Accueil > Idées | Par Karine Gantin | 1er novembre 2006

Fiction médiévale sur M6 : Kaamelott de luxe

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

C’est au carrefour de l’Histoire et de plusieurs traditions télévisées, dans des monochromes évoquant tour à tour les parchemins jaunis et l’ors compassé des nobles épopées disparues, que le Royaume de Kaamelott fait son apparition, chaque soir pendant cinq minutes sur M6, aux environs de 20H35. Une apparition télévisuelle aussi culte que saugrenue... Contempteurs de l’humour absurde et du pastiche heureux s’abstenir ! Mais de quelle télé s’agit-il ? De quelle Histoire ? De quel humour ? Et qui a vu la Dame du Lac ? A part bien sûr le pauvre roi Arthur, faux veinard qui n’en peut mais, de cette chieuse désespérée dont le pouvoir s’effrite sous les coups de boutoir du christianisme nouveau... Car au Ve siècle après Jésus-Christ, les anciennes traditions, légendes et divinités celtes sont chambardées par la nouvelle religion. Entre Merlin l’enchanteur et la quête du Graal, entre la cruche Guenièvre et leurs coriaces épouses, entre leur factice bravoure face aux monstres d’autrefois et leur peur bien réelle des batailles du temps, les chevaliers de la Table-Ronde ont décidément le cœur qui flanche et l’intelligence en dents de scie, et les voilà soudain qui ne savent plus à quel saint (ni quel sein) se vouer, Star Treck ou Braveheart, leur servante ou leur femme, leur épée ou l’assiette de leur copain. Et pendant ce temps, la gestuelle des acteurs tient à la fois d’un film de cape et d’épée et d’un one-man-show façon cabaret, tandis que les décors de carton-pâte accueillent des effets spéciaux ringards et savoureux, droit débarqués du cinéma des frères Lumière.

Construit comme une série de sketches très courts, chaque « épisode » dévide le fil d’une histoire unique : ainsi que le stipule le site internet dédié au feuilleton (1), le Roi Arthur, investi d’une Mission Divine, tente de guider son peuple vers la lumière... « Seigneur, dit-il, je me vouerai tout entier à la noble quête dont Vous m’honorâtes. Mais avec l’équipe de romanos que je me promène, ça va pas être facile ! » Le ton est donné. Le plus intéressant tient peut-être aux angoisses existentielles du roi Arthur lui-même, incontestablement le personnage central de la série. Il y a quelque chose d’irrémédiablement contemporain dans sa façon de regarder les autres, en retrait toujours, jamais totalement participatif, inquiet de lui-même et de la réalité de son pouvoir, non certain de sa place, et encore moins du bien-fondé de celle des autres, tentant de se conformer au jeu des apparences tout en poursuivant des rêveries solitaires sans cesse interrompues par les autres personnages... Dans ces conditions, que lui sert d’être roi ? semble-t-il se désoler, hagard... Joli paradoxe, qui percute de plein fouet l’engouement français contemporain pour la période médiévale et exprimé par la création de nombreuses associations, de spectacles estivaux en plein air, de jeux, livres et autres. Cet engouement là de notre temps semble témoigner de la nostalgie d’une époque rassurante, certes réinventée pour la circonstance, mais où les codes sociaux paraissent délicieusement figés, et les fonctions sociales par avance distribuées... Or, le roi Arthur de Kaamelott défait la mascarade par sa présence, ses questionnements et ses apartés. Entre le vague espoir lui-même « d’y croire encore » et l’autodénigrement, entre une lucidité maniaque sur lui-même et la déconstruction presque agressive de chaque parole entendue, comme s’il avait en permanence quelque chose à prouver et à se prouver, métaphysique en somme, Arthur plonge chaque soir dans les embrouillaminis d’une cour où se répercute comme en dégradé (et singeries les uns des autres) les mêmes angoisses, les mêmes drames : hommes tous incertains de leur pouvoir comme de leur bravoure, au bord d’exprimer leurs faiblesses en sincérité comme de les cacher à nouveau soudain sous leurs oripeaux d’opérette rafistolés de travers par les grosses ficelles du langage... Oui, il y a du Hamlet, chez ce roi, et c’est notre contemporain dépressif qui soudain devient, par cette magie-là réellement, sans pastiche cette fois, objet majeur de la série, moins chevalier de la Table Ronde sans peur ni reproche que personnage métaphysique et mélancolique de la plus grande littérature. Royal Kaamelott !

1. www.kaamelott.com

Kaamelott, de Jean-Yves Robin et Alexandre Astier, chaque soir pendant cinq minutes sur M6, aux environs de 20H35

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?