Accueil > Résistances | Par Marion Rousset | 13 novembre 2012

Etienne Balibar : « L’énergie du désespoir et la force de l’espérance »

Les citoyens européens défileront le 14 novembre contre les politiques d’austérité, à l’appel de la Confédération européenne des syndicats. L’Espagne, la Grèce et le Portugal ont même lancé le mot d’ordre de la grève générale. Retour sur cette initiative avec le philosophe Etienne Balibar.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Regards.fr. Les appels à la grève générale européenne sont-ils un premier pas vers une européanisation des mouvements sociaux ?

Etienne Balibar. J’espère que la grève sera un succès, et qu’elle enclenchera une dynamique. À quelles conditions ? Ne discutons pas à l’infini de l’usage des mots : « grève générale » est une expression qui a toute une histoire et donc des résonances variées. D’un côté le mythe du grand soir, où la logique du capital va se trouver inversée, de l’autre les « journées d’action » routinières, qui servent aux syndicats à faire voir leur influence, dans l’attente de négociations. Entre les deux, de grands moments de luttes sociales qui acquièrent une portée politique, bien que toujours dans un cadre national. Ce qui me paraît important dans l’appel de mercredi, c’est qu’il s’efforce de réaliser une triple unité d’action. Entre travailleurs des différents pays européens et aussi entre salariés du public et du privé, souvent représentés par des syndicats au langage différent, mais qui cette fois ont identifié un même « danger principal ». Enfin, entre générations différentes, en mettant l’accent sur la signification dramatique du chômage des jeunes en Europe. Donc, aussi, entre populations stables et précaires, actifs et chômeurs. On mesurera la réussite du mouvement à sa capacité de réaliser ces trois unités.

Quels sont les obstacles à cette réussite ?

Ils sont considérables. Le premier, c’est la difficulté de mobiliser les travailleurs quand l’insécurité est quotidienne et que des millions d’emplois ont déjà été perdus. Ce qui veut dire des millions de vies détruites, des réseaux de solidarité et des instruments de lutte démantelés. Le second, c’est la tragique incapacité des syndicats à sortir de leur crise historique, en inventant un syndicalisme transnational. Ce que vous appelez une « européanisation des mouvements sociaux » ressemble à un cercle vicieux : il faut des mouvements puissants pour rénover les organisations, et des organisations offensives pour impulser les mouvements… Mais on peut poser la question à l’envers : si les mouvements sociaux, dont fait partie le mouvement syndical, ne se développent pas au niveau européen, le capitalisme financier peut continuer à jouer sur la « division des pouvoirs » entre entreprises, gouvernements nationaux et institutions européennes ou internationales. Et il peut continuer à entretenir la division entre les territoires, les traditions politiques des peuples qu’il faut réduire à l’impuissance pour développer la « compétitivité » néo-libérale. Pour le mouvement social, devenir européen n’est pas seulement une question de « masse critique », c’est une question d’objectif politique et de vision du monde. On est devant une alternative très simple : ou le nationalisme et le déclin, ou l’internationalisme et la capacité de lutter pour une Europe des citoyens, altermondialiste.

Pour construire une Europe de la solidarité, vous en appelez à une révolution « par en bas ». Que peuvent justement les citoyens européens ?

