Accueil > Monde | Par Frédéric Sire | 1er juillet 2005

Et après|| ? Paroles de « ||non|| »

Que faire de la victoire du « non » ? Des syndicalistes, des politiques, des militants associatifs soulignent l’élan antilibéral de la campagne et l’originalité de la mobilisation. Le rêve émerge d’une constituante populaire pour sortir enfin des négociations au sommet. Le débat européen s’articule souvent avec une remise en cause des institutions et des orientations politiques nationales. Mais ce mouvement est fragile, et des risques de blocage apparaissent : comment prolonger l’union de structures et cultures politiques si diverses ? Les initiatives des uns pourraient braquer les autres, et la perspective de 2007 parasiter l’ensemble... Points de vue.

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Claire Villiers, vice-présidente du Conseil régional d’Ile-de-France, Alternative citoyenne : « La question d’une VIe République est directement posée »

« Il ne faut surtout pas en revenir à nos affaires franco-françaises. Les collectifs unitaires doivent se remettre au travail en associant très largement ceux qui ont voté pour ce « non » de gauche mais aussi les antilibéraux qui ont voté « oui » par tactique. Il faut discuter de la place relative des Etats et de l’Europe, des processus démographiques, des questions de majorité, des grandes valeurs, d’harmonisation sociale, de la définition de la charte des droits fondamentaux, en associant les propositions des organisations politiques, de la Fondation Copernic, d’Attac, etc. Il faut lancer un appel à la constitution de collectifs partout en Europe. Tout cela va avoir des conséquences sur les échéances françaises. Nous devons faire surgir une convergence de forces politiques qui peuvent postuler à une majorité à l’Assemblée nationale. La question d’une VIe République est directement posée. Ce n’est pas le moment de construire un cartel d’organisations. La situation doit allier les organisations politiques et tous les militants de la campagne pour le « non ». Quel contour ça va prendre, c’est trop tôt pour le dire. Chercher un candidat possible est un piège. »

Jean-Luc Mélenchon, sénateur, animateur de Nouveau Monde au PS : « Le PS a sa place dans le front du « non » de gauche »

« C’est une insurrection civique et un vote de classe. Nous devons être capables de lui tracer une perspective pour la suite, et assumer la continuité de cette bataille lors des Conseils européens et des référendums dans les autres pays. Il faut tracer un trait d’union sans exclusive d’un bout à l’autre du « non » de gauche, dans sa dimension à la fois politique, associative et syndicale, en gardant notre méthode souple et pragmatique. Le PS a sa place, en tant que tel, dans le front du « non » de gauche. Est-ce que le PS, à l’appel de François Hollande, est déterminé à faire gauche à part, et à rester une gauche arrogante, dominatrice ? Je plaide pour une motion rassemblant toutes les composantes du « non ». C’est un enjeu du prochain congrès. La vraie question est de savoir s’il existe ce qu’on peut appeler un nouveau front populaire et citoyen. Il va falloir imaginer une manière de fonctionner avec tous les collectifs, à la fois dans leur autonomie, qui s’est constatée pendant la campagne, mais aussi dans les relations nouvelles qu’ils ont construites avec les partis. Et puis, la question d’une nouvelle Constitution en France se pose. La présidentialisation du régime, l’irresponsabilisation de l’exécutif, se sont renforcées : quatre élections de suite dont le chef de l’Etat ne tient aucun compte. Nous devons en tenir compte. »

Bernard Cassen, président d’honneur d’ATTAC : « Ne pas dilapider ce capital »

« Nous avons gagné une formidable bataille d’idées. Il y a un élan mais pas encore de structure coordonnée susceptible de le porter et de le faire avancer. La question est de savoir comment articuler collectifs et partis. Les comités locaux d’Attac doivent travailler sur le contenu d’une renégociation en leur sein et avec les autres collectifs. Avec cette difficulté que les partis politiques vont reprendre la main : ils ont chacun leur stratégie. Plein de gens qui ne participaient à aucune activité se sont investis. Ce capital, il ne faut pas le dilapider. La LCR et le PCF vont définir leur ligne. Les collectifs unitaires vont fatalement être affectés par les positions des partis. L’euphorie du 29 mai au soir risque de ne pas durer longtemps si le sentiment unitaire n’a pas été entendu. A Attac, on ne se réduit pas au « non » de gauche. Nous nous adressons à tous les citoyens. Notre rôle n’est pas de participer à des opérations de recomposition mais de faire en sorte que nos idées soient au pouvoir. Le mouvement social doit exercer une pression sur tout le monde : les partis de gauche, d’extrême gauche et de droite. »

