Accueil > Politique | Analyse par Marion Rousset | 24 octobre 2012

Europe : une révolution par en haut ou par en bas ? Les points de vue de Daniel Cohn-Bendit et d’Étienne Balibar

Les voies de l’Europe solidaire sont-elles impénétrables ? Daniel Cohn-Bendit et Etienne Balibar ont récemment indiqué deux chemins différents pour sortir de l’impasse.

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« L’avenir de l’Europe sera postnational ou ne sera pas », affirme Daniel Cohn-Bendit dans Debout l’Europe ! (1), paru simultanément dans plusieurs pays de l’Union fin septembre. Le député, coprésident du groupe des Verts au parlement européen, a publié avec le libéral belge Guy Verhofstadt un manifeste pour une Europe fédérale. Leur hypothèse : seule une révolution institutionnelle – avec la création d’un gouvernement, d’un budget de solidarité et d’investissement, d’un passeport européens – peut sortir l’Europe du marasme. « On ne peut répondre au problème de la crise financière, écologique, économique que par l’Europe fédérale », a-t-il affirmé lors de la conférence de presse organisée à Paris le 5 octobre dernier. « C’est une Europe capable d’intervenir. » Un levier pour la création d’un fonds d’amortissement de la dette, notamment, afin d’aider les pays les plus démunis comme la Grèce. Quid du TSCG ? Sur cet objet de discorde avec une partie d’Europe écologie les Verts, la position de Cohn-Bendit relève du donnant-donnant. Il faudrait donner des gages de responsabilité budgétaire à Angela Merkel pour obtenir gain de cause sur la solidarité. « Les Verts allemands ont dit qu’ils ne soutiendraient ce traité que si l’Allemagne s’engageait à soutenir une taxe sur les transactions financières. Une taxe qui rapporte 50 milliards d’euros par an alors que le budget européen représente 100 milliards », a-t-il expliqué. Peu importe, selon lui, que le TSCG n’avance rien sur la mutualisation de la dette, car « dans le combat politique, on peut faire évoluer les choses ».

Il y aurait urgence. Pour les auteurs, « l’ère de la gesticulation aux Sommets est révolue, le moment est venu de la réalisation ». Dans un entretien donné au magazine Le Point le 2 octobre, le député Vert européen pointe le risque des nationalismes extrêmes. « Quand des sociétés sont désespérées, elles se retournent vers l’autoritarisme et vers le chef, constate-t-il. C’est clair qu’en ce moment, la substance démocratique de nos sociétés en prend un coup. Sur la Grèce, je fais toujours le parallèle avec l’Allemagne à la sortie de la Première Guerre mondiale. On a fait l’erreur de mettre ce pays à genoux et il s’en est remis au fascisme. Aujourd’hui, on est en train de mettre la Grèce à genoux. Devant la pauvreté qui gagne, j’ai peur qu’on arrive à une Grèce ingérable, avec au final le retour des colonels. On assiste à une montée de l’extrême droite nazie, violente, et on voit le moment où la société grecque pourrait chavirer vers une solution qui donnerait le pouvoir à l’armée. » Pour la refondation qu’il appelle de ses vœux, il prône une voie législative et référendaire. Après les élections européennes de 2014, l’idée serait de créer une constituante qui formulerait une loi fondamentale européenne, suivie d’un référendum européen. Cette « révolution » est-elle une « utopie plausible » ?

Le philosophe Etienne Balibar ne croit pas, quant à lui, à une refondation par « en haut ». Il s’en explique dans sa contribution au numéro d’octobre de la revue Lignes (2), « De la crise grecque à la refondation de l’Europe ? ». Qu’est-ce que cette « méthode « révolutionnaire » ? « C’est ce qu’on appelle le “saut fédéral”, c’est-à-dire l’institution sous la contrainte du gouvernement susceptible de juguler la crise monétaire et financière et de faire en sorte que tous les pays européens s’imposent une “discipline” commune en matière de dépenses publiques. » Et qui la défend ? Si une tendance souverainiste « avouée ou inavouée (particulièrement influente en France) » s’y oppose, elle est prônée par différents think tanks et une partie de l’establishment politique, notamment en Allemagne, mais aussi en Italie. Pour le philosophe, l’écueil d’une telle centralisation fédérale tient au déni des peuples qu’elle suppose. Elle prend « la forme d’une véritable révolution par en haut, qui n’est pas acceptée, encore moins réclamée par la grande majorité des peuples européens ». Elle rencontrera donc nécessairement un problème de légitimité.
Du coup, quelle voie emprunter, compatible avec une Europe des citoyens, pour aller vers une Europe plus solidaire ? Car c’est là, semble-t-il, un objectif commun à Daniel Cohn-Bendit et Etienne Balibar – lequel déplore « l’effondrement de la conception “solidariste” de la construction européenne ». Il résume l’alternative : « Ou bien la situation “normale” est l’isolement d’un “ennemi” du système, ou bien c’est la protection d’un “maillon faible” au sein d’un ensemble solidaire. » Le philosophe défend une révolution par en bas. Cette refondation, plus démocratique, reposerait sur les citoyens européens eux-mêmes et leurs porte-parole. Il en appelle à « l’analyse collective des processus qui ont conduit à l’impasse et à l’implosion du “projet européen” », afin de « dégager de cette analyse des perspectives majoritairement acceptables, tout en disposant des moyens politiques de les mettre en œuvre ». Le pari est périlleux. Pour en accréditer la nécessité, il faut en effet miser sur une réaction populaire de solidarité constructive à une nouvelle aggravation de la crise, plutôt que de division. En effet, « une vague de désespoir et une propension à adopter des positions souverainistes “extrêmes” » n’est pas exclue. Les obstacles sont de taille, voire insurmontables. Comment, par exemple, « dégager un intérêt commun de nations et de classes antagonistes » ? Le chemin est semé d’embûches. Mais si c’était la seule solution ?

(1) Debout l’Europe ! Manifeste pour une révolution postnationale en Europe, de Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhofstadt, éd. Actes sud/ André Versaille.
(2) « Le devenir grec de l’Europe néolibérale », Lignes n° 39, octobre 2012, éd. Nouvelles éditions Lignes.

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