Tout le monde s’accorde pour nous expliquer qu’il faut opérer un « saut fédéral ». Et beaucoup ajoutent que ça ne sera pas possible sans un progrès démocratique, pour ne pas dire une révolution démocratique en Europe. Certes, l’initiative pour le moment n’est pas du côté des citoyens. Elle est du côté des opérateurs financiers, des institutions de la « gouvernance » mondiale et européenne qui se règlent sur les intérêts de la finance, et des classes privilégiées. Quand j’ai parlé de « révolution par en bas », c’était pour dire qu’il fallait répondre à la tentative actuelle de « révolution par en haut », à travers la constitutionnalisation de l’austérité et de la concurrence entre les peuples. Sinon cette politique néo-libérale deviendra irréversible. Et elle détruira l’Europe. Tout ceci remonte à un virage pris dans les années 80, quand le « couple franco-allemand » et la « commission Delors » ont fait l’Europe monétaire, et ont laissé tomber « l’Europe sociale ». On nous dit qu’il ne peut pas y avoir une monnaie unique sans budget commun, mais la vérité est qu’on ne peut pas avoir de budget commun si on n’a pas de politique sociale commune. Donc la « révolution par en bas » exige de reprendre les choses à ce point. Sans faire comme si rien ne s’était passé et en essayant de comprendre ce qui a manqué alors en termes d’idées, de forces et de propositions. Ce n’est pas une recette, c’est une alternative à imposer avec les citoyens dans les conditions d’aujourd’hui, quand on a le dos au mur. Or parler des « citoyens européens », c’est justement poser la question des mouvements sociaux, et de leur convergence vers un objectif politique pour tout le continent. Beaucoup de camarades sincères nous disent : il n’y a pas de citoyens européens, parce qu’il n’y a pas de peuple européen « souverain », pas de pouvoir démocratique en dehors des nations. Je dis que c’est l’inverse. D’une part, le pouvoir est de moins en moins démocratique dans les nations. D’autre part, le peuple ne précède pas la démocratisation des institutions et des pouvoirs, c’est l’inverse. Plus il y aura de mouvements en Europe, qui mettent les représentants devant leurs responsabilités, comme l’avaient fait les indignados espagnols, plus il y aura de citoyenneté en Europe.

La situation d’un pays comme la Grèce peut-elle devenir le moteur de cette transformation ?

Oui, mais pas toute seule. L’Europe de la finance et de l’austérité hésite entre deux stratégies : ou bien faire de la Grèce le « laboratoire » d’une société où tout est privatisé, où les services sociaux et les salaires sont réduits au minimum, où la précarité est devenue la norme ; ou bien se débarrasser de la Grèce comme d’un citron pressé, la « sortir » de l’Euro et donc de l’Europe. En fait, ces deux options conduisent au même résultat, avec des conséquences incalculables. À savoir, la destruction d’une nation européenne. Les Grecs résistent de toutes leurs forces, malgré la complicité de la classe politique traditionnelle et la pression du néo-fascisme de « l’Aube dorée ». Autour de Syriza en particulier, ils inventent des formes de lutte et de solidarité, disant à la fois non à l’austérité et non à la sortie de l’euro. Nous pouvons apprendre énormément de cette lutte, nous en inspirer. Mais nous devons aussi la relayer et la généraliser à l’ensemble de l’Europe. Même en Allemagne ! Sinon elle n’a aucune chance de l’emporter, et nous en payerons tous le prix. C’est la proposition qui a émergé de la rencontre des mouvements « Pour une autre voie en Europe », à Florence du 8 au 11 novembre.

N’y a-t-il pas un risque à parier sur l’énergie du désespoir ?

Bien sûr qu’il y a un risque, mais depuis quand, dans les situations critiques, pourrait-il y avoir des politiques sans risque ? Et le plus grand risque n’est-il pas de continuer sur les mêmes rails ? Commençons donc par mesurer l’étendue du désespoir de ceux dont les vies sont détruites. Ensuite faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour que ce désespoir se traduise en protestations, en revendications. Mais il faut être conscient, de bout en bout, que tous les dérapages sont possibles, que la paupérisation et l’effondrement des sécurités peut engendrer la violence sans but, la recherche des boucs émissaires, et que beaucoup de bénéficiaires de la crise n’attendent que cela pour développer les politiques « sécuritaires » ou pour proposer des solutions « autoritaires ». Donc sachons ne pas censurer le désespoir, mais construisons de l’espoir, sinon nous aurons le pire. Il y a une énergie du désespoir et il y a une force de l’espérance. La politique a toujours besoin des deux, elle consiste à trouver leur point de rencontre.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?