Accueil > Economie | Par Amélie Jeammet | 21 janvier 2011

Europe, les déficits, à la rigueur (1) - Dette, qui sont les vrais cochons ?

Les « Piigs » montrés du doigt pour leurs déficits : le Portugal, l’Italie, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne (Spain), désignés par cet acronyme, payent le coût de la crise... et du sauvetage des banques. Le marché menace de s’affoler mais continue de jouer

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La Bourse fait des bulles et des blagues, et joue à se faire « peur sur les Piigs » (1). L’humour raffiné des spéculateurs multiplie les cochons. La Grèce, pionnier de l’été, a rapidement trouvé des compagnons : Portugal, Irlande, Espagne. Et les voilà tous les cinq réunis depuis qu’Olli Rehn, commissaire européen aux Affaires économiques, s’est inquiété du niveau de la dette italienne en décembre. Le feuilleton de la « crise de la dette » passionne marchés et médias, tandis que prolifèrent les déclarations inventives des gouvernants et experts. Ce tintamarre nous ferait presque oublier qui sont ici les vrais cochons.

Reprenons : les déficits publics des pays secoués par la crise de 2008 ont explosé. Rien d’étonnant, après trente ans de contre-révolution fiscale, les Etats ont perdu d’importantes ressources. Mais comme la suite du programme (saper les dépenses sociales et privatiser les services publics) s’est déroulée moins rapidement que prévu, les dépenses publiques n’ont pas baissé, contraignant les Etats à augmenter la fiscalité directe et à recourir à l’endettement. Dans le même temps, les Etats se sont privés du recours aux avances ou crédits de leur banque centrale. Le Traité de Lisbonne (2007) verrouille ce dogme monétariste au niveau européen.

Pour financer leur dette, les Etats sont donc contraints d’émettre sur le marché monétaire des titres d’emprunts aux intérêts, certes réglementés, mais in fine variables selon l’appréciation des risques par les marchés. Si en réalité la Banque centrale européenne (BCE) continue de financer indirectement la dette publique par de la création monétaire (en acceptant les titres de cette dette détenus par les banques commerciales comme collatéraux dans leurs opérations de refinancement), elle le fait cependant désormais sous la tutelle de marchés financiers avides et aveugles à l’intérêt général.

Premier budget de l’Etat

Le poids des intérêts consentis ne cesse de croître depuis trente ans ; en France, cette « charge » de la dette est désormais le premier budget de l’Etat, et la nation a déjà payé 1 142 milliards d’euros d’intérêts entre 1980 et 2006. De là à penser que l’Etat s’endette pour payer ces intérêts, il n’y a qu’un pas que franchissent certains économistes (2).

De chroniques, les déficits sont devenus colossaux après 2008. D’abord le coût du sauvetage du système bancaire est ahurissant : l’Irlande y consacre encore cette année la moitié de son déficit et l’essentiel des 90 milliards d’euros que lui prête l’Union européenne. Une grande partie des déficits publics actuels sont en réalité des dettes privées nationalisées. Ensuite, la transmission de la crise à la sphère productive a engendré en cascade un effondrement de la production, des revenus puis des recettes fiscales, et une augmentation des dépenses sociales.

Pour tenter d’enrayer la dépression, les Etats se sont enfin fendus de coûteux plans de soutien de la demande. Mécaniquement, les déficits ont explosé : l’Irlande décroche le pompon en étant passée de l’équilibre en 2007 à un déficit de 32 % de son PIB en 2010. Et les dettes publiques gonflent : celle de l’Irlande grimpe à 98,6 % de son PIB, en Italie elle atteint 118,5 % et la Grèce finit championne d’Europe avec plus de 140 %.

La solvabilité de papa

Cette situation, quoique prévisible, épouvante nos dirigeants : lesquels n’ont plus à la bouche que le bon sens du « père de famille » qui ne saurait « vivre au-dessus de ses moyens », ou une sollicitude toute maternelle pour nos enfants à peine nés et déjà accablés d’une dette « abyssale », pour justifier de nouvelles mesures de rigueur. Nous devrions le tenir pour acquis : nos dettes publiques seraient insoutenables.

Pourtant, il est théoriquement impossible de déterminer si la dette publique est trop élevée ou pas. La « soutenabilité » de la dette publique est bien plus compliquée à évaluer que la solvabilité de papa ; au final, elle apparaît fortement dépendante du niveau des futurs excédents budgétaires primaires (c’est-à-dire hors charge de la dette). Et toute la conclusion des études réside dans le choix : arbitraire : de l’horizon considéré : plus il est proche, plus les niveaux d’endettement « soutenables » se réduisent. Mais si l’on retient un horizon infini, ce qui n’est pas absurde pour un Etat, les niveaux d’endettement soutenables deviennent très importants. On a d’ailleurs déjà connu des dettes plus lourdes : la dette britannique est par exemple passée de 121 à 191 % de son PIB entre 1918 et 1932, et la dette japonaise dépasse actuellement les 200 % du PIB.

