Illustration Eric Giriat
Accueil > Société | Controverse par Sabrina Kassa | 8 avril 2011

Faut-il avoir peur de la télévision ?

Le neurophysiologiste Michel Desmurget vient de publier un ouvrage
dénonçant la nocivité du petit écran, dont les enfants seraient
les principales victimes. Pour le producteur Jean Bigot, la télé est
surtout un formidable outil de connaissance.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

En vous appuyant sur quantité
d’études, Michel Desmurget,
vous défendez dans
votre livre l’idée que la télévision
nous rendrait « débile ». Pour vous, la télé est dangereuse.
Ce n’est pas un peu excessif ?

Michel Desmurget : Ce n’est pas ma thèse, c’est
ce qui ressort de milliers d’études scientifiques
qui sont plutôt bien menées. Je n’emploierais
toutefois pas le terme « débile ». Je dirais « juste »
que la télé a un effet avéré sur le développement
intellectuel de l’enfant, elle a un effet évident sur
les résultats scolaires, sur les compétences en
lecture… C’est effarant. Tout ça est très bien
établi et le contester relève de l’escroquerie
intellectuelle. Si vous mettez un gamin de primaire
une heure par jour devant la télé, il aura
43 % de chances de plus de sortir du système
scolaire sans diplôme. Ça ne veut pas dire que
tous les enfants qui regardent la télé n’auront aucun
diplôme, mais qu’ils ont beaucoup plus de
chances de sortir sans diplôme ou avec un diplôme
moindre. Tous les domaines intellectuels
sont altérés, l’imagination, la concentration, sans
parler du langage. Si vous avez une télé dans
une pièce, les échanges entre les parents et les
enfants baissent de 25 %, alors que l’on sait que
ce qui prédispose le mieux à la réussite scolaire,
c’est le nombre de mots qu’un enfant écoute et
émet. Et la télé, elle assassine ça, exactement.
C’est un désastre !

Jean Bigot : C’est très compliqué de réagir. Je
crois que je suis d’accord grosso modo avec
une grande partie des conclusions du livre mais
j’ai vraiment un problème de méthode. La notion
de vérité scientifique me pose problème. De
par ma culture talmudique et marxiste, j’ai beaucoup
de mal avec la notion de vérité. Quand
quelqu’un me dit qu’il détient la vérité scientifique,
je pars en courant, ça me panique. Et puis
j’ai l’impression qu’à travers la science et la vérité,
il est question d’autre chose, qui n’est jamais
dévoilé et qui pourrait être « Dans quel monde
de barbares est-on en train de vivre ? » Je pense
que c’est ça le vrai sujet du livre : la violence du
monde, comment on abîme les enfants… Personnellement,
je suis dans un paradoxe, car je
suis assez d’accord pour dire que la télévision
est dangereuse, mais comme je pense que la
voiture est dangereuse, que la vie est dangereuse.
Il n’y a que ça dans l’absolu. Vivre au Japon,
aujourd’hui, c’est dangereux parce que l’on
ne sait pas si le réacteur va exploser. Et alors ?
Il faut en finir avec le nucléaire ? Pour moi, la
question c’est ce que fait le corps social du danger de la télévision, ce que fait la politique.
Je suis d’accord avec la thèse défendue dans
le livre selon laquelle l’augmentation du nombre
d’heures de consommation de télévision ne favorise
pas la sociabilité, vu le mode de consommation
de la télé aujourd’hui où chacun regarde
son programme : l’amateur de bateaux visionne
sa chaîne sur les bateaux, l’amateur de randonnées
a son émission… Dans une même famille,
le soir, chacun peut regarder son programme et
ça, c’est sûr, ça ne fabrique plus de liens. Mais je
suis loin de penser comme Michel qu’un monde
sans télé serait meilleur.

C’était mieux avant ?

Jean Bigot : Je me bats contre l’idée rabâchée
depuis vingt ans que le niveau de la télévision
baisse. Comme c’est un secteur que j’aime bien,
j’ai beaucoup regardé les programmes des années
1950-1970. Sur 100 heures de télévision,
il y a toujours eu 90 heures qui ne m’intéressent
absolument pas, qui sont affligeantes de bêtise.
Mais quand Michel dit que c’est un danger
grave pour l’enfance, parce que ça fabrique
des dégénérés totaux qui auront une sexualité,
une affectivité et une sociabilité désastreuses,
là, ça m’énerve ! La quatrième de couverture
est quand même fabuleuse : « Lina, 15 ans,
regarde des séries comme “Desperate Housewifes”.
Cela triple ses chances de connaître
une grossesse précoce non désirée… » ça va
trop loin. Oui, je pense que la télévision abîme
vraiment l’imaginaire, le conscient, l’inconscient,
le regard sur le monde… Oui, comme la pollution,
ça abîme les poumons !

Alors, vous pensez vraiment qu’un
monde sans télé serait meilleur ?

