Accueil > Idées | Entretien par Marion Rousset | 20 juin 2011

Etienne Balibar : « les grandes mobilisations doivent traverser les frontières »

Le projet politique européen est moribond.
Les populismes galopent,
nourris par la faiblesse d’une
gauche qui peine à se faire entendre.
Entre l’effondrement et la refondation,
l’Europe est à la croisée des chemins.
Rencontre avec le philosophe Etienne
Balibar.

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Regards.fr : Vous interrogez la « fin » de l’Europe
comme projet politique. Vivons-nous
un moment spécifique de l’histoire de la
construction européenne ?

Etienne Balibar : Tout à fait. Sans prétendre lire dans le marc de
café et prophétiser des évolutions qui ne se produiront
peut-être pas, plusieurs scénarios sont
possibles. L’Union européenne a connu des
tournants dans l’histoire de sa construction, qu’il
s’agisse d’étapes nouvelles, comme l’épisode de
la constitution manquée de 2005, ou des élargissement
successifs, surtout aux anciens pays socialistes.
Ces tournants sont déterminés à la fois
par des processus intra-européens et des transformations
géopolitiques, économiques ou culturelles
mondiales. L’Europe est un équilibre entre
son intérieur et son extérieur. Entre la signature
du traité de Rome et 2005, tous les moments
critiques ont apparemment été surmontés. Ils ont
même paru servir au renforcement du projet politique
européen plutôt qu’à son affaiblissement ou
à sa remise en question. Il s’est développé une
double mythologie. La première, c’est le caractère
irréversible de la construction européenne
qui correspondrait à une sorte de nécessité historique.
La seconde, c’est que les conflits entre
les différents Etats-nations qui semblent constituer
des éléments de blocage finissent toujours
par servir à résoudre la crise. Cette mythologie
extrêmement simplificatrice, qui correspond
à l’idéologie officielle de la technocratie européenne
pro-libérale, n’est plus tenable. Quand il
y a un an j’ai pris le pari avec quelques autres
de dire que la construction européenne était en
proie à une crise existentielle qui remettait en
question le projet politique lui-même, cela pouvait
paraître imprudent. Aujourd’hui, c’est devenu
au contraire un lieu commun.

Regards.fr : Comment définiriez-vous cette crise ?

Etienne Balibar : Le sociologue et historien marxiste Immanuel
Wallerstein [1] distingue deux crises. La première,
budgétaire, produit des tensions monétaires qui
mettent en péril la stabilité de la monnaie unique
et alimentent des conflits entre les différents
Etats européens. Elle possède donc une dimension
économique et financière. La deuxième
est idéologique et culturelle. Il s’agit de l’exacerbation
des nationalismes et régionalismes
en Europe. Des inégalités de puissance et de
situation traversent l’Europe de part en part, de
sorte que la construction financière qui devait
théoriquement servir à renforcer la solidarité des
pays européens, face aux secousses du marché
financier mondial, est en train de fonctionner
en sens inverse. Par ailleurs, la question nationale
en Europe n’ayant pas été traitée comme
telle, alors que les pays de l’Est et de l’Ouest
n’avaient ni les mêmes idées sur la nation, ni les mêmes attentes vis-à-vis de la construction
européenne, elle s’est aggravée après la réunification.
Les nationalismes galopent entre nations
européennes – les Allemands voyant les Grecs
comme des parasites et les Grecs voyant les Allemands
comme des impérialistes –, et à l’égard
de l’extérieur, en direction des pays de l’Est, du
Sud, ou même de l’Amérique.

