Accueil > Monde | Par Karine Gantin | 1er janvier 2006

Europe. Postures sociales-démocrates

Treize des quinze pays de l’Union européenne étaient sociaux-démocrates

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fin des années 1990. Mais rien ne fut fait pour transformer ni infléchir le cours libéral dominant. Solidarité, un certain volontarisme politique, les valeurs de la social-démocratie européenne s’effritent. Peut-on renverser la tendance ? Etablir un diagnostic de la crise qui affecte la social-démocratie européenne, entraînée sur la pente d’un social-libéralisme politiquement mortifère, a déjà été fait quelquefois. En examiner les derniers rebondissements électoraux et programmatiques en Allemagne, Grande-Bretagne ou Norvège par exemple, est d’autant plus nécessaire pour comprendre les pistes possibles d’un renouveau de la gauche aujourd’hui en France et en Europe. Le « non » français au traité constitutionnel européen a provoqué en effet un grand débat sur les potentialités et les exigences d’une alternative au capitalisme contemporain. Or, la ligne du « non » a fracturé en deux le Parti socialiste français, et les colmatages tentés lors du congrès de ce dernier ont souligné les béances plus qu’ils ne les ont surmontées. La social-démocratie est-elle donc en crise durable ? Une vaste alliance à gauche peut-elle se faire encore avec elle ? Laquelle de ses deux tendances internes, transformatrice ou sociale-libérale, l’emportera à terme ? La question se pose en termes politiques sur l’échiquier partisan français dans la perspective de 2007. Elle se pose aussi à l’échelon du mouvement social européen et global, à l’heure où les luttes sociales et politiques tentent de coordonner leurs agendas et leurs réflexions de façon de plus en plus systématique.

La troisième voie

Le déplacement de la social-démocratie vers le centre de l’échiquier politique depuis les années 1980 est flagrant. La transformation du capitalisme vers une forme avant tout financière et mondialisée, ainsi que la flexibilisation des marchés du travail, ont détruit les systèmes de protection sociale, déstabilisé les rapports salariaux anciens et conduit à l’affaiblissement des syndicats. Or, ce processus s’est déroulé en maints endroits avec la participation au gouvernement des sociaux-démocrates, souvent sous leur direction. L’adaptation de la social-démocratie européenne à la nouvelle donne capitaliste s’est traduite sur le plan théorique par l’élaboration de la fameuse « troisième voie » d’Antony Giddens en 1995, plébiscitée ouvertement depuis lors par Tony Blair au Royaume-Uni et Gerhard Schröder en Allemagne, mais qui a influencé en réalité l’ensemble des social-démocraties européennes, y compris en France. La « troisième voie » prône l’abandon des valeurs de solidarité et d’un certain volontarisme politique au profit d’une double adaptation à la donne économique et à des valeurs plus individualistes et consuméristes, à un recentrage électoral enfin sur les classes dites « moyennes ». Pendant ce temps, les social-démocraties du continent ont continué de se défausser sur l’échelon européen pour expliquer leur incapacité politique sur le plan national, arguant à l’occasion de la possibilité d’une régulation politique renouvelée à l’échelon communautaire, si la construction de celui-ci était poursuivie. Or, à la fin des années 1990, treize des quinze pays de l’Union européenne étaient sociaux-démocrates mais rien ne fut fait pour transformer ni infléchir le cours libéral dominant. Et l’aventure du traité constitutionnel européen, nouveau produit miracle, a mené au texte libéral qui a été rejeté.

