Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 10 janvier 2011

FN-UMP Les liaisons dangereuses (3) - Avec le FN, « tout devient possible »

L’attitude de la droite « gouvernementale » vis-à-vis du FN s’infléchit ; le discours d’extrême droite devient plus « présentable » aux yeux d’un électorat qui s’élargit. Les conditions d’une recomposition de la droite sont réunies.

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«  Nous sommes en danger du point de vue électoral.  » (Jean-François Copé, 11 décembre 2010). Une batterie de sondages favorables à Marine Le Pen (entre 12 % et 14 % d’intentions de vote à la présidentielle), une percée des « bonnes opinions », des chiffres conséquents d’audience télévisuelle, et voilà le Front revenu au coeur du débat électoral. En 2008, le sondeur Jérôme Fourquet titrait une étude de sociologie politique sur « l’érosion électorale du lepénisme » [1] ; aujourd’hui, de nombreux observateurs se plaisent à évoquer la possibilité d’une présence de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle de 2012.

On ne retiendra pas ici cette hypothèse, pour l’instant tout au moins. La bonne santé du probable futur numéro un du Front national n’empêche que son potentiel électoral n’est pas plus haut que celui, alors déclinant, de son père en 2007. Il n’en reste pas moins que le phénomène conjoncturel de la fin 2010 dit quelque chose de très préoccupant, pour la vie politique et pour la bonne santé démocratique de ce pays.

Le premier signe d’inquiétude est dans l’évolution de l’électorat frontiste. Il séduisait jusqu’alors une frange des catégories populaires déstabilisées par la crise, vivant le sentiment douloureux d’être délaissées par la politique institutionnelle, ayant troqué l’espérance des Trente glorieuses contre le ressentiment avivé par la crise. Il attire désormais une part des couches moyennes à leur tour menacées par la précarisation générale du salariat. Dès lors, au lieu d’être un phénomène aléatoire, tiraillé entre la colère populaire portant au vote sanction et la passivité morose conduisant à l’abstention, le vote Front national peut devenir un vote stabilisé, un vote « idéologique » qui ancrerait le Front dans les hautes eaux électorales, au point de devenir une composante à part entière du paysage de la droite française. Le Front pourrait alors glisser du statut à part d’une « extrême droite », héritière sulfureuse d’un fascisme vilipendé et infréquentable, à celui d’une fraction extrême de la droite, gênante par ses excès mais incontournable dans la construction de majorités politiques.

L’insertion pratique

Or ce premier motif d’inquiétude est renforcé par une double évolution qui rend possible l’insertion pratique du Front national. La première évolution se trouve à l’intérieur même du dispositif frontiste. Inutile de disserter sur le caractère fondamental des inflexions portées par Marine Le Pen : le coeur du discours frontiste reste du côté de la « préférence nationale », du retrait des aides sociales aux étrangers, de l’arrêt de l’immigration, de la maîtrise des frontières et de la sécurité. Mais il n’est pas non plus indifférent de noter que ses charges sur l’immigration glissent de la théorisation raciale explicite au différentialisme culturel, de la stigmatisation du maghrébin à celui de l’Islam. Et si la digne fille de son père continue de cultiver la détestation des élites parisiennes, elle entend en même temps revaloriser la dimension « experte » du discours économique et social de son camp.

Ce mouvement vers un Front national persistant mais d’apparence plus « présentable » se conjugue avec l’approfondissement d’une évolution de la droite dite « gouvernementale ». Après avoir, dans les années 1980, tenté de séduire l’électorat du Front (c’était le temps du « bruit et de l’odeur » évoqués par Jacques Chirac en 1991), le gaullisme chiraquien avait finalement décidé de stopper l’essor du Front en s’opposant à lui vivement, pour briser toute perspective d’accès au pouvoir. En 2002, Nicolas Sarkozy amorçait un tournant qui consistait à porter les feux du côté de la « droite décomplexée ». La droite au pouvoir, affirmait-il, ne devait plus se laisser tétaniser par le lepénisme : elle devait montrer qu’elle ne s’en tenait pas au seul discours sécuritaire mais qu’elle était capable de le mettre en oeuvre. Celui qui était à l’époque le ministre de l’Intérieur s’attacha à montrer qu’il était, lui, un homme d’action dans les domaines qui constituaient a priori le fonds de commerce de Le Pen.

