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Accueil > Environnement | Par Mathilde Goanec | 12 mai 2011

Et si on supprimait les pesticides ?

Ils sont peu nombreux à croire vraiment
à une agriculture 100 % biologique.
Pourtant, le consensus s’est fait
sur la baisse de la consommation de produits
phytosanitaires.

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Comme pour le nucléaire,
la question mérite
d’être posée : peut-on
imaginer, en
France, une agriculture
sans
pesticides ?
Et à quelle
échéance ?
Au cœur de
ce débat, il y
a d’abord les
précurseurs,
les militants
de l’agriculture
biologique, qui
refusent depuis
bien longtemps de
mettre un gramme de
produit phytosanitaire
dans leur sol. Georges Toutain
est de ceux-là. Ce vieux monsieur,
ancien agronome, président d’honneur du Mouvement
pour le droit et le respect des générations
futures, a passé une partie de sa carrière
dans les palmeraies du Maghreb, et cultive désormais
des fruits 100 % bio dans sa Picardie
natale. «  On a voulu nous faire croire que les
savoir-faire de l’agriculture paysanne étaient
désuets mais c’est faux. Je sais par expérience
que l’on peut se passer des pesticides et j’en
fais la preuve dans mes prés-vergers
depuis vingt ans.
 »

Haies et talus

Pour Georges Toutain,
le passage à
une agriculture
sans aucun
pesticide peut
se faire rapidement,
à condition de
changer radicalement
de manière de
faire : « Nous
devons revenir
à des rotations
plus larges de la
production, associer
élevage et cultures,
et réaménager l’espace
naturel, les haies, les talus,
les prés pour préserver l’habitat des
auxiliaires naturels de culture… On ne doit pas
diminuer l’utilisation de pesticides chimiques,
on doit s’en passer totalement.
 »

Claudine Joly, responsable de la question au
sein de France nature environnement, tempère cet enthousiasme : « Faire sans pesticides du tout, non, je n’y crois pas pour le moment. » Pour
elle, nous manquons cruellement de recul quant
à la conversion en biologique des grandes surfaces,
et certaines plantes se seraient tellement
habituées aux pesticides qu’il serait difficile de
les en désintoxiquer sans les détruire. Pourtant,
Claudine Joly a dans sa besace plusieurs idées
bien concrètes, chipées notamment aux pays
nordiques.

Première urgence : mettre en place
un organisme de conseil indépendant,
financé par
l’Etat, une sorte de
« médecin en chef
des cultures » qui
rappellerait que,
comme pour les
antibiotiques,
les pesticides,
ce n’est pas automatique… «  Qui
conseille les
agriculteurs ?
Ce sont les
coopératives,
qui les fournissent
dans le
même temps en
produits chimiques !
 »,
s’insurge Claudine Joly.

L’agronome prône également
la taxation des produits phytosanitaires
et la réorientation complète des
recherches vers l’agro-écologie, de manière à
produire des « auxiliaires naturels » qui agiront en
prédateurs des insectes et des maladies. Là encore,
il y a urgence : « A grands coups de phytosanitaires,
on a tué de nombreux auxiliaires, et
on ne sait pas les recréer artificiellement. Il y a
un potentiel pour une reconversion, mais il peut
disparaître si on n’accélère pas le mouvement.
 »

1 000 fermes biologiques

Toutes ces propositions sont connues, elles
figuraient même dans les textes du fameux Grenelle
de l’environnement, « qu’on a glorieusement
perdu
 », ironise, un peu amère, Claudine
Joly. Seule avancée concrète : mille
fermes biologiques expérimentales
ont été mises
sur pied avec le soutien
de l’Etat, dans
le cadre du plan
Ecophyto. Lancé
en 2008, il a
pour ambition
de réduire de
50 % l’utilisation
des pesticides
d’ici à
2018. Pour le
moment, il n’y
a pas vraiment
de quoi pavoiser
 : de 67 millions
de doses de
phytosanitaires vendues
en 2008, nous
sommes passés à 65 millions
en 2009, et les chiffres
pour 2010 se font attendre.

Guy Paillotin, secrétaire perpétuel de l’Académie
de l’agriculture, à l’origine du rapport à
la base du plan Ecophyto, revient sur le laborieux
consensus qui s’est finalement fait sur
la question : « Nous sommes les plus gros consommateurs en Europe de produits phytosanitaires,
donc revenir en arrière est difficile. Et
puis il y a une sorte de double jeu chez les agriculteurs
 : nombre d’entre eux, et pas des écolos
barbus, ont déjà sérieusement réduit leur
consommation en pesticides, mais ne le diront
pas, liés par une espèce de solidarité avec le
reste du monde agricole.
 »

S’il reconnaît leur dangerosité, Guy Paillotin ne
croit pas à un avenir entièrement sans pesticides.
« Les rendements du bio sont sympathiques
mais ne suffiront
pas à nous nourrir à prix
abordable. L’un des
progrès de l’agronomie
traditionnelle
est d’avoir permis
de diminuer
le coût de
l’alimentation
et de faire
manger tout
le monde à
sa faim.
 »

A bout de souffle

Une partie des
écologistes réfute
cette assertion,
Georges Toutain le
premier : « On a décidé,
dans la période de l’après-guerre
d’utiliser des engrais et des
pesticides pour soi-disant nourrir le monde…
Mais je peux vous assurer qu’à cette époque,
personne ne mourrait de faim en France, bien
au contraire : on a même réussi à nourrir l’Allemagne
pendant la guerre avec nos méthodes !
 »

Divergeant sur l’analyse, les deux agronomes
s’accordent pour dire que le système est
aujourd’hui à bout de souffle. «  Nous constatons
aujourd’hui une diminution des rendements
due à l’apparition de résistances chez
les parasites, rompus aux produits phytosanitaires,

concède Guy Paillotin. On va donc droit
dans le mur si on ne change pas notre manière
de faire.
 »

Même la Fédération nationale des syndicats
d’exploitants agricoles (FNSEA),
longtemps portée par la logique
productiviste, revoit
son discours depuis
quelques années,
et préconise elle aussi
des «  méthodes
alternatives
 », même
si le zéro pesticides
reste impensable :
« Réduire , c’est bon
pour l’agriculteur, qui est
quand même le premier exposé,
et c’est bon aussi pour limiter les
coûts
, explique Pascal
Férey, responsable
de la commission environnement
du syndicat. Après, il y a des
domaines où l’on ne sait pas faire sans, dans
l’arboriculture, le maraîchage par exemple. Et
il y a des produits dont on ne peut vraiment
pas se passer, comme les insecticides. Soit on
traite, soit on perd la récolte.
 »

Sortir du « tout-pesticides », même timidement,
et fouiller dans la palette d’outils pour tenter de
s’extraire de la camisole chimique dans laquelle
est maintenue l’agriculture française depuis près
de quarante ans. La plupart des formations politiques
sont dans cette logique, à des degrés qui
varient selon leurs liens de circonstance avec
les syndicats agricoles.

« Biocontrôle »

On se souvient notamment de Nicolas Sarkozy
brocardant les écologistes devant un parterre
conquis au Salon de l’agriculture en ce début
d’année… Antoine Herth est l’auteur du rapport
remis le mois dernier au ministre de l’Agriculture
sur le principe du « biocontrôle » – qui préconise
de développer en France les différentes techniques
d’écogestion contre les insectes, les
ravageurs ou les maladies, à l’aide de parasites
naturels, de champignons, de levures, etc.