Marie-George Buffet, secrétaire nationale du PCF : « Je ne désespère pas que toute la gauche se retrouve sur un projet antilibéral »

« Il faut faire respecter la décision majoritaire du peuple. Des initiatives sont en cours pour que ce traité soit déclaré nul et non avenu au niveau de l’Union européenne et que soit relancée une négociation. Nous allons organiser des assises européennes avec toutes les forces progressistes du monde politique, syndical, associatif et citoyen pour donner à voir une autre Europe. La gauche doit se rassembler dans notre pays autour d’un projet alternatif. On tendra la main aux hommes et aux femmes qui ont voté « oui » et qui veulent travailler avec nous. Le débouché politique ne doit pas concerner que les partis. Ils ont un rôle à jouer mais nous avons besoin de mettre en partage la construction avec les syndicalistes, associatifs et citoyens. C’est plus difficile sur des propositions alternatives que sur le référendum, mais nous y arriverons. Le débat a traversé toutes les formations. Je ne désespère pas que toute la gauche, y compris le PS, se retrouve sur un projet antilibéral. L’alternative ne viendra pas d’une deuxième, troisième ou quatrième gauche, mais d’une traduction politique majoritaire. »

Yves Salesse, président de la Fondation Copernic : « Les partis doivent prendre garde à ne pas entraîner un retour en arrière »

« Si cette campagne n’avait pas été unitaire, je ne suis pas sûr que nous aurions gagné. C’est la dynamique unitaire qui a donné cette victoire. C’est une leçon essentielle. Les collectifs doivent prolonger leur activité contre les offensives libérales. Nous pouvons obtenir le retrait définitif de la directive Bolkestein, l’amélioration de celle sur le temps de travail, le moratoire sur les libéralisations des services publics. Sur le plan national, puisque tout ça est combiné, nous avons des batailles à mener contre l’ouverture du capital d’EDF-GDF, les fermetures de bureaux de poste. Ces collectifs devront se tourner vers l’extérieur et organiser des assemblées populaires unitaires, lieux de débat de nos propositions. Si le PCF organise seul des forums, cette idée est mort-née. Beaucoup de citoyens de gauche antilibéraux, avec qui on peut se retrouver, ont voté « oui ». Il faut s’enraciner plus profondément dans les milieux populaires, et profiter de l’impact du « non » français pour prolonger dans les autres pays le débat que nous avons réussi à imposer en France. Il est possible de combiner l’activité unitaire et l’existence des différentes organisations. Nous avons commencé à réduire la coupure entre mouvements social et politique. Mais les partis doivent prendre garde par leurs initiatives à ne pas entraîner un retour en arrière. Je défends l’idée de la nécessité d’une force de la gauche anticapitaliste. »

Alain Krivine, porte-parole de LCR : « Le « non » de gauche permet tout mais ne règle rien »

« Depuis que je milite, je n’ai jamais senti dans une campagne un tel soutien populaire et une telle hostilité de toutes les institutions, Eglise, patronat ou partis. Après l’échec des mobilisations ces trois dernières années, c’est une vraie revanche sociale. Quelle réponse en positif, alternative et unitaire, vont être capables de donner ceux qui ont participé à la campagne du « non » de gauche ? Le « non » permet tout mais ne règle rien. Je ne crois pas que la priorité aujourd’hui soit de concocter une nouvelle constitution. Les gens attendent une réponse sociale à la crise sociale. Deux gauches s’affrontent, indépendamment des frontières des partis. Une d’accompagnement libéral et une autre de rupture. Celle de Hollande ne deviendra pas antilibérale. Réussir à rassembler des communistes, la Ligue, des PS, des Verts, des syndicalistes et des associatifs, c’est du jamais vu. Le PC et la Ligue doivent tout faire pour respecter la légitimité et l’indépendance des comités unitaires qui ne sont pas des embryons d’un nouveau parti. Ces collectifs ont deux fonctions : mener des actions contre le libéralisme et organiser des débats pour que chacun amène ses propositions. Il ne faut surtout pas y mêler maintenant la dimension électorale. Au niveau européen, nous envisageons des assises avec tous les courants antilibéraux du mouvement social. »

