Accueil > Monde | Par | 1er juin 2004

FARC : 40 bougies et 900 otages !

Il y a quarante ans, 48 paysans sans terre entraient en rébellion, armes en main. Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) comptent aujourd’hui 18 000 combattants. Ils détiennent des centaines d’otages, parmi lesquels Ingrid Bétancourt. Retour sur une impasse politique. Par Cécile Raimbeau

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Colombie, mars 2001, dans la zone démilitarisée pour les pourparlers de paix entre le gouvernement d’Andres Pastrana et les FARC. Trente ambassadeurs de pays « facilitateurs » sont attendus pour soutenir les négociations. Des familles de soldats détenus par les FARC se sont mobilisées avec l’association Asfamipaz. Elles défendent l’idée d’un échange de « prisonniers de guerre », un troc entre les soldats captifs de la guérilla marxiste et des guérilleros emprisonnés par l’armée.

Mères et femmes de militaires manifestent devant l’espace de conciliabules tandis qu’approche Manuel Marulanda, le chef des FARC. Le vieux guérillero va traverser cette foule agitée. Les journalistes prévoient des altercations. Ils observent les mères de soldats se presser autour du rebelle. Pourtant, loin de l’insulter, elles lui serrent la main ! La presse est surprise : « Excusez-moi, mais... c’est lui qui détient vos fils, non ? » « Certes, mais Marulanda veut bien nous les rendre ! C’est le gouvernement qui bloque l’échange ! »

Ce flash-back est représentatif de la complexité du débat sur la libération des otages de Colombie. Car il y a, en son cœur, des revendications chères à la guérilla, émises dès le début des dialogues de paix en novembre 1998. En aspirant à un échange de prisonniers, « les FARC montrent au peuple et à l’ennemi leur volonté révolutionnaire et humanitaire », lit-on sur le site des insurgés.

« Accord humanitaire »

A l’époque, la guérilla détenait des centaines de soldats et policiers, troufions ou gradés. Mais le gouvernement du président Pastrana les laissait dans la jungle. Elu sur un programme de paix, il finit par négocier, deux mois après le sommet, une sorte d’échange qu’on a dénommé par euphémisme « accord humanitaire ». Il consistait en la libération de 14 guérilleros malades, contre celle de 55 policiers et soldats. Quinze jours plus tard, la guérilla relâchait unilatéralement 304 soldats de base, gardant 48 officiers.

Comme John Fredy Dias, pris au combat à l’âge de 21 ans, la plupart de ces libérés avaient passé trois ans en jungle dans des conditions misérables. A leur libération, le commandant militaire des FARC leur avait annoncé : « Puisque votre gouvernement se moque de vous, nous allons vous libérer sans condition. Mais les FARC commenceront à séquestrer des politiques ! On verra bien si l’indifférence sera la même ! » « Si cela sert à nous sauver, faites-le ! », a pensé le soldat.

Aujourd’hui, John Fredy Dias s’explique : « Les échanges de prisonniers de guerre sont nécessaires. Si l’armée les refuse, c’est parce que les généraux reconnaîtraient ainsi les FARC comme les belligérants d’un conflit interne. Ce refus est une absurde histoire d’orgueil. Les FARC ne sont-ils pas une armée mondialement connue ? C’est ce que nous pensions, nous les soldats derrière leurs barbelés, impressionnés par leur équipement, leur discipline. » Ce n’est pas un hasard si la guérilla tient tant à échanger des « prisonniers de guerre ». Dans le droit humanitaire international, ce terme ne s’utilise que dans le cadre de « conflits armés internationaux » et dans celui de deux types de conflits internes : un Etat s’affronte à des groupes armés internationalement reconnus tels que des mouvements de libération nationale ; un Etat s’affronte à des groupes armés ayant acquis, sur une partie du territoire, des caractéristiques similaires à un gouvernement régulier et à qui on a reconnu le statut de « belligérants ».

Lorsque les guérilleros des FARC négociaient la paix, ils recherchaient

une reconnaissance internationale. A l’époque, Manuel Marulanda et ses camarades avaient au moins obtenu un statut politique en Colombie. C’était la reconnaissance minimale que le gouvernement pouvait leur octroyer pour ouvrir des dialogues dans le cadre de la législation nationale.

trêve rompue

En février 2002, le processus de paix était rompu unilatéralement par le président Pastrana. Les guérilleros devenaient des terroristes sans légitimité à constituer des prisonniers. La guérilla s’est mise à détenir des politiques : Ingrid Betancourt et une vingtaine de députés et sénateurs. En retenant l’ex-candidate à la présidence, les FARC cherchent à renforcer la pression pour favoriser un nouvel « échange ».

Peut-on échanger les militaires restant aux mains des FARC contre des terroristes ? Pire, peut-on échanger des otages civils contre des terroristes ? A ces questions mal posées, la réponse est non, d’après le gouvernement du successeur de Pastrana, le président Alvaro Uribe, élu sur un programme de guerre par une population lassée de pourparlers vains.

