Accueil > Economie | Par Roger Martelli | 21 janvier 2011

Europe, les déficits, à la rigueur (2) - Austérité, l’Union fragilisée

Cette fois, l’Europe est dans le potage... La crise qu’elle traverse est financière, budgétaire et monétaire, mais aussi sociale et institutionnelle. L’Union européenne prône l’austérité et s’avère, en l’état, incapable d’apporter des solutions satisfaisantes.

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La crise de 2008-2009 a laissé de rudes traces sur le continent. L’activité a fortement chuté et l’Europe finira l’année sans avoir retrouvé son niveau d’avant la crise. Il est vrai que la préoccupation officielle a été avant tout de freiner les déficits, comme le veut la logique du Pacte de stabilité adopté en juin 1997 à Amsterdam. L’endettement privé, la frénésie spéculative, les écarts de développement ou les déséquilibres commerciaux ? Peu importe : la dette publique, voilà l’ennemie ! Le maître-mot, partout, est la rigueur budgétaire ; la méthode privilégiée pour y parvenir est la politique d’austérité. Quand les pays émergents tablent sur leur demande interne pour relancer la machine économique, les pays de l’Union européenne s’attachent à la brider, pour ne pas accroître le déficit commercial et la dépense des institutions publiques. Restrictions budgétaires, rigueur monétariste et montée du chômage conjuguent leurs effets contre la reprise de l’activité et de la croissance utile. L’Europe se fragilise d’autant.

Le miroir aux alouettes

La Grèce et l’Irlande apparaissent ainsi, chacune à leur manière, comme des cas d’école. Leur économie s’est longtemps caractérisée par l’archaïsme de ses techniques et de ses structures et par sa position marginale dans les échanges internationaux. Pendant quelques années, on a valorisé le modèle de développement de l’Irlande ou de l’Espagne. On s’est extasié devant le « tigre celtique », sa croissance spectaculaire et l’attrait qu’il exerçait sur les « majors » de la haute technologie (Microsoft). Ce que l’on cachait soigneusement, c’est que cette croissance se faisait au prix d’un endettement maximal auprès des circuits financiers, d’une spéculation immobilière démesurée et d’une pression maximale sur une main-d’oeuvre salariée très qualifiée. Contraction salariale et efficacité de la main-d’oeuvre : le rêve du capital !

La Grèce et l’Irlande paient aujourd’hui le prix fort du miroir aux alouettes. Elles ne vont pas rester seules. L’Espagne et le Portugal sont en ligne de mire et, pas très loin derrière, les pays de l’Europe centrale et orientale. Au fond, c’est toute la logique de l’élargissement européen qui est désormais sur la sellette. Depuis les années 1980, on a voulu étendre l’Union à marches forcées, sous la double égide de la concurrence libre et non faussée et de la tutelle des marchés financiers. On a cru à la toute puissance de l’appât du gain comme moteur de l’innovation et de la croissance matérielle. Dans des économies fragiles, on n’a fait que stimuler la spéculation et la corruption... Mais qui, en Europe, va être à l’abri de la tempête provoquée ?

Une légitimité en question

Malgré sa puissance, l’Europe économique est un tonneau de poudre. C’est d’autant plus grave que l’Union perd chaque jour un peu plus de sa légitimité. Voilà longtemps que les critiques portent sur les contenus des politiques suivies par elle ; aujourd’hui, beaucoup remettent en question son existence même. Le gros des attaques se concentre sur l’euro. En constituant la zone euro, les nations membres ont troqué leur souveraineté monétaire contre une souveraineté européenne supposée plus efficace dans le cadre de la mondialisation. On pensait, par cette méthode, faire émerger un intérêt général européen. On n’a fait qu’imposer un dogme économique : le monétarisme : et enregistrer des rapports de puissance. Cerise sur le gâteau, on a confié la politique monétaire à une institution économique, la Banque centrale européenne (BCE), que l’on s’est empressé d’installer dans une indépendance statutaire qui l’éloigne des demandes « d’en bas » et des arbitrages du politique.

Comment s’étonner que l’euro lui-même soit en question ? La puissante Allemagne commence à se demander s’il vaut la peine de soutenir les « canards boiteux » de l’Europe et de sacrifier à la cause commune une part de ses excédents commerciaux. En France, de nombreuses voix se font entendre, à droite comme à gauche, pour demander la sortie de l’euro.

De fait, tout laisse entendre que la situation de l’Union va s’aggraver. Sans doute a-t-on vu être écornés en pratique quelques-uns des dogmes de la période antérieure. Les Etats ont eu recours partiellement à la vieille méthode de l’endettement « keynésien ». La BCE elle-même s’est sentie obligée de faire une entorse à sa philosophie originelle en rachetant une part des obligations des Etats endettés. Mais la doctrine néolibérale a été tout juste éraflée. La BCE s’est avant tout portée au secours du système bancaire privé menacé par les risques de banqueroute

publique. Et l’essentiel du message libéral reste scrupuleusement respecté. Quand le FMI aide la Grèce, c’est à la condition que soit mis en place un « plan de sauvetage » draconien, faisant éclater un « Etat social » déjà moribond. La BCE, de son côté, ne cesse d’inciter vigoureusement les Etats à s’engager dans une politique de rigueur budgétaire. «  Nous avons devant nous, non pas trois ans de rigueur, mais dix  », a avancé Jacques Attali dans son rapport officiel d’août dernier sur « 316 décisions pour changer la France ».