Michel Desmurget : Je ne suis pas certain que
le monde sera meilleur sans télé, mais je suis
d’accord pour reconnaître que je suis vraiment
blessé par ce que l’on est en train de faire à nos
enfants. Dans un livre récent d’un professionnel
qui travaille dans le secteur de la télévision, je
lis : « Visez-le petit, préparez votre cible, marquez-
la au front le plus tôt possible, seul l’enfant
apprend bien. Les cigarettiers et les limonadiers
savent bien que plus tôt l’enfant goûtera, plus
tôt il sera accro. » Le pire, c’est que c’est vrai.
Le cerveau est une éponge, il est plein de failles
et celui de l’enfant bien plus que les autres.
Je ne comprends pas que les gens ne soient
pas plus scandalisés par ce genre de choses.
Dans nos universités, on va former des gens en
neurosciences pour étudier les failles de nos
gosses, pour pouvoir en faire de parfaits petits
soldats consuméristes. Oui, ça me blesse vraiment.
Un quart des gamins américains ne savent
pas qui est Hitler. Ils pensent que c’est un joueur
de foot ! Un tiers des petits anglais pensent que
Churchill est un personnage de fiction ! Alors la
télé n’est pas le seul responsable, soit, mais elle
est largement responsable de cette chose-là.

Jean Bigot : Dans le fond, j’ai une analyse divergente
de Michel, je pense que, primo, la télé
est un appareil qui fabrique de l’idéologie et, secundo, que pour les télévisions privées, c’est
un moyen de gagner du pognon pour les actionnaires.
Ils sont très clairs là-dessus, ils le disent
et l’assument.

Michel Desmurget : Ils sont peut-être très clairs
entre eux mais ils ne sont pas clairs quand ils
viennent dans les médias nous expliquer qu’ils
font attention aux enfants.

Jean Bigot : Arrêtez de prendre les gens pour des
abrutis. C’est comme les gens qui vendent du
formol, ils ne vont pas dire que c’est dangereux !

Michel Desmurget : J’ai tendance à penser parfois,
effectivement, que les gens sont bien plus
abrutis qu’on ne le pense.

Dans une certaine mesure, vous êtes
d’accord sur le constat de la dangerosité
de la télévision aujourd’hui. Mais est-elle
nocive en soi ?

Jean Bigot : Je persiste à croire que tout moyen
de diffuser et de l’information et de la culture
est bon. De tout temps, depuis les grottes, on
essaye de raconter à l’autre, aux autres hommes,
ce qui se passe, ce que l’on fait. Je considère
qu’elle est améliorable, amendable, bien que
l’outil soit dangereux, voire nocif. On l’a vu sur
un certain nombre de séquences politiques,
comme lors des trois mois qui ont précédé
l’élection présidentielle de 2007, avec le ramdam
incessant sur l’insécurité… Mais, je continue de
penser malgré tout que la télé a été, est et sera
un formidable outil de transfert de connaissance
et de culture. A la réserve près qu’une certaine
pratique de la télé est nécessaire. Si l’individu
est livré en toute solitude, s’il n’a pas d’amis,
pas de famille, pas d’environnement social, oui,
c’est très grave… Mais je ne crois pas que
l’être humain existe de manière solitaire, il existe
toujours avec d’autres autour de lui qui vont lui
permettre de pondérer ce qu’il a vu.

Michel Desmurget : Il y a une très belle étude
qu’un Américain a réalisée après être allé jouer
au bowling avec ses amis et qui, parce qu’il y
avait deux écrans télé, n’a pas échangé un mot
avec eux. Ça a été la soirée la plus terrible de sa
vie. Il a écrit un livre qui s’appelle Bowling Alone
(de Robert D. Putnam, 2000) où il analyse
les conséquences de la télé sur la sociabilité.
Il s’est aperçu que tous les endroits de socialisation
aux Etats-Unis, les partis politiques, les
églises – qui sont un peu nos MJC notamment
dans le sud –, les clubs de sport, les associations,
les bibliothèques, etc. avaient été désertés
à hauteur de 30 % deux ans après l’arrivée
de la télé. Alors je ne sais pas si les gens se
parlaient plus avant, mais il y avait beaucoup
plus de zones d’interactions sociales.

Les effets de la télé ne dépendent-ils pas
de la qualité de ce que l’on regarde ?

Michel Desmurget : A la question de savoir si la
télé peut-être améliorée, je rappelle qu’il y a environ
600 chaînes à l’échelle de l’Europe et, si l’on
suppose qu’elles émettent seulement 18 heures
par jour, ça fait 4 millions d’heures de programmes
à réaliser. Ceux qui me paraissent bon,
comme Apocalypse ou L’odyssée de l’espèce
par exemple, ont demandé des milliers d’heures
de travail. C’est une fortune. Comme le notait un
rapport de l’Unesco, la qualité c’est un peu la vitrine,
mais c’est souvent marginal. Parce que s’il
faut mettre autant de pognon et de ressources
humaines sur tous les programmes, on ne va
pas y arriver. Autre chose, les grandes chaînes
comme TF1, veulent fédérer des centaines de
milliers voire des millions de gens, de l’agriculteur
du fin fond de la Corrèze à la bourgeoise
parisienne. Qu’est-ce que ces gens-là ont à partager,
hormis un petit dénominateur commun ?
C’est pourquoi il y a de grandes chances pour
que cette télévision soit médiocre. Et ça, c’est
intrinsèque à la télé. La télé est médiocre parce
que c’est sa nature.

Jean Bigot : Le rapport entre le coût et la qualité
n’est pas aussi mathématique que ça. Il y a
de très belles productions qui ne coûtent pas si
chères, comme l’émission « Ce soir ou jamais »
de Frédéric Taddeï…

Dans votre livre, vous dites aussi que
la télé est un facteur de dressage social.
Pensez-vous vraiment que l’on puisse
isoler le facteur télé par rapport aux
autres forces qui structurent la société ?

Michel Desmurget : En effet, la télé a aussi un impact
considérable dans l’intégration des normes
sociales. Un jour, ma fille de 8 ans regardait
une fiction tirée d’un programme jeunesse sur
France 2 chez une copine. Elle est revenue, elle
nous a regardés et elle a dit : « Maman, je me
mets au régime. » Elle faisait 1 m 26 pour 19 kg.
« Maman, je suis grosse et si je reste comme
ça, je n’aurai plus d’amoureux. » C’est terrifiant.
C’est la démonstration de la force de persuasion
des normes de la télé.

Jean Bigot : J’ai vraiment du mal avec ce type de
raisonnement, comme si l’humanité agissait de
façon causale. Je ne crois pas qu’une enfant
de 8 ans réagisse comme ça simplement parce
qu’elle a entendu quelque chose à la télé. Il y a
une sorte de simplification de la problématique
humaine qui me sidère. Je crois qu’un être humain
est avant tout socialisé par ses amis, par
sa famille… S’il y a augmentation de la violence
dans les cours de récréation, ça ne me gêne pas
du tout d’entendre que la télé a un effet dans le
comportement des gamins. Mais il se trouve que
l’enfance est aussi faites de l’histoire familiale,
de l’inconscient familial, de ce qui se passe dans
la vie des copains…

Michel Desmurget : Qu’il y ait d’autres facteurs
à la violence, je ne le nie pas. Que des facteurs
sociaux soient même plus importants que la télé,
je ne le nie pas non plus. Mais je ne comprends pas non plus que l’on puisse nier que la télévision
a un effet causal et que l’on peut agir facilement
sur elle.

En bref, il n’y aurait pas le choix, il faut
bannir la télé de nos maisons ?

Michel Desmurget : Il me semble assez normal
et sain de dire aux gens qui regardent la télé ou
mettent leurs enfants devant la télé qu’il y a un
certain danger à le faire. Après, c’est à eux d’appréhender
le danger, je ne demande pas de l’interdire.
L’Etat n’a rien à faire là-dedans – hormis
pour empêcher certaines dérives publicitaires –,
mais les parents doivent être informés. Quand
je prends ma voiture, je sais qu’il y a un danger ;
quand je fume aussi, je m’expose à un cancer.
Je ne suis pas sûr que les parents qui mettent
leurs gamins devant la télé mesurent vraiment
l’amplitude du risque.

Jean Bigot : Nous sommes dans un monde où il
y a de l’image et du son. Qu’est-ce qu’on fait,
on le déserte ? Moi, j’ai fait un autre pari en
me disant, c’est vrai, c’est dangereux, mais en
même temps je n’arrête pas de constater que
ça reste un outil de transfert de connaissances,
d’émotions, d’informations. Alors, oui, chaque
individu doit faire le tri et ce n’est pas facile, surtout
si il est tout seul. Donc si l’enfant est livré
à lui-même, je suis d’accord, c’est dévastateur.
Mais ce n’est pas le cas si on travaille avec lui,
si les parents jouent leur rôle en disant ce qu’il a
le droit de regarder et ce qu’il n’a pas le droit…
Aujourd’hui, la télé permet à beaucoup de gens
de ne pas s’occuper des enfants : ça ce n’est
pas le problème de la télé mais celui de la déstructuration
des familles, de la solitude…C’est
comme pour la pratique du sport, il ne faut pas
laisser son gamin partir sans entraînement, sans
matériel adapté et sans savoir avec qui il va faire
de la varappe ou de la moto… Oui, les enfants,
il faut les élever !

Michel Desmurget, docteur en neurosciences,
directeur de recherche
à l’Inserm, auteur de TV Lobotomie. La vérité scientifique
sur les effets de la télévision
, éd. Max Milo, 318 p., 19,90 €.

Jean Bigot, producteur (Rouge
Productions), directeur de la fiction
à France 2 entre 2007 et 2009.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Les plus lus

5 novembre 2019
Par Amandine Mathivet

Au turbin !

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?