Le problème est que la droite française n’en est plus à « l’état de grâce » de 2007, quand il semblait que Nicolas Sarkozy réussissait ce que ses prédécesseurs n’avaient pu construire : le rassemblement de toute la droite derrière un programme que Regards identifia alors comme « libéral-populiste ». Par brouillage tactique (l’appel à des personnalités théoriquement emblématiques de la gauche) et par activisme brouillon, Sarkozy a perdu en un temps record le capital exceptionnel qu’il avait amassé.

Dès lors, que peut faire une majorité gouvernementale resserrée sur sa propre droite ? La tonalité des principaux responsables est sans ambiguïté : Jean-François Copé vante un «  retour aux fondamentaux  », c’est-à-dire la reprise du débat sur l’identité nationale. Quant à Bernard Debré, il plaide pour ne pas se préoccuper du FN, mais pour «  faire ce que nous avons promis en 2007, s’occuper de l’immigration, assurer la sécurité  ».

Alliances à droite

Quel que soit le niveau atteint in fine par la candidate vraisemblable du Front, nous irions dès lors vers une recomposition de la droite comme on n’en avait pas connu depuis au moins 1958. Il y a quelques années, Bruno Mégret avait fait le pari d’une évolution du Front vers des alliances à droite, selon le modèle italien du parti néofasciste de Gianfranco Fini. Jean-Marie Le Pen avait alors estimé que le Front n’était pas assez installé pour courir ce risque.

La banalisation du corpus idéologique du lepénisme par la droite dite « républicaine » et le glissement tactique du discours officiel du Front pourrait rendre possible la conjonction jusqu’alors impossible. L’alliance explicite, y compris au gouvernement, ne serait plus portée par des personnalités isolées. L’enlisement italien, qui fait aujourd’hui d’un ancien « néofasciste » la clé de réussite parlementaire de l’antiberlusconisme, s’incrusterait chez nous !

« Je suis une déçue de Sarkozy »

Apéro débat au Fou du Roy, à Versailles. Marine Le Pen est en campagne interne devant ses partisans. Parmi eux, d’anciens militants de l’UMP .

Nous sommes alors en pleine campagne Marine Le Pen contre Bruno Gollnisch. Le restaurant Le Fou du Roy, à Versailles, accueille la fille du chef. Il y a là une centaine de personnes venues entendre l’habituelle logorrhée frontiste : préférence nationale, peine de mort, péril islamique... C’est le profil des militants qui détone. Beaucoup sont des « historiques », adhérents des premières heures. Certains sont cathos traditionalistes, prise de guerre du FN. Un autre profil retiendra le plus l’attention : le sarkozyste déçu. Ainsi cette jeune fille de 18 ans, toute récente militante frontiste : «  ça faisait longtemps que je voulais m’investir et quand Sarkozy est arrivé, j’ai adoré son dynamisme et son discours . » La jeune femme de classe moyenne, dont les parents d’origine libanaise ignorent qu’elle a adhéré au FN, a ensuite été «  très déçue  » par Sarkozy. Il n’a pas, dit-elle en résumé, mis en oeuvre la radicalité qu’il affichait, notamment sur la sécurité. Idem pour cette retraitée, ancienne prof venue en voisine. Elle est emballée par « Marine ». «  J’ai voté RPR puis UMP toute ma vie. Avec Marine, les choses me paraissent évidentes. C’est elle qui peut le mieux incarner la France . » Un autre, également ex-militant de l’UMP se réjouit du « tournant » pris par le FN : «  J’ai toujours détesté les dérapages de Le Pen. Sa fille permet de dédiaboliser une pensée qui n’a pas lieu de l’être. Sur l’immigration, Sarkozy ne va pas au bout des choses. De même pour la délinquance, Sarko aurait dû aller plus loin . » Un jeune militant, FN pur sucre celui-là, approuve : «  Il faudrait rétablir le bagne, pour que les délinquants non seulement ne coûtent rien mais rapportent de l’argent . » Sourire gêné de l’ancien militant UMP.

Rémi Douat

Notes

[1Le vote de rupture. Les élections présidentielle et législatives d’avril-juin 2007, éd. Presses de Sciences-Po, 2008.

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