Regards.fr : Selon vous, l’Europe se situe aujourd’hui
à la croisée des chemins…

Etienne Balibar : Oui, la construction européenne est au milieu
du gué. Ou bien elle régresse, ou
bien elle progresse sur d’autres
bases. Mais l’immobilisme est la
chose la plus invraisemblable qui
soit. Les problèmes à régler sont
extrêmement graves. La remise en
cause des accords sur la libre circulation
montre d’ailleurs que les
conflits touchent à des principes fondamentaux
de l’Europe. Il est donc
aussi difficile d’imaginer que les institutions
de Bruxelles ou de Strasbourg,
ainsi que la monnaie unique,
s’effondrent du jour au lendemain,
que d’envisager qu’elles restent à
l’abri des secousses sociales et politiques
qui devraient s’amplifier. Il y a
des gens que cette crise n’étonne
pas, et il y a ceux comme moi qui
y voient une inflexion inquiétante.
Même s’il n’a jamais été dans ses
objectifs de remettre en question ni
le capitalisme ni l’économie de marché,
l’Europe n’a pas immédiatement
cherché à favoriser la concurrence
sauvage entre les travailleurs ou les
économies nationales. Les bourgeoisies
de l’Ouest européen croyaient
encore, à l’époque, à la nécessité de
compromis sociaux destinés à garantir
une certaine paix sociale et à tenir le coup
dans la concurrence avec le système socialiste.
Je me considère toujours comme communiste,
mais je ne pense pas qu’il faille dénigrer aujourd’hui
les acquis de l’Etat social. Le projet de
constitution de 2005 est caractéristique de l’inflexion
libérale de la politique européenne. J’ai
fait partie des gens qui ont appelé à voter « non »
à ce projet de constitution, mais je m’en mords
les doigts aujourd’hui. Je croyais que nous provoquerions
à l’échelle de l’Europe une discussion
sur les principes de la construction européenne qui permettrait de faire bouger le rapport de forces. Ce n’est pas du tout ce qui s’est
passé.

Regards.fr : Si l’Europe néolibérale est minée par la
crise actuelle, la montée des populismes
ne risque-t-elle pas de déboucher sur un
véritable projet politique européen ?

Etienne Balibar : Le problème se pose inévitablement de savoir
si le projet politique européen peut être repris à
gauche ou à droite. A gauche, la pente à remonter
est très raide, à droite la nature souverainiste
des mouvements populistes incarnés par le
Front national en France, la Ligue du Nord en
Italie, le Jobbik hongrois, le parti autrichien de la
liberté ou le Parti populaire danois rend impossible
cette reprise. Je crois à la capacité de nuisance
commune de ces mouvements nationalistes.
Ils peuvent même se servir des institutions
européennes pour imposer des politiques extrêmement
répressives et fascisantes en matière
de politique d’immigration et de traitement des
minorités étrangères en Europe. Mais je ne crois
pas à la capacité de ces mouvements de s’unir
dans une sorte d’extrême droite européenne
unifiée. Le fascisme européen des années 1930
avait une tout autre capacité de mobilisation des
masses et originalité idéologique que les populismes
nationalistes xénophobes contemporains.
Hitler ou Mussolini se retrouvaient sur l’anticommunisme.
Aujourd’hui, il n’existe pas de facteur
de polarisation de ce type. Les rivalités entre les
groupes nationalistes des différents pays sont
au moins aussi grandes que les intérêts qui
les rapprochent. Leur ennemi commun, c’est la
construction européenne comme fantasme de
destruction de la souveraineté nationale.

Regards.fr : Vous avez avancé, l’an dernier, l’idée
d’un « populisme européen » pour lutter
contre la percée de mouvements xénophobes.
Pourquoi ce terme ?

Etienne Balibar : Ce populisme est plutôt un contre-populisme.
Ce n’est pas une façon de récupérer ou de chevaucher
la vague populiste nationaliste qui se
développe en ce moment en Europe. Il s’agit au
contraire de prendre la mesure du risque qu’elle
comporte et de lui opposer une alternative suffisamment
représentative des intérêts de la
masse de la population pour regagner le terrain
perdu. Il n’existe pas de modèle unique de populisme.
Die Linke ou le Front de gauche sont, à
certains égards, un parti et un mouvement populistes,
mais je ne les mets pas dans le même sac
que la Ligue du Nord. Le populisme comporte
une composante nationaliste souverainiste traditionnelle
pour laquelle toute construction supra
ou post-nationale représente un danger mortel
contre l’identité nationale. La critique du monopole
du pouvoir par les élites technocratiques
mêlées à la nouvelle classe dirigeante multinationale
en est une autre composante. Les frontières
entre les deux ne sont pas nettement tracées,
mais du point de vue de gauche qui est le
mien, ces composantes n’ont pas la même valeur.
L’une possède un caractère potentiellement
fascisant, l’autre peut être comprise comme le
symptome d’un régime politique et social qui a
cessé de prendre en compte les intérêts des
plus ou pauvres ou des moins puissants.

