Accueil > N° 25 - Janvier 2006 | Par Karine Gantin | 1er janvier 2006

Forum Social Mondial. L’unité dans la diversité

Caracas, Bamako, Karachi : le Forum social mondial de janvier marque son ancrage dans des dynamiques régionales. Donc, des thématiques changeantes selon les continents. Le moyen d’apporter à la globalisation néolibérale des esquisses de réponses différenciées et portées de façon plus populaire, plus démocratique.

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Les forums sociaux ne sont pas une religion, il ne suffit pas de se réunir pour que messe soit dite ! » prévient le président d’Alternatives Québec, Pierre Beaudet. Une parole critique sur une dynamique altermondialiste en voie d’essoufflement ? Plutôt une mise en garde contre les simplifications médiatiques sur le prochain Forum social mondial (FSM)... L’association Alternatives Québec a participé aux dernières mobilisations contre le projet de Zone de libre-échange des Amériques, que de vastes manifestations ont contribué à mettre en échec lors du Sommet des Amériques en novembre. Pour Pierre Beaudet, « une appropriation politique du processus des forums sociaux, la plus vaste possible, en amont et en aval de ces moments hautement symboliques de rencontre et d’échange que sont les forums, est indispensable. De ce point de vue, le bilan de cinq années déjà de FSM est positif... Au Québec notamment, où la sensibilité dite altermondialiste, dopée par ses échanges avec les mouvements latino-américains, représente aujourd’hui une grosse minorité. Hélas, cette nouvelle phase ascendante du mouvement social québécois n’a pas encore trouvé sa transcription politique, et nous ne savons pas encore ouvrir ce débat, à l’inverse de ce que vous avez commencé à faire en Europe ».

Ce mois de janvier 2006, le FSM est dit « polycentré » : il se déroulera à la fois à Caracas (Venezuela), à Bamako (Mali) et à Karachi (Pakistan, volet en réalité reporté de quelques mois). Un polycentrisme encourageant, de l’avis majoritaire : hors le cas du FSM de Mumbaï, en 2004, considéré comme une réussite en raison de la forte convergence de mouvements sociaux asiatiques et aussi de la présence accrue de sans-droits nombreux et divers, le FSM semblait jusqu’ici un processus avant tout latin, poussé par l’Europe méridionale et l’Amérique latine. L’ancrage désormais acquis dans des dynamiques régionales multiformes donnera à ce FSM 2006 le moyen d’apporter à la globalisation néolibérale des esquisses de réponses différenciées et portées de façon plus populaire qu’élitiste. D’autant que cela devrait se traduire en outre par des thématiques dominantes changeantes selon les continents...

Diversité du mouvement

Ainsi, le volet FSM de Caracas, s’il ne s’enlise pas dans un débat entre pro- et anti-président Chavez comme il le fit l’an dernier dans le Brésil du président Lula, devrait exhiber la richesse des expérimentations politiques propre à l’Amérique latine, où les gouvernements de gauche, porteurs de lourds espoirs, se multiplient au fil des mois, tandis que les formules d’autogestion y gagnent en visibilité dans tous les domaines. A Karachi, le thème de la guerre des civilisations et les liens multiples entre fondamentalismes religieux et autoritarismes politiques sous-tendront la rencontre. L’Afrique enfin, tant subsaharienne que dans sa composante maghrébine, devrait amorcer à Bamako un dialogue nécessaire entre des mouvements sociaux locaux lentement renaissants mais éparpillés. Elle devrait pointer les méfaits d’une globalisation néolibérale imposée de l’extérieur à des Etats par ailleurs minés par la corruption et ayant échoué à transcrire l’étape de la décolonisation passée en chance pour les peuples du continent. De plus, la problématique des migrations Sud-Nord devrait y être posée avec insistance. En ligne de mire : les images des assauts de migrants repoussés à Ceuta et Melilla par une Union européenne instrumentalisant ses marges géographiques à cette fin (en l’occurrence le Maroc), avec de nombreux morts à la clé. Une grande partie des acteurs altermondialistes européens devrait d’ailleurs se retrouver à Bamako. Aminata Traoré, ancienne ministre malienne et charismatique organisatrice du FSM de Bamako, a prévenu publiquement : « L’Europe ne peut avoir le monopole du discours sur elle-même. Nous voulons, nous Africains, nous approprier à notre tour le processus du FSM afin de poser la question des déséquilibres Nord-Sud, interroger l’Europe sur ses responsabilités et ses valeurs, rassembler nos forces vives en Afrique pour faire revivre le continent. » Serge Guichard, responsable français d’un réseau Migrations & citoyenneté et dirigeant communiste, renchérit avec passion : « Le risque à Bamako est bien l’importation artificielle d’un forum social européen en Afrique, alors même que ce FSM polycentré représente pour nous tous une opportunité de penser l’altermondialisme comme une utopie concrète et vécue diversement selon les lieux. Au PCF, intéressé comme tous les partis de gauche à cette dynamique que portent les sociétés civiles, le FSM nous aide à inscrire la visée communiste dans un universel non franco-français, à intégrer la diversité du mouvement social à travers le monde. Un vaste bout de chemin a déjà été parcouru en ce sens. Mais beaucoup reste à faire... »