A peu près partout, depuis le tournant des années 2000, la social-démocratie a finalement perdu des voix dans les urnes mais aussi des militants en interne, d’où une perte d’influence et la fin de son caractère historique de « parti de masse » au profit de machines électorales hiérarchisées et tournées avant tout vers le contrôle et le verrouillage d’elles-mêmes. Tony Blair a gagné les dernières élections aux Communes mais a reculé sensiblement et sa majorité s’avère de plus en plus fragile. En Allemagne, la CDU d’Angela Merkel n’a pas connu le triomphe que lui promettaient les sondages, mais Gerhard Schröder a mordu la poussière. Le « non » français avive la crise interne au PS, malgré les dénis, sur la cohérence programmatique affichée. Les socialistes sauront-ils dresser le constat de l’échec de la troisième voie et en tirer les conséquences ? Faut-il au contraire estimer que l’alternative à construire se situera nécessairement dans l’espace d’une certaine radicalité et que cette radicalité exclut d’emblée les sociaux-démocrates des alliances à construire ? Des thèmes européens

Aujourd’hui, dans une phase nouvelle certainement de transition, les réponses semblent devoir diverger d’un pays à l’autre. En Allemagne, le SPD de Gerhard Schröder a donc échoué cet automne à garder la tête du pouvoir au sein d’une coalition rouge-verte. Au terme de résultats mitigés pour les deux camps historiques majoritaires : sociaux-démocrates et conservateurs :, il a cependant choisi non pas de procéder à une critique de ses options sociales-libérales antérieures, mais au contraire la poursuite de celles-ci, notamment du fameux « Agenda 2010 » (réduction des dépenses publiques, réforme drastique de l’Etat social au détriment des solidarités établies)... désormais au sein d’une grande coalition avec la CDU. En Grande-Bretagne, le Labour continue d’approfondir son paradoxe : la tenue d’un discours agressivement libéral de façade, à la fois en interne et sur la scène européenne et internationale, en parallèle d’une politique plus ambiguë mêlant privatisations, flexibilité du marché du travail et éléments d’une politique néokeynésienne (investissements et créations d’emploi dans les services publics, instauration d’un revenu minimum). Pour gérer ses contradictions, le néolibéralisme de Tony Blair semble tenté par une nette droitisation idéologique : le renforcement du discours sécuritaire, voire l’exaltation nationale (Cf. Regards d’octobre dernier), est alors utilisé pour maintenir dans l’orbite travailliste une part de l’électorat populaire déstabilisé.

La Norvège donne d’autres indications encore. En septembre est sortie des urnes une nouvelle coalition de centre-gauche pour diriger le pays, en place du pouvoir conservateur précédent, une coalition préparée ensemble dès la période électorale par le Parti du centre, le Parti travailliste et le Parti de gauche socialiste (SV). Celle-ci a gagné sur des thèmes de bataille indiquant un retour en arrière par rapport à l’évolution sociale-libérale récente du Parti travailliste norvégien (en faveur des privatisations, de l’introduction de la concurrence dans le système de santé et les services publics). Cela a été obtenu contre toute attente sous la double pression du SV et des syndicats. Le programme électoral établi sera-t-il demain tenu ? L’exemple norvégien mérite d’autant plus d’être médité qu’on observera en regard le cas italien, où le rejet du « berlusconisme » semble nourrir la tentation d’une nouvelle expérience de centre-gauche, autour de Romano Prodi, mais cette fois avec l’attention bienveillante d’une partie de la gauche radicale, en tout cas de Fausto Bertinotti et de Rifondazione... gauche française polarisée

La social-démocratie hexagonale, elle, est à l’image de la gauche française : durablement polarisée désormais entre son espace radical et un enracinement social-libéral devenu profond en son sein. Or, la coopération entre ces deux sensibilités politiques distinctes est possible à une condition, exposent certains tenants d’une construction politique radicale, y compris parmi les plus ouverts a priori à l’idée d’une alliance électorale vaste : que la tendance transformatrice, non la sociale-libérale, soit celle qui donne le ton et imprime sa marque à l’ensemble de la gauche, ce qui suppose de sa part qu’elle soit suffisamment forte et donc, dans un premier temps au moins, suffisamment autonome afin de pouvoir se construire politiquement, se rassembler et apprendre enfin à se faire entendre de manière audible et convaincante.

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