Etienne Adam, élu de l’Association pour de nouvelles perspectives à gauche (ANPAG) à Caen : « Un candidat unique, issu des mouvements sociaux »

« On a connu un phénomène de repolitisation en profondeur. Il faut que ce regroupement prenne aux yeux des gens une consistance, qu’il apparaisse comme un pôle alternatif ouvert. Dans les mouvements de chômeurs, ça n’a pas beaucoup bougé. Il faut leur offrir un cadre. Je souhaite la mise en place d’états généraux pour élaborer une nouvelle constitution et construire un processus d’unification des droits. Les formes classiques de partis ne sont pas suffisantes. Il faut réinventer de nouveaux modes d’approche. Il faut ouvrir des lieux où les différentes composantes puissent être sur un pied d’égalité. Il faut vouloir prendre la majorité en organisant les prochaines échéances électorales. Pour 2007, il faut à tout prix qu’il y ait un candidat unique de tout ce qui fait la gauche antilibérale, issu des mouvements sociaux et qui refuse une carrière politique. Sinon on va rentrer dans des rivalités entre les partis. Ce serait un signe fort de dire qu’on veut en finir avec ce monarchisme républicain de la Ve République. Confions la charge de nous représenter dans l’élection présidentielle à quelqu’un dont on sait qu’il ne voudra pas être monarque. Une opinion européenne démocratique et sociale est née, mais le détour national est encore une nécessité. »

Isabelle Lorand, membre du conseil national du PCF : « Cet espace antilibéral est devenu la première force de gauche »

« J’ai adhéré au PCF en 1977. Je n’avais pas vécu une campagne pareille depuis très longtemps. Premièrement, du rêve a émergé. Deuxièmement, de l’alternative. Troisièmement, de la dynamique politique. La mayonnaise a pris parce que, pour la première fois depuis vingt ans, une force politique capable d’être majoritaire est apparue. Face au choix entre un libéralisme soft ou hard, les organisations en rupture avec le capital étaient auparavant satellisées. Dans le prolongement des régionales, tout cet espace antilibéral est devenu de fait la première force de gauche. Il est fort de sa diversité. Si nous sommes dans des lieux différents, ce ne sont pas des accidents de parcours. Je me bats pour que le Parti communiste lance un forum sur une proposition alternative qui soit la sienne. Pour autant, le fait de vouloir en finir avec le capitalisme nous rassemble. Aller plus loin ensemble n’est pas incompatible avec un travail spécifique dans chaque organisation. Je n’ai pas entendu une seule fois, pendant la campagne, l’expression « parti de la gauche ». Je défends l’idée d’une force qui existe d’ailleurs déjà. Se pose maintenant la question des personnes. Il ne faudrait pas que des stars du « non » de gauche s’imposent et se positionnent a priori comme rassembleurs de la gauche alternative. Je penche personnellement pour un candidat communiste en 2007 mais ce n’est pas un postulat. Au niveau européen, on ne part pas de rien : il existe déjà le parti de la gauche européenne dans l’espace communiste, les forums sociaux, etc. Il faut aller au-delà. »

Didier Le Reste, secrétaire général de la fédération CGT des cheminots : « Travailler à des passerelles n’est pas si simple »

« Les résultats expriment des exigences et des inquiétudes sur les politiques socio-économiques menées en France mais aussi sur l’orientation libérale européenne. Le mouvement syndical est interpellé : il doit peser sur les politiques. Nous revendiquons le retrait de la directive sur le temps de travail, le retrait de la directive Bolkestein, mais aussi de toutes celles qui fragilisent le secteur ferroviaire. Une dynamique a été enclenchée, il faut savoir la prolonger dans l’intérêt des salariés et des citoyens. Mais il y a quand même un certain nombre de divergences entre les partis politiques, associations, syndicats sur la vision de la société et le contenu des alternatives. Cela n’a pas été gommé d’un trait même si une réappropriation du débat public a eu lieu. La CGT a fait cette proposition de rassembler les grandes confédérations syndicales, de proposer une négociation nationale au patronat et au gouvernement sur les dossiers les plus urgents, pour « capitaliser » la dynamique qui a été enclenchée. Il faut que chacun à sa place puisse contribuer à conforter cette dynamique. Travailler à des passerelles n’est pas si simple. »