L’association Asfamipaz n’a pas baissé les bras. Tous les mardis, une dizaine de familles manifestent devant le Congrès. « Un accord humanitaire est possible ! », exhibe leur banderole où figurent les noms de 34 officiers encore aux mains des FARC, certains depuis plus de six ans. « L’accord humanitaire » est envisagé par l’article 3 commun aux quatre Conventions de Genève. Il stipule de possibles « accords spéciaux » entre les parties d’un conflit international ou interne, s’ils étendent une protection du droit humanitaire international. Ce type d’accord pourrait permettre au gouvernement colombien d’échanger des prisonniers sous couvert d’un motif humanitaire. Les otages politiques, qui ne sont pas des acteurs armés du conflit, pourraient ensuite être libérés « inconditionnellement » par les FARC, puisqu’ils ont justement été kidnappés pour forcer le premier échange. Ce scénario est celui défendu par la plupart des familles de séquestrés, dont celle d’Ingrid Betancourt.

TRACTATIONS

De tels accords ont toujours concerné des personnes importantes (frère d’un ex-président, père d’un ex-ministre). « On arrive à cela en s’assoyant à une table, non pas en adoptant une attitude fermée au dialogue comme le fait M. Uribe », remarque Carlos Lozano, directeur de l’hebdomadaire communiste Voz. « Les FARC ont demandé que le gouvernement nomme une commission négociatrice. Eux ont déjà désigné leurs négociateurs. Mais tout ce qu’a fait Uribe, c’est nommer des « facilitateurs » de l’Eglise, des curés de bonne volonté, au rôle très limité. »

Cette commission a rencontré les FARC en avril 2003. Depuis, elle renvoie des propositions corrigées aux deux parties. Mais les points de discorde sont nombreux. Pour se livrer en toute sécurité à ces tractations d’hommes, les FARC demandent des zones démilitarisées. Le gouvernement s’y oppose, préférant parler de « suspension d’opération militaire dans les lieux d’échange » qui n’impliquerait pas le retrait des militaires. Autre problème : les FARC veulent que leurs guérilleros libérés restent dans le pays, refusant pour l’instant la proposition de Jacques Chirac de les recevoir en France. S’ils restaient en Colombie, ils devraient être soumis à un processus de « resocialisation », comme l’exige l’équipe d’Alvaro Uribe. Ce terme est inacceptable pour des rebelles convaincus de la légitimité de leur combat. Dernière difficulté : Ingrid Betancourt a tellement été médiatisée qu’elle vaut bien Simon Trinidad, un chef guérillero arrêté à Quito en janvier. Or, le gouvernement est si fier de cette prise qu’il n’acceptera jamais de l’échanger contre une batailleuse que l’oligarchie politique exècre.

séquestrés civils

S’il réussissait à voir le jour, un tel accord humanitaire aurait un gros défaut : il ne résoudrait pas le drame d’une troisième catégorie d’otages, les plus nombreux : les séquestrés à but lucratif. Délinquants ou guérilleros, leurs ravisseurs réclament des rançons en moyenne équivalentes à 230 000 euros. Ils seraient environ 3000 par an depuis 1998, mais les statistiques sont confuses. Et la désinformation organisée par l’armée discrédite les données sur l’identité des ravisseurs. On attribue aux FARC 900 ou plus de ces kidnappings.

Adepte d’une issue négociée au conflit, l’ex-procureur Jaime Bernal Cuellar prétend que l’on pourrait inclure ces séquestrés dans un accord, quitte à verser une compensation financière à la guérilla. Il ne s’agirait pas de payer les rançons, mais de financer les frais de bouche de la guérilla dans le cadre d’un processus de paix où elle s’engagerait à ne plus séquestrer. « Proposée par des « facilitateurs » européens, cette solution avait été étudiée lors des pourparlers sous M. Pastrana », rappelle-t-il, convaincu que pour faire la paix, il faut tout mettre en œuvre et compter sur des soutiens étrangers.

L’« aide » internationale

En Colombie, nombreux sont les défenseurs de la paix à réclamer l’aide internationale. Pas n’importe laquelle : cette aide doit échapper aux intérêts propres à chaque nation. Car le soutien à Ingrid Bétancourt et l’intervention française au Brésil en son unique faveur compliquent plutôt les négociations, d’après le père Echeverri, secrétaire de la Commission négociatrice de l’Eglise. Il soupire, en s’excusant de ne pouvoir trop en dire. « Uribe n’est pas libre face à cet accord : il y a surtout des conditions posées par les Etats-Unis et les forces armées nationales, supports de sa politique de sécurité. »

Grand bailleur de fonds de l’armée colombienne à travers le Plan Colombie, Washington rejette tout échange, même entre combattants. Comme M. Uribe, les autorités américaines appuient une extinction de la guérilla par la force, envoyant des conseillers militaires entraîner des unités spéciales pour récupérer les otages. Or, une tentative de sauvetage en mai 2003 s’est soldée par la mort de sept otages, dont l’ex-gouverneur d’une région. Les FARC utilisent leurs détenus comme bouclier humain.