«  L’écologie reste une priorité, indépendamment
des déclarations qui ont pu être faites ces derniers
temps,
assure le député UMP du Bas-
Rhin. D’autant plus que nous entrons dans une
nouvelle phase réglementaire au niveau européen
 : à chaque fois qu’un produit plus propre
entraîne les mêmes effets qu’un phytosanitaire,
il doit s’y substituer. Tout comme le principe
d’écoconditionnalité, qui stipule que les agriculteurs
qui bénéficient d’une aide de la Politique
agricole commune (PAC) peuvent subir
un contrôle sur leur utilisation des phytosanitaires.
Aucun de ces instruments n’est remis
en cause.
 »

Le PS, mis sous pression par la
montée d’Europe-Ecologie
lors des dernières élections,
régionales et cantonales, s’est
également saisi du problème
dans son programme pour 2012.
Ainsi, le Parti socialiste clame, par la
voix de son secrétaire national
à l’agriculture, vouloir faire évoluer
le domaine vers des pratiques écologiques
et durables.
« Nous souhaitons encourager
l’agriculture biologique
par des incitations financières
, rapporte
Germinal Peiro, mais également remettre
de l’agriculture autour des villes, par le biais
de préemptions par exemple, ou encore orienter
les recherches de l’Institut national de la
recherche agronomique (Inra) vers le domaine
des pesticides naturels.
 »

Cela suffira-t-il ? D’ores et déjà, les mentalités
ont évolué sur la question longtemps verrouillée
des pesticides, comme l’illustre le témoignage
de Vincent Bennet, proviseur d’un lycée agricole
de la Beauce, territoire de grandes cultures
céréalières. «  Nous avons converti en bio une
partie de notre exploitation et, à chaque réforme
de l’enseignement agricole, cette question-là
avance. Croyez-moi, même s’il reste toujours
des réticents, on trouve des
convaincus chez les plus
jeunes comme chez les
agriculteurs déjà expérimentés
. »

Subir ou réagir

Il est grand temps : « Jamais l’industrie chimique
n’aurait pu s’imposer avec des politiques
dignes de ce nom, mais jusqu’ici, on a eu affaire à
une classe politique qui s’est contentée de subir au lieu de réagir
,
se désole Georges Toutain.
Actuellement, les choses changent,
et c’est plus qu’un frémissement. Mais il est
clair qu’on s’en sortira par la base, en faisant la
preuve de nos résultats. C’est le seul moyen de
convaincre.
 »

Manger mieux, les recettes politiques

Par Rémi Douat

C’est une avalanche éditoriale et documentaire. La télé d’abord,
parce que le sujet est vendeur, nous la sert à toutes les sauces :
la bouffe. Version télé-réalité, portrait de chef à la mode ou reportage
lénifiant sur l’huile d’olive des marchés provençaux… Difficile
d’y échapper, il paraît que la cuisine est devenu le passe-temps
favori des Français. Mais dans cette déferlante, pas que des bonnes
nouvelles. C’est aussi un message alarmant qui déboule dans nos
cuisines, de quoi faire avaler le frichti de travers. Le propos : si nous
ne mourrons pas dans d’atroces souffrances suite à l’ingestion de
cette bouffe immonde, nous condamnons à coup sûr notre planète
à très court terme. Il faut illico arrêter la bidoche, les fraises en hiver,
et surtout, nous dit Marie-Monique Robin dans l’enquête magistrale
qu’elle vient de livrer (rencontre à lire ici et dans Regards n°8, mars 2011) prendre
conscience de la camisole chimique dans laquelle nous a enfermés
le productivisme. Alors nous nous sommes posé frontalement la
question : peut-on interdire les pesticides ? Interrogation qui semble
centrale pour résorber la crise de confiance dans laquelle nous nous
sommes installés. Il est temps, et c’est l’ambition de ce dossier, d’affirmer
que l’alimentation est un enjeu politique majeur, dont il faut se
saisir au-delà de la démarche individuelle. L’Amap, c’est bien, mais
une collectivité qui passe au bio, c’est mieux. En clair, les actions
doivent être concertées et collectives pour remettre l’alimentation à
la place qui convient : centrale.

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