Francine Bavay, vice-présidente du Conseil régional d’Ile-de-France, Verts : « Le contenu des batailles donnera les grandes lignes d’un projet commun en 2007 »

« Lors des réunions publiques, on s’est rendu compte que les gens qui se retrouvaient s’étaient déjà mobilisés sur les retraites, contre la guerre en Irak, dans le cadre de forums sociaux locaux. Le terreau ne demandait qu’à être arrosé pour fabriquer cette jolie fleur citoyenne. Il y avait une sorte de bonheur, de fierté à oser dire « non » : un vrai cadeau politique. Il est hors de question de laisser retomber une telle mobilisation citoyenne. Il faut exiger que ce texte soit retiré du vote dans les autres pays, et qu’on fasse une autre proposition de constitution. La question qui s’est posée sur la Constitution européenne doit se poser aujourd’hui sur la Constitution française. Nous devons proposer pour le Conseil européen de Luxembourg une construction européenne solidaire, favoriser l’intégration des nouveaux entrants et mettre sur pied un minimum salarial européen. En attendant, il faut faire vivre la convergence unitaire, et mener des combats ensemble : le contenu de ces batailles donnera les grandes lignes de ce que pourrait être un projet commun pour la gauche en 2007. La logique est celle des forums sociaux européens, plus que la construction d’une organisation à proprement parler. J’espère que toutes les stratégies individuelles seront étouffées par la dynamique citoyenne qui est à l’œuvre. Un candidat unique devrait n’être membre d’aucune organisation politique. »

Pierre Khalfa, responsable national de l’union syndicale G-10 Solidaires : « Lancer un processus constituant populaire »

« Une alchimie, dépassant les sectarismes organisationnels traditionnels, a pris. Elle a marqué politiquement la campagne. Cette dynamique unitaire doit perdurer. Les collectifs ont plusieurs tâches : être des creusets pour lancer des mobilisations à l’échelle européenne et lutter contre les politiques libérales gouvernementales en France. Enfin, ils doivent rester des lieux de débats : quelle politique veut-on pour l’Europe et pour la France ? Au niveau européen, il faut sortir de la négociation entre gouvernements et construire des rapports de force en lançant un processus constituant populaire. Le FSE d’avril 2006 peut être un moment fort dans ce processus. La campagne pour le « non » ayant compté dans ses rangs des responsables politiques, il serait absurde de les exclure. Mais il faut rester vigilant afin d’éviter des récupérations politiciennes. Dans l’absolu, il serait souhaitable qu’un parti regroupe tous ceux qui sont en rupture avec les politiques néolibérales et sociales-libérales : une partie importante des Verts, le PCF, la LCR et la gauche du PS. Mais c’est une vue de l’esprit. Entre le souhaitable et le possible, il y a le gouffre de la réalité. »

François Simon, Alternative citoyenne, ex-candidat du PS à Toulouse : « L’actuel PS ne se pose pas de questions »

« Des états généraux sont nécessaires pour mandater nos élus qui ne peuvent pas continuer à faire de la politique sans se préoccuper de l’avis de la population. Il faut reconstruire la gauche en tenant compte du grand mouvement populaire qui a rassemblé le mouvement associatif, altermondialiste et syndical, les citoyens et les partis politiques. L’actuel PS ne se pose pas de questions. D’autres appareils, comme le PCF, ont intégré qu’ils n’étaient pas au centre de la démarche. Il ne s’agit pas de casser les partis mais de les intégrer dans un mouvement plus large. C’est une remise en cause de la césure instaurée par la charte d’Amiens (1). Nous vivons un moment politique historique de redéfinition de ce qu’est la politique. Il est très malsain d’avoir à gauche un parti hégémonique. Pendant longtemps, le PS n’a pas trop dérapé parce qu’il existait un PCF fort. Il me paraît essentiel que le PS ait à côté de lui un alter ego plus ancré sur des valeurs de gauche. Aujourd’hui, nous souhaitons moins voir se construire un nouveau parti sous une forme classique et historique qu’un mouvement politique qui regroupe des forces différentes. »

Recueillis par Marion Rousset et Frédéric Sire

Paru dans Regards n°19, été 2005

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