Regards.fr : Vous livrez dans en entretien accordé à
la revue
Vacarme quelques exemples
d’insurrection pacifique à l’échelle nationale.
Quid de l’Europe ?

Etienne Balibar : J’emploie le terme d’insurrection dans un sens
très large et j’y ajoute l’adjectif pacifique pour
qu’on ne croie pas que j’appelle à la guerre
civile. C’est presque un synonyme de mouvement
collectif de citoyens, même virtuels tels les
immigrés qui n’ont pas le droit de participer à
la vie politique nationale en raison de leur nationalité.
Il y a quelque chose de l’ordre d’une
insurrection pacifique dans les manifestations
des Grecs contre des politiques d’austérité qui
enfoncent leur pays dans la catastrophe économique.
Les ouvriers qui se mobilisent contre
les fermetures d’usine ou les mouvements écologiques
qui tentent de remettre en discussion
des choix de politique énergétique relèvent
aussi d’initiatives citoyennes. J’appartiens à une
génération pour laquelle la notion d’internationalisme
avait une grande importance. Il se définissait
comme une résistance à l’impérialisme et il
se voulait l’expression d’une solidarité ouvrière.
L’anticolonialisme a trouvé son prolongement
dans la mobilisation contre le racisme qui vise
aujourd’hui les travailleurs immigrés. Dans les
années 1980, on a connu des tentatives pour
organiser de part et d’autre du Rideau de fer, à
l’échelle européenne, des campagnes en faveur
du désarmement nucléaire. Cela m’a éduqué à
penser que les grandes mobilisations démocratiques
acquièrent toute leur signification quand
elles traversent les frontières et qu’elles réussissent
non pas à anéantir la dimension nationale,
mais à la relativiser ou à la dépasser dialectiquement.
Dans la conjoncture actuelle, un
certain nombre de causes comme les questions
environnementales, la régulation des migrations
dans le monde ou le fonctionnement du système
financier international, appellent de toute
urgence une même capacité d’organisation, de
débat, de coordination par-delà les frontières.
Force est de constater que c’est très difficile. La
confédération européenne des syndicats a tenté
d’élever d’un cran la capacité de mobilisation, de
réflexion et de contre-proposition commune des
syndicats. Mais leur contre-pouvoir reste symbolique.
C’est un cercle vicieux. Les syndicats
ont de moins en moins la capacité de mettre en
échec les politiques européennes antisociales
car ils sont enfermés dans les espaces nationaux,
et ils y sont enfermés car ils sont affaiblis.

Regards.fr : Comment expliquez-vous la faillite
idéologique et stratégique de la gauche
révolutionnaire et réformatrice en Europe ?

Etienne Balibar : Les uns n’ont pas pu et les autres n’ont pas voulu.
On voit bien depuis la fin de la deuxième guerre
mondiale que lorsque la critique du capitalisme
n’a pas été assez radicale ou lucide, le socialisme
réformiste a été avalé par le libéralisme et
le néolibéralisme. Tout est donc à réinventer en
ce qui concerne les formes de la radicalité révolutionnaire
dans le monde d’aujourd’hui. Dans un
cadre transnational, inéluctablement. Pour imposer
des reculs ou des réformes au capitalisme,
aujourd’hui sans entraves, il a toujours fallu des
mouvements de masse, donc des espérances,
ou même des utopies.

Regards.fr : Vous parlez même de la « disparition » de
la gauche…

Etienne Balibar : Il faut bien dramatiser pour se faire entendre. Je
ne suis pas un partisan de la thérapie de l’électrochoc,
mais je ne veux pas raconter d’histoires. Et
puis affirmer qu’il n’y a plus de gauche, c’est aussi
une manière de dire qu’on espère qu’elle renaîtra.

Notes

[1Co-auteur avec Etienne Balibar de Race, nation,
classe. Les identités ambiguës
, éd. La Découverte,
2007.

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