que l’on ne peut pas continuer à pomper sans fin les ressources naturelles. Dans un autre registre, la commercialisation d’organes ou l’enjeu de la brevetabilité du vivant montre qu’il est important de fixer des limites à la marchandisation. La question des « mères porteuses » entre de mon point de vue dans cette problématique. Je suis profondément opposée à la légalisation de la gestation pour autrui. Je ne crois pas que l’on puisse prêter ainsi son corps sans incidences potentiellement néfastes et surtout, je doute que cette pratique puisse échapper à la logique marchande, et ce quelles que soient les belles promesses ou les dispositions légales sur ce point. Si la loi favorise cette pratique d’une manière ou d’une autre, et donc lui donne une légitimité, elle ouvre la porte à une marchandisation croissante du corps. Favorisons déjà les procédures d’adoption, ouvrons ce droit aux couples de même sexe, progressons dans toutes les formes de procréation médicalement assistée mais n’ouvrons pas cette dangereuse boîte de Pandore. »

« Dépasser l’alternative entre réformes ou révolution suppose de prendre en compte la temporalité de la transformation. (...) Nous avons donc à nous inscrire à la fois dans le court, le moyen et le long terme : seule méthode réaliste pour modifier le réel. Si l’on a le nez rivé sur les trois petites réformes qui permettront de gagner la prochaine élection ou, à l’inverse, si l’on ne fantasme que sur le moment révolutionnaire en conceptualisant de manière abstraite un autre monde, celles et ceux qui souffrent ne sont pas prêts de sortir de leur condition. Il est nécessaire de planifier le changement, c’est-à-dire de penser dans le temps les ruptures sociales et écologiques. On ne mettra pas du jour au lendemain le capitalisme à la poubelle. On ne fera pas du logement social et des crèches pour tous en six mois. On ne changera pas l’école par deux ou trois circulaires étatiques. On ne combattra pas le sexisme, le racisme et l’homophobie uniquement par des lois. Tous ceux qui prétendent le contraire mentent ou se racontent des histoires. En revanche, nous pouvons saper les ressorts de la logique capitaliste, imposer les critères d’utilité sociale et de protection des générations futures dans les choix de production, nous donner les moyens d’une appropriation populaire des débats et des décisions, développer le secteur public, taxer les flux de capitaux, modifier les politiques de l’emploi, agir contre les discriminations ou encore nous donner les moyens d’une réinvention des territoires. Nous pouvons tout simplement changer de cap, en mettant en œuvre un programme d’urgence et en lançant des mesures au long cours. Cela suppose d’être arrimés à une visée révolutionnaire, c’est-à-dire de suivre la logique d’une certaine idée d’un autre monde, en sachant la décliner dans la durée en autant de mesures et d’efforts qu’il faudra pour parvenir à l’émancipation humaine. La réforme n’avance que si elle est accompagnée et soutenue par une pensée de la révolution. »

« Ce que je souhaite affirmer ici, c’est un parti pris : sans effort collectif de modernisation, l’autre gauche est durablement vouée aux marges de la vie politique. Or, pour innover, le préalable est d’en avoir le désir et l’objectif. Sans doute est-ce là une évidence mais je crois utile de la rappeler tant la rénovation ne semble pas une préoccupation majeure dans la gauche radicale : sans doute est-ce là même un euphémisme si j’en juge par le nombre de fois où l’on m’a ri au nez quand je formulais cette exigence. Au fond, l’idée plus répandue est qu’il suffirait, pour gagner, que la gauche soit plus à gauche, qu’elle redevienne ce qu’elle n’est plus. Si nous ne réussissons pas à convaincre largement au sein de la société, ce serait d’abord et avant tout en raison du fameux « complot médiatique », des moyens dont dispose la pensée dominante et de nos sempiternelles divisions. Autant d’explications qui m’apparaissent insuffisantes. Pour ma part, je pense que si la gauche radicale ne convainc pas autant qu’elle le devrait et le pourrait, c’est aussi que son discours n’est plus suffisamment en phase avec le monde contemporain. Et ceux qui pensent que les catégories populaires se moquent bien de cette ambition font fausse route. Pour mémoire, quand le PCF a commencé à devenir un parti national influent et représentant le monde ouvrier, il incarnait une modernité : le parti communiste comptait alors dans ses rangs les ouvriers les plus qualifiés, des artistes d’avant-garde tels qu’Aragon et Picasso, il parlait le langage de son temps, ses affiches étaient graphiquement d’avant-garde, les villes qu’il détenait étaient à la pointe de la novation architecturale, etc. Par ailleurs, c’est dans ses moments d’expansion que la gauche critique clamait partout « du passé, faisons table rase » ou « MLF ? : année zéro ». Quand elle avait cette audace, même si celle-ci reposait en partie sur une sorte de mauvaise foi (on s’appuie toujours sur une histoire et des traditions), la radicalité à gauche influençait davantage. Dans une période de dépression politique et de fortes mutations, la facilité est sans doute de se raccrocher aux opinions établies, de se conforter dans les références anciennes. C’est pourtant précisément le moment où il faut innover ! »

Paru dans Regards n° 65, octobre 2009

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