Autogestion et consensus

Outre la globalisation des luttes dans leur diversité, progresse le fonctionnement démocratique, se félicite pour sa part Obey Ament, de l’association Espaces Marx, qui organisera avec le réseau européen Transform ! plusieurs ateliers de travail à Caracas : « Le texte dit « consensus de Porto Allegre », lancé à l’issue du dernier forum mondial par diverses personnalités, a été par exemple décrié comme une tentative de récupération élitiste non conforme à l’esprit altermondialiste. Les vastes pléniaires de 5 000 participants, qui privilégient les paroles des élites, sont de même désormais abandonnées : les participants sont invités cette année à proposer leurs séminaires, puis à se regrouper par thème. Bref, l’autogestion et le fonctionnement par consensus sont privilégiés. Le FSM met ainsi en relation de plus en plus d’organisations progressistes à travers le monde, nous aide à renforcer le travail en réseau, à partager nos expériences et à approfondir sans relâche d’une rencontre à l’autre nos réflexions respectives, par exemple, pour Espaces Marx, le bilan des gauches au gouvernement ou le rôle des transnationales européennes. »

La montée en puissance de la valeur démocratie n’exclut cependant pas les jeux politiques. Gustave Massiah, président du CRID (1) et membre du Conseil international pour les FSM, analyse : « La question des alliances est constante. Avec des succès variables, le mouvement combine plusieurs approches... Il s’inscrit dans des alliances larges dont les deux formes les plus marquantes sont les alliances anti-guerre et les alliances antifascistes. Elles ont l’avantage d’être larges, mais elles négligent la construction des alternatives. Le mouvement est interpellé en outre par des alliances plus radicales dont les deux formes les plus marquantes sont les alliances anticapitalistes et les alliances antiproductivistes. Elles ont l’avantage de se soucier des causes et donc d’être toujours nécessaires, mais elles sont souvent fermées et ne sont pas suffisantes. Le mouvement est confronté enfin à la question des alliances correspondant à la période, aux alliances avec ceux qui refusent le cours néolibéral, et notamment les nouveaux keynésiens. » Pour Gustave Massiah, une avancée majeure d’ores et déjà acquise des forums sociaux est cependant l’enjeu devenu central de l’accès pour tous aux droits fondamentaux, devenu une revendication essentielle pour de nombreux mouvements qui l’ont intégrée comme matrice interne de leur propre travail de terrain.

Travailler aux droits réels comme aux résistances de terrain est très urgent aujourd’hui, confirme Bernard Dréano, dirigeant du réseau altermondialiste français IPAM (2), car « en termes de visibilité immédiate, le thème de la guerre risque d’être omniprésent au FSM, alors que le vrai thème caché derrière, c’est celui de la montée des autoritarismes. La mouvance altermondialiste tend à arborer son hostilité à la guerre en Irak comme un drapeau fédérateur, mais sans référence au présent irakien immédiat, sur lequel elle ne sait en vérité quoi dire... Parler de guerre impérialiste ne suffit pas ! Nos collaborations concrètes par dossier, la diffusion de notre influence en réseaux, même peu médiatisées, sont ici le plus essentiel ».

1. CRID : Centre de recherche et d’information sur le développement.
2. IPAM : Initiatives pour un autre monde.

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