Accueil > Economie | Analyse par Benoît Borrits | 16 août 2011

Et maintenant, l’inflation ?

La dégradation, le 6 août dernier, de la note américaine et la fébrilité de l’économie internationale laissent penser que la crise de la dette publique est aujourd’hui ouverte. Le début de reprise économique sans gloire de l’année 2010, obtenu par une intervention et un endettement massif des Etats, est bien derrière. Si la crise se confirme, l’unique solution pour les possédants consistera à financer la dette publique par émission monétaire et à recourir à l’inflation. Retour sur une spirale dangereuse.

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La crise de la dette grecque semblait avoir été solutionnée le 21 juillet dernier grâce à un accord essentiel des 17 pays de la zone Euro. Un nouveau plan d’aide de 160 milliards d’euros a été décidé, avec, pour la première fois, une contribution de 37 milliards de la part du secteur financier. De même, aux Etats-Unis, le 1er août, républicains et démocrates ont trouvé un accord in extremis pour éviter le défaut de paiement. Grâce au relèvement du plafond de la dette, les Etats-Unis peuvent à nouveau emprunter sur les marchés financiers et les salaires des fonctionnaires de la première économie sur monde pourront être honorés. Dans les deux cas, la catastrophe semblait avoir été évitée et pourtant rien n’y fait : depuis quelques semaines, les indices boursiers sont à l’agonie. En deux semaines, l’Euro Stoxx 50 et le Dow Jones enregistreront 10 séances consécutives de baisse avec des replis respectifs de 14,33% et 9,75%. Pire, après ces dix séances, l’agence de notation Standard & Poors annonce la fin de la notation AAA des emprunts américains. La grande crise de la dette publique serait-elle en train de commencer ?

Après le court répit macro-économique de 2010, les indices économiques des Etats-Unis et de l’Europe plongent à nouveau. Comment interpréter cette rechute suite au début de reprise faible en emplois de l’année 2010 ? Retour à la crise de l’automne 2008. Le moteur essentiel de cette crise a été la contamination du secteur financier par les crédits « subprime », ces prêts hypothécaires qui ne pouvaient tenir que dans le contexte d’un marché immobilier en hausse permanente. La faillite retentissante de la banque Lehman Brothers a mis le feu aux poudres. Les banques ne se faisant plus confiance, les marchés inter-bancaires ont cessé de fonctionner et le robinet du crédit s’est tari. Les marchés actions ont brutalement chuté faisant suite à une baisse lancinante d’une année déjà (initiée à l’été 2007). D’un coup, le spectre d’une récession violente de l’économie se faisait jour.

Quand les libéraux nationalisaient les banques...

C’est alors que le keynésianisme est revenu à la mode : contre des agents économiques atomisés qui ne pouvaient que suivre le pessimisme ambiant et renforcer la récession selon le mécanisme bien connu de la prophétie autoréalisatrice, il fallait qu’un acteur majeur s’oppose au marché et le seul possible était l’Etat. Subitement et en contradiction avec tous les principes du néolibéralisme, les Etats se sont massivement mis à investir. En rachetant des établissements bancaires en difficulté et en nationalisant de facto ceux-ci, chose inimaginable quelques mois seulement auparavant. Du coup, la sacro-sainte règle de la limitation des déficits budgétaires de la zone euro à 3% a volé en éclat, faisant fi du Traité de Lisbonne. Chaque Etat s’est mis à investir à la place d’un secteur privé défaillant. Tout ceci n’était possible que parce que ces Etats n’avaient aucun mal à se financer sur les marchés : devant le krach des bourses, les obligations d’Etat apparaissaient comme le placement le plus sûr du marché.

Les bourses des pays émergents rebondiront dès 2009, leur économies avec. Dans les pays « développés », la reprise pointera son nez durant l’année 2010. Cette récession semblait de courte durée. Pourtant, un petit incident sur un pays périphérique a changé la donne : le 5 octobre 2009, suite à l’élection d’un gouvernement social-démocrate, les marchés s’en prennent à la dette de la Grèce, ouvrant un feuilleton à répétition qui nous tiendra en haleine toute l’année 2010 et le début de l’année 2011. Cet incident marque l’entrée dans un nouvel environnement.

L’intervention massive des Etats pour sauver l’économie mondiale n’a été possible que parce que ces Etats ont pu emprunter sans problème sur les marchés. Ce faisant, ils se sont brutalement endettés. La dette publique américaine qui tournait autour de 60% du PIB dans les années 1990 et 2000 se trouve brutalement portée à plus de 80% et son rythme de progression naturel devrait la porter à 110% à l’horizon 2015. La dette publique française passera de 67,5% en 2008 à 78,1% en 2009. Même l’Allemagne, présenté comme l’élève modèle de la zone euro verra son endettement passer de 66,3% en 2008 à 73,4% en 2009. Ceci sans parler de l’Italie où l’endettement atteint 120% ou du Japon avec plus de 200%. En soi, il n’existe aucune limite arithmétique à l’endettement : on peut toujours s’endetter dès lors que des individus consentent à prêter... mais on ne sait jamais quand cela s’arrête.

Au beau milieu de l’automne 2008, le FMI avait demandé à ses membres, les Etats, de tripler le montant de ses capitaux : cela était facile au moment où les Etats pouvaient se financer sans problème. Ce fait était passé relativement inaperçu et signalait que l’établissement international anticipait cette future crise de la dette. Serait-elle déjà là ? Désormais, les marchés pressent les Etats de réduire leur déficit et leur endettement, si possible par des coupes claires dans les budgets plutôt que par des hausses d’impôts. Mais en limitant leur dépenses, les Etats réduisent les politiques keynésiennes contra-cycliques de relance et contribuent ainsi à replonger l’économie mondiale dans la récession qui menaçait en 2009. En limitant la croissance, donc le PIB, c’est la chance de voir réduire l’endettement qui disparaît : tels des enfants gâtés, les marchés veulent tout et leur contraire.

Les scénarios de l’inflation

Si il est exclu de relever les impôts, si la croissance n’est plus une option viable, la seule solution qui restera alors aux Etats sera de « monétiser » cette dette : si plus personne ne veut financer les Etats à des taux d’intérêt raisonnables, il suffit alors que les Banques centrales créent de la monnaie nouvelle en achetant directement les obligations émises par les Etats. Cela n’est, bien entendu, pas sans risque inflationniste... mais pour les possédants, l’inflation n’est-elle pas préférable aux défauts de paiement et à la spirale sans fin de la récession ?

Pour l’instant, les règlements de l’Union européenne interdisent à la Banque centrale européenne de le faire. Pour autant, voilà maintenant de longs mois que la BCE achète sur le marché secondaire des titres grecs, portugais et irlandais. Devant la nouvelle spéculation contre les dettes italiennes et espagnoles, Jean-Claude Trichet, gouverneur de la BCE, a confirmé le 4 août intervenir sur ces titres, tout en réaffirmant combattre l’inflation, ce qui n’a d’ailleurs pas été du goût de tout le monde : l’inflation n’est-elle plus un sujet de première importance ? Pourtant, en Europe, cette évolution mettra quelques mois, voire années à se mettre en place. La raison est institutionnelle : il faudra changer les traités européens pour le faire. En attendant la récession risque de faire de nouveau dégâts en Europe.

Pour autant, l’inflation est-elle une bonne nouvelle pour les classes populaires ? Elle permet de dévaloriser régulièrement les salaires. Pour les actionnaires, ce sera une source de compétitivité... à moins que les salariés ne se mobilisent et obtiennent une revalorisation des rémunérations. De même, les obligations du trésor et la monnaie sont souvent les seuls actifs des classes moyennes détenues sous forme de comptes en banque, livrets d’épargne et fonds de pension pour la retraite. A l’inverse, les possédants ont la possibilité de diversifier leur patrimoine et de se protéger de l’inflation.

Le retour probable de l’inflation laissera de nombreuses questions ouvertes qui ne pourront se régler que par la politique, elle-même déterminée par la situation du mouvement social. En Espagne, en Grèce et comme en Israël, le mouvement des indignés pose la seule question qui vaille : allons-nous nous engager vers une société dans laquelle les droits de chacun à une existence digne seront reconnus et mis en œuvre ou rester dans le règne sans fin de la marchandise, règne dans lequel l’individu n’a de valeur qui s’il est capable de produire de façon concurrentielle, ce qui suppose qu’il ait accès au capital. Si inflation il y a, qui paiera la note ?

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