« Au-delà du discours public, les Etats-Unis s’arrangent du conflit colombien », analyse Gustavo Petro, un député de gauche, aussi réputé pour son franc-parler qu’Ingrid. « Grâce au volume d’armes et « d’aides » à cette guerre, les Américains augmentent leur influence sur l’armée et sur le gouvernement, construisant des niches de pouvoir au sein de l’Etat colombien. Ils font de la Colombie l’Israël de l’Amérique Latine ! » Il y a là un piège, selon cet ex-guérillero du M-19 (un groupe démobilisé) : cette tactique pourrait mener le pays vers un conflit international avec le Venezuela parce que Bush veut en finir avec Hugo Chavez. « Or, pour allumer le feu au conflit colombien, il leur faut empêcher tout type de négociation politique avec la guérilla », conclut le député.

Son parti, le Pôle Démocratique, critique l’accord humanitaire qu’il trouve trop ponctuel. Il défend « un accord durable pour la liberté » : négocier avec les FARC un renoncement à faire de civils des otages pour un quelconque motif, politique ou lucratif. Ce type d’accord impliquerait aussi un engagement de la part de l’Etat à respecter les libertés publiques et les droits fondamentaux, menacés par l’actuelle politique antiterroriste. Gustavo Petro se réfère aux détentions massives et arbitraires de milliers de syndicalistes ou défenseurs des droits humains soupçonnés de « rébellion ». Des arrestations collectives de 2000 à 2500 citoyens ont eu lieu dans tout le pays. L’absence de mandat, le parcage des suspects dans un stade, l’identification des éventuels « rebelles » par des indicateurs masqués font partie des méthodes des forces de l’ordre d’Alvaro Uribe. « Ces pratiques positionnent l’Etat et les FARC dans la même logique : les FARC détiennent des civils contre le droit international qui établit une distinction entre civils et combattants ; l’Etat fait pareil ! »

Le 17 avril, le président colombien a reconnu avoir donné l’ordre à l’armée de trouver les otages. Et les FARC ont rejeté toute négociation future avec son gouvernement. Une offensive militaire est déjà en cours qui prévoit le déploiement de 15 000 soldats afin de quadriller les jungles du sud où les guérilleros détiennent la majorité des séquestrés. L’accord humanitaire est aujourd’hui dans l’impasse. Ingrid Bétancourt et les autres séquestrés de Colombie risquent de mourir... C.R.

Qui sont les FARC ?

Le 27 mai 1964, des paysans sans terre organisés en groupes d’autodéfense forment une petite république indépendante qui ne résistera pas aux forces mobilisées par le pouvoir. Deux mois plus tard, ces paysans entrent en guérilla au nom d’une lutte pour la répartition de la terre. Les FARC se réclament alors du Parti communiste, ligne soviétique. Il y a bien des accords de paix en 1984 qui légalisent l’aile politique des FARC. Mais leur parti est démantelé par une vague d’assassinats de 4000 élus et militants. Les survivants partent en exil ou retournent dans la clandestinité. Puis, grâce à la diversification de leurs sources de financement, les FARC connaissent un développement vertigineux qui dérange les intérêts des Etats-Unis. La guérilla contrôle aujourd’hui de grands pans du territoire. Son programme politique s’appuie sur trois lois édictées dans le maquis : une réforme agraire, un impôt sur la fortune et une loi anti-corruption.

Les FARC, une machine à faire de l’argent ?

Carlos Lozano, Parti communiste colombien

« Les séquestrations de civils pour extorsion sont injustifiables. C’est une logique absurde de la guerre. Pour soutenir son appareil militaire face à l’Etat, la guérilla a besoin de moyens. Cette pratique, comme le narcotrafic, a beaucoup discrédité les FARC tout en servant la propagande nord-américaine. Elle a aussi affecté la base sociale du parti communiste. Mais les chefs des FARC ne sont pas partis vivre aux Bahamas. Ils combattent dans la jungle depuis quarante ans. Sans l’approuver, je continue à reconnaître le caractère politique et révolutionnaire du mouvement guérillero colombien. »

Gustavo Petro, Pôle Démocratique, de centre-gauche

« Les guérilleros d’aujourd’hui sont moins révolutionnaires que leurs ancêtres. La lutte pour le pouvoir s’est transformée en lutte de vengeance. Et le narcotrafic décompose peu à peu le commandement des FARC. La guérilla se fragmente. Des fronts sont encore dans la ligne de la vieille politique révolutionnaire. D’autres contrôlent le territoire pour contrôler le territoire. Des guérilleros s’enrichissent, gagnant du pouvoir sans avoir besoin d’appui populaire. Le mouvement guérillero actuel est une combinaison de stalinisme et de luttes vindicatives avec un esprit assez conservateur. »

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