Accueil > Société | Par Delphine Dauvergne | 1er octobre 2009

France Télécom. Danièle Linhart : « Le travail ne les aide pas »

Dans quels milieux professionnels les suicides sont les plus présents ?

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Danièle Linhart. En règle générale, les gens qui tentent de se suicider travaillent dans des lieux où des pressions contradictoires s’exercent sur eux, avec un déni de reconnaissance de leurs capacités et de leur engagement professionnel. Ce sont des lieux où ils sont considérés comme des pions. On ne tient pas compte de ce qu’ils investissent dans le travail, des équilibres importants entre vie privée et vie professionnelle, ou des problèmes qu’ils peuvent rencontrer dