Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er novembre 2006

Festival Beckett « ce n’est pas Beckett qui est noir, c’est le monde »

Le festival Paris Beckett fête l’anniversaire de l’auteur. 100 ans cette année, un âge peu facile à porter, où la reconnaissance hésite encore sur la forme à adopter. Un festival qui a cherché à répondre aux enjeux de Beckett aujourd’hui. ENTRETIEN AVEC PIERRE CHABERT

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D’un auteur qui avait séché la remise de son propre prix Nobel, il eut été paradoxal de fêter, à grands renforts de cymbales publiques, l’anniversaire. A moins que ce ne soit faute de savoir où donner de la tête, en cette année 2006, des 50 ans de la mort de Brecht, et de Robert Walser, des 100 ans de celle de Cézanne, des 150 ans de la naissance de Freud, que sais-je... Mais le ministère de la Culture ne semble pas s’être précipité sur les autres non plus. On leur préfère Chateaubriand, c’est bien normal. Pour une fois pourtant qu’une commémoration ne nous aurait pas fait absolument grincer. On aurait grimacé d’hommage, et de bon aloi. Rictus à croupetons. Il est de ces auteurs magistraux dont l’ombre portée est si étendue, que même sans écrire, notre regard en hérite.

Ce sont les 100 ans de l’anniversaire de Samuel Beckett. Né à Dublin, en 1906, mort à Paris en 1989. L’association Paris-Beckett a entrepris d’orchestrer une année de rencontres, théâtrales d’abord, musicales, chorégraphiques, savantes aussi. Une façon plurielle d’embrasser la chose sans précisément la tenir. Car Beckett est un auteur à la fortune bizarre. Une des œuvres majeures du siècle passé mais qui continue à traîner une aura soupçonneuse dans le grand public, quelque chose comme une ombre de micro-ringardise théâtrale. Pas assez mort pour être classique, en somme. Et pourtant ! Rien de plus à la prou (du scandale) du spectacle vivant que l’affirmation du silence et de l’immobilité comme coordonnées du geste et de la parole. A moins que son héritage théâtral, sa trahison ?, reste à venir et que pour bien le prendre, il faille l’envelopper de biais : on pense à May B. de Maguy Marin, créé en 1981, ou au travail prochain de François Tanguy sur Beckett (1).

Pierre Chabert, qui a travaillé avec Beckett, comme acteur notamment, est à l’origine, avec Barbara Hutt, Tom Bischop et Robert Abirached, du festival Paris-Beckett. Entretien. n Diane Scott

Vous travaillez depuis trois ans sur ce projet de festival. Dans quel esprit avez-vous conçu cette année Beckett ?

Pierre Chabert. Nous ne voulions pas laisser échapper l’anniversaire car c’est toujours l’occasion de reparler d’un auteur. Notre société met vite à la poubelle les choses. Beckett n’a jamais vraiment été oublié, mais il est très mal connu, l’a toujours été, et continuera de l’être. C’est un auteur essentiel et il fallait se saisir de cette occasion pour le présenter à tout un public nouveau, jeune, espérons-le plus populaire. Présenter Beckett sous tous ses aspects et combattre aussi quelques idées fausses.

A quoi pensez-vous ?

P.C. A la façon dont on épingle Beckett d’habitude, comme un auteur noir, désespéré, négatif, pessimiste, intellectuel, froid, difficile. Voilà ce genre de stéréotypes que nous avons voulu combattre.

Quels choix cela impliquait-il ?

P.C. D’abord il fallait montrer, et c’est la première fois, l’intégrale des œuvres théâtrales de Beckett. Le succès de quelques pièces, en particulier d’En attendant Godot, a occulté l’œuvre. Il y a 19 pièces en tout, ce qui donne, en réunissant certaines pièces courtes, une dizaine de spectacles.

La deuxième ligne de force est de présenter toutes les facettes de l’œuvre de Beckett. C’était quelqu’un d’extrêmement ouvert, qui a exploré de nombreux médias : il a fait un film avec Buster Keaton, écrit pour la radio, pour la télévision (des pièces écrites spécialement pour la télévision, pas des feuilletons). Il a été très influencé par la peinture, la musique. Son travail a été très ouvert aux artistes de son temps et en retour, il y a un véritable bouillonnement autour de son œuvre dans l’art contemporain. Nous avons voulu montrer cette répercussion de Beckett aujourd’hui. C’est une façon aussi de le rapprocher des gens.

Vous ne pensez pas que ce préjudice de pessimisme et d’intellectualité qu’on porte sur lui ne devrait pas être déconstruit en amont ? Quand bien même ce serait un auteur sombre, en quoi cela devrait-il être répulsif ?

P.C. Quand la machine médiatique a répété à l’envi que c’était un auteur noir et pessimiste, c’était pour le déconsidérer.

Il y a un écueil de l’époque à vouloir valoriser des choses dites positives et il y a un déni là-dedans de toutes une dimension de l’humain.

P.C. Je dirais que ce n’est pas Beckett qui est noir, c’est le monde. On l’accuse de noirceur alors qu’il écrit après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, il y a bien là quelque chose de comique et de grotesque. Mais cette façon de le qualifier a bien pour but d’en désamorcer la force.

Comment le dialogue avec les théâtres et les metteurs en scène s’est-il passé : impulsion, commande, production ?

P.C. Ça ne vient pas d’en haut, ce n’est pas un hommage officiel. Nous avons donc très peu de moyens pour faire ce festival. Nous sommes des gens passionnés de Beckett. Le rôle de l’association est clair : pas de coproduction, mais coordination, suggestion, incitation, logistique, communication. Aussi, nous sommes allés, comme des commis voyageurs, frapper à la porte de nombreux théâtres, à Paris et en Ile-de-France. Nous avons été voir quelques théâtres privés, mais ça n’a pas marché. Nous avons voulu quelque chose d’ouvert, sans imposer quoi que ce soit. Peter Brook, par exemple, a opéré son choix, sur des pièces courtes, très drôles et savoureuses.

Vous vouliez éviter quoi ?

P.C. Que le festival soit accaparé par certains théâtres, un mondanisme, un parisianisme effréné. Nous ne voulions pas exclure les petits théâtres. Cela n’a pas été d’un gros effet : par exemple nous avons été voir les théâtres d’arrondissement : nous aimions l’idée que ce soit « décentralisé dans Paris » : mais ils n’ont pas été intéressés. On ne voulait pas que ce soit uniquement de vieux beckettiens de longue date, sans pour autant exclure des gens qui ont travaillé sur Beckett, comme Michaël Lonsdale. On ne voulait pas d’exclusive, à tous les étages de la chose. Il y a Brook, Lonsdale, la Comédie-Française, mais aussi de jeunes metteurs en scène : Bernard Lévy, Xavier Marchand, René Chénaux. Il y a aussi le premier spectacle de l’International Visual Theatre d’Emmanuelle Laborit. Elle ouvre son théâtre, fondé sur le langage des signes, avec ce spectacle de Beckett. Nous sommes très heureux de ce décloisonnement.

Quand vous dites que ce n’est pas une manifestation officielle, est-ce à dire que vous avez sollicité des fonds sans succès ?

P.C. Nous avons très vite compris que nous aurions très peu d’argent du ministère. Il se trouve que Beckett n’est pas français, il a passé la plus grande partie de sa vie à Paris, il a même fait de la résistance, a écrit son œuvre en français, mais il est resté irlandais. Ce seul fait l’écartait d’une célébration officielle, c’était du moins l’argument. Du reste, une célébration officielle aurait mal cadré avec Beckett. L’institution aime l’institution, la nourrit, s’alimente elle-même en cercle clôt, et le fait que ce soit un projet de gens hors institution était probablement un obstacle.

Il y a beaucoup de choses qui n’ont pas abouti faute d’argent. A quoi s’est ajoutée la question, la bataille même, des droits d’auteur. Les ayants droits en France sont les Editions de Minuit et ils respectent les souhaits de Beckett. Il n’aimait pas qu’on mette ses romans sur scène, qu’on touche à ses indications scéniques, et que, par exemple, En attendant Godot soit joué par des femmes. (Un projet de ce type a été refusé.) Je regrette, par exemple, que le projet de Jaques Nichet sur la pièce radiophonique Tous ceux qui tombent ait été écarté. Il avait présenté un projet fort intéressant, presque dans le noir, qui respectait totalement l’esprit de Beckett, mais les éditions ont refusé que cela se fasse pendant la célébration.

Pourquoi refusait-il le passage à la scène de ses textes non théâtraux ?

P.C. Il collait à la spécificité d’un genre, par esprit de rigueur. Les romans étaient écrits « dans le noir », pour la voix. Cela dit, Tous ceux qui tombent a été adapté pour la télévision par Michel Mitrani. Beckett était furieux, mais moi, je trouve que ce film est remarquable. (2)

Indépendamment de la fidélité, à la lettre, aux prescriptions scéniques de Beckett, pourriez-vous dire quelque chose de l’esprit théâtral de Beckett. Qu’est-ce que ce serait, être fidèle à ça ?

P.C. On ne peut répondre qu’au coup par coup à cette question. Il s’agit d’abord d’avoir les qualités d’acteur pour interpréter Beckett, car dans chaque texte, il y a toute la condition humaine. Il faut pouvoir donner toute la palette des sentiments humains : mais on sort avec Beckett de la psychologie, ce ne sont pas des sentiments, c’est une appréhension de la vie, dans toutes ses extrémités. Ensuite, ses textes théâtraux sont de véritables partitions, c’est difficile dans notre tradition française, de pouvoir les lire comme il faut, c’est-à-dire de façon musicale. Il écrit ses textes comme un musicien, avec des sonorités, un nombre déterminé de syllabes, des rythmes, des ruptures, des changements de tons. Il faut enfin un grand effacement de la part de l’acteur, il ne s’agit plus de cabotiner, il faut aller chercher très loin, avec une grande humilité. Et avec générosité, devant un auteur de cette envergure, qui lui, n’a jamais fait autre chose que de vouloir aider les gens. Parler de partition, c’est faire la comparaison avec un interprète de musique, il faut déchiffrer et jouer ce qui est écrit. Et mettre son moi, son « haïssable moi », à l’écart.

1. Le Centre Culturel Irlandais avait suscité un projet sur Beckett avec le Théâtre du Radeau, qui ne devrait pas avoir lieu pendant le festival, car le metteur en scène François Tanguy estime qu’ils ne sont pas prêts.

2. Notons qu’il y a, dans la programmation, Le Dépeupleur et Premier amour, textes non-théâtraux.

Pierre Chabert est respectivement metteur en scène ; directeur du Département français de la New York University ; universitaire et directeur du Théâtre et des Spectacles au ministère de la Culture dans les années 1980.

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