Mais la situation des Piigs affole les « marchés » : elle fait le bonheur de bataillons de rentiers fébriles qui spéculent, à la fois à la hausse sur le risque de défaut de paiement des Piigs et à la baisse sur leurs titres d’endettement, favorisant ainsi une envolée des taux. Le tout béni par la caution complice des agences de notation. La multiplication des plans de rigueur imposés par le FMI et l’UE, censés « rassurer les marchés », déprime en réalité la demande et éloigne tout espoir de retour à la croissance. L’ensemble concourt à rendre «  crédibles  » les «  rumeurs malveillantes  » (3) qui parient sur un défaut de paiement, et la Grèce se trouve ainsi contrainte, depuis l’automne, de servir un intérêt de près de 12 % sur ses obligations à dix ans.

Par ailleurs, depuis 2008, les banques utilisent les liquidités mises à leur disposition par les pouvoirs publics pour les sauver, pour prêter... aux Etats dans le besoin. Les banques allemandes et françaises détiennent ainsi à elles seules 48 % des dettes espagnole et portugaise, et 41 % de la dette grecque. Les banques américaines ont quant à elles profité de l’aide publique pour prendre des positions dans ces banques allemandes et françaises, et tout ce petit monde vit de nouveau dans la crainte d’un défaut de paiement, des Piigs cette fois, et non plus des ménages américains. Deux ans après la crise des subprimes, l’histoire se répète.

La fuite en avant des plans de rigueur, exactes répliques des « plans d’ajustement structurels » imposés par le FMI aux Etats du Sud dans les années 1990, se contente de tondre le peu qu’il reste sur le dos de peuples déjà exsangues. Quand la dette publique devrait «  accroître des investissements sociaux (...) ou économiques qui sont notre fortune future et qui ouvrent carrière à notre jeunesse  » (4), les plans de rigueur font de la dette un boulet, non pas pour « nos enfants », mais pour les pauvres d’aujourd’hui et de demain, qui sont seuls à payer le coût exorbitant de l’enrichissement d’une minorité, profitant de la dérégulation financière, sans jamais en assumer les conséquences collectivement désastreuses (5).

La « dette odieuse »

Au royaume d’Ubu, la Commission européenne réfléchit à une réglementation de l’activité des agences de notation, comme on l’a fait en 2001 après le scandale de la faillite d’Enron, avec le succès que l’on sait ; et Barry Eichengreen, professeur d’économie à Berkeley, propose, sans rire, de restructurer les dettes publiques des pays les plus exposés, et de donner plus d’argent public... aux banques qui s’en trouveraient ainsi affectées (6) ! Rééchelonner les dettes publiques n’empêchera pas leur privatisation.

Le Comité d’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) propose plus sérieusement d’en effectuer un audit. Sur cette base, l’Equateur a pu, dans son bras de fer avec les banques nord-américaines, faire appel à la doctrine juridique de la « dette odieuse », contractée illégalement, ou contre l’intérêt des populations (7) : 2,8 milliards de dollars ont ainsi été économisés depuis 2008. De la même manière, depuis fin 2001, l’Argentine a suspendu ses remboursements à ses créanciers du Club de Paris (8), et vient d’obtenir l’ouverture d’une renégociation de sa dette qu’elle espère voir divisée par deux. Le FMI est prié de ne pas assister aux tractations. Un Sud-Américain de mes amis me disait récemment qu’en ce moment, chez eux, on rit beaucoup des déboires de la zone euro, désormais elle-même victime des diktats qu’elle avait participé à imposer aux Etats endettés d’Amérique latine...

Amélie Jeammet

 [1](2) La dette publique, une affaire rentable. A qui profite le système ? d’André-Jacques Holbecq et Philippe Derudder, éd. Yves Michel (2008). Se reporter aussi au site monnaie.wikispaces.com/Arnaque d’Etienne Chouard.

(3) Comme l’affirme Jean-François Robin, stratège chez Natixis, dans Le Figaro du 30 novembre.

(4) Allocution du Général de Gaulle, 29 décembre 1958.

(5) Voir à ce sujet le documentaire de Charles Ferguson, Inside Job (novembre 2010).

(6) « Dette européenne : plus d’argent public pour les banques », lecercle.lesechos.fr, décembre 2010.

(7) Lire « La dette odieuse ou la nullité de la dette » de Hugo Ruiz Diaz (sur cadtm.org) ou La finance contre les peuples , d’Eric Toussaint (2004).

(8) Le Club de Paris regroupe de manière informelle les créanciers publics (Etats du Nord, dont la France) des Etats endettés, en particulier les pays en développement.

Notes

[1(1) Titre du dossier web des Echos consacré à la crise des dettes publiques dans la zone euro, lesechos.fr

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