Faut-il donc sortir de l’euro ? Pour laisser les Etats nationaux poursuivre tranquillement leurs plans de contraction salariale ? Pour leur confier le soin de protéger leurs propres marchés spéculatifs dans une concurrence encore plus sauvage entre les moins mal lotis et les plus fragiles de l’espace européen ? Pour négocier isolément les miettes de la mondialisation avec les Etats-Unis ou la Chine ? Dans ce cas, le remède pourrait être pire que le mal. Rappelons ici que l’Union européenne dispose, rassemblée, d’une puissance qui, contrairement aux légendes tenaces, en fait un poids lourds des évolutions économiques mondiales. Dans une planète rendue de plus en plus instable par la doxa libérale, elle aurait les moyens de faire entendre une autre voix que celle de la déflation salariale et de la « bonne gouvernance » du FMI ou de la BCE.

Le problème est que cette voix tarde à se faire entendre. Le 5 octobre, un rapport sur la crise présenté par la socialiste Pervenche Berès déplore «  un accroissement spectaculaire des dépenses publiques  ». Il appelle la Commission «  à prendre résolument l’initiative dans la lutte contre le protectionnisme  » et insiste sur la nécessité «  d’instaurer, dans la zone euro, un système contraignant de sanctions (...) afin d’obliger les Etats membres à respecter les règles du Pacte de stabilité et de croissance  ».

Dans la foulée, le 29 octobre, le Conseil européen avalise le principe d’une «  coordination des politiques économiques  » préalable à la détermination des choix budgétaires nationaux. Il préconise à cet effet une «  modification limitée  » (donc sans processus de ratification) du Traité de Lisbonne, afin d’entériner une procédure qui dessaisit un peu plus les instances nationales de délibération et de choix.

Il se trouve que ces axes directeurs d’une « nouvelle gouvernance » européenne ont été approuvés au Parlement européen par une nette majorité, comprenant les députés français du Parti socialiste et d’Europe écologie. Ceux-ci ont par ailleurs entériné le paragraphe 77 du rapport Berès qui indique que «  le financement des pensions ne peut être entièrement laissé au secteur public  ». Ces votes étonnants, qui tournent le dos aux engagements pris dans la campagne récente sur les retraites, vont à rebours des exigences de relance démocratique de l’espace européen. Dans le contexte de crise actuel, la politique du moindre mal : atténuer à la marge l’orientation ultralibérale dominante : crée en fait les conditions d’une aggravation prévisible de la situation.

Après des années de faillite du Pacte de stabilité, une réorientation complète apparaît désormais comme la seule méthode réaliste. L’irréalisme, aujourd’hui, est tout autant dans la potion libérale que dans le statu quo. Et si une réorientation radicale veut être efficace, elle doit se penser et se mener de façon cohérente.

Une réorientation radicale

Le dossier économico-financier est bien sûr le plus immédiat (1). Les objectifs de la politique monétaire devraient intégrer explicitement les objectifs sociaux, économiques et environnementaux. La BCE, comme toutes les banques nationales de l’Union, devrait perdre son statut indépendant pour être replacée au service des institutions politiques. Elle devrait pouvoir racheter les dettes nationales, comme le proposent par exemple les économistes du PCF, user des réserves obligatoires et du pouvoir de création monétaire : une prérogative étatique bien oubliée depuis quinze ans. Au lieu de courir à la rescousse d’un secteur bancaire défaillant, sans doute vaudrait-il mieux orienter ses activités, en les détournant du placement purement spéculatif et en les redirigeant vers les objectifs de l’Union.

Plus généralement, les processus de crise ont montré les effets destructeurs de la logique dérégulatrice des décennies précédentes. Contredire la fluidité délétère des marchés financiers, contrôler strictement les mouvements de capitaux (y compris les investissements directs à l’étranger) et stabiliser à la baisse les taux d’intérêt : ce serait la seule voie raisonnable pour ramener de la mesure dans un système déstabilisé en profondeur par la « bulle spéculative ».

Le retour à des « cycles vertueux » ne pourrait bien entendu pas s’envisager sans une réorientation des objectifs généraux de l’Union. Le Pacte de stabilité, la contraction salariale et le repli des services publics apparaissent comme des facteurs d’enlisement dans le marasme et le développement mutilé. De même, la limitation des objectifs sociaux est doublement pénalisante : parce qu’elle contracte la demande et parce qu’elle bride les capacités d’initiative et de création qui accompagnent la reconnaissance et la stabilisation du travail.

Enfin, tout cela risque d’être irréalisable si les institutions européennes ne trouvent pas un socle de légitimité réelle par une démocratisation radicale de leur fonctionnement. La logique feutrée de la « bonne gouvernance », même tempérée par un zeste de suffrage universel, n’est plus à la hauteur des enjeux. Sans processus constituant véritable, fondé sur la souveraineté populaire et non sur les compromis entre Etats, l’Europe restera une construction somme toute artificielle.

Roger Martelli

 [1]

Notes

[1(1) Une synthèse des politiques alternatives possibles se trouve dans la note de la Fondation Copernic, Face aux crises, une autre Europe (éd. Syllepse, 2009, 8 ?).

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