Accueil > N° 59 - février 2009 | Par Clémentine Autain | 1er février 2009

Femme et pouvoir. Entretien avec Isabelle Germain : « Les femmes ont le complexe de Cendrillon » (2)

Dans un contexte ou les règles du jeu de la progression professionnelle et politique sont conçues au masculin, il faut changer ces règles. De timides tentatives existent.

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Que pensez-vous de la polémique autour de Rachida Dati et sa reprise très précoce, après son accouchement, de ses fonctions de ministre ? ** ** Isabelle Germain. On focalise à tort sur elle et son choix. Le débat devrait porter sur les pratiques dans les mondes professionnel et politique. Ce sont des jungles. Si une femme laisse sa place pour faire un enfant, elle risque de ne plus la retrouver. On évolue dans des jungles, dans le monde économique et en politique. Si tu laisses ta place cinq minutes, on te la pique. Les femmes sont encore sommées de faire un choix entre carrière et maternité. Car, faire un enfant, ça peut freiner la carrière. Les femmes font des enfants généralement entre 30 et 40 ans, âge décisif de l’évolution du parcours professionnel. Plutôt que de se demander si elle est une bonne mère ou une bonne ministre, il faut se demander dans quel contexte elle évolue. Les réactions de féministes qui disent que Rachida Dati va ainsi pousser toutes les femmes à faire son choix sont stériles : il faut agir sur l’environnement qui produit ce choix.

Où sont les blocages majeurs de l’ascension des femmes ? ** ** I.G. D’abord, les hommes ne veulent pas lâcher le pouvoir. Une loi sur la parité existe depuis huit ans mais les hommes s’échinent à la contourner. Les partis préfèrent payer que de rendre éligibles des femmes. Par ailleurs, les femmes sont moins combatives, elles ont « le complexe de Cendrillon » . C’est le titre du livre de Colette Dowling, sorti en 1982 mais qui n’a pas pris une ride. Il y a une éducation différenciée des filles et des garçons. Dans les contes de fées et dans l’éducation en général, les filles doivent attendre le prince charmant puis le patron puis la promotion. Elles ne vont jamais revendiquer mais attendre, car la féminité est assimilée à la passivité. Les garçons vont combattre les méchants, conquérir le monde. Les comportements des hommes conduisent plus facilement dans le fauteuil de P-DG que ceux des femmes. Les hommes ont aussi tendance à se coopter entre eux.

Comment peut-on enrayer cette mécanique ? ** ** I.G. Ma conviction, c’est qu’il faut changer les règles du jeu de la progression professionnelle et politique. Ces règles ont été faites par les hommes, à un moment où ils n’avaient pas à se soucier de la vie familiale et domestique. Elles sont davantage basées sur la présence et l’esprit de clan que sur la compétence réelle. Aujourd’hui, les règles sont les mêmes pour tous et l’on voit que cela désavantage les femmes. Dans certaines entreprises, on en met en place de nouvelles pour ne plus les défavoriser. Par exemple, pour les promotions, lors des « people revues » , les directions des ressources humaines imposent de faire le tour des candidats ou candidates potentiels et ne pas laisser un manager décider tout seul dans son coin. Autre exemple, dans les directions de ressources humaines, il y a une règle qui veut que l’on repère les hauts potentiels dans la tranche 30-35 ans. C’est pile l’âge où les femmes font des enfants : c’est un peu ballot ! Tous les réseaux de femmes managers plaident pour qu’on élargisse la tranche d’âge. Ces réseaux agissent aussi pour aider les femmes à savoir « réseauter » , être sûre de soi, offensive. C’est du « marketing de soi » .

Qu’est-ce que ça change dans le rapport au pouvoir quand il y a des femmes ? I.G. Quand elles sont minoritaires, cela ne change rien : elles se comportent comme des hommes pour être acceptées dans les sphères de pouvoir. Ça se voit dans leurs tenues vestimentaires. Dati est dans l’hyperféminité et c’est bien. Imposer son propre costume, c’est déjà affronter les puissants. Par ailleurs, les femmes peuvent amener de nouveaux sujets sur la table. Ségolène Royal l’a fait avec le congé de paternité. Tous les enjeux liés à la conciliation entre vie professionnelle et familiale émergent grâce à la présence de femmes en politique. Quand le pouvoir est partagé, le champ du politique peut s’élargir.

Propos recueillis par C.A.

Isabelle Germain est journaliste et coprésidente de l’Association des femmes journalistes. Elle est l’auteure de Si elles avaient le pouvoi , qui vient de paraître chez Larouss .

Paru dans Regards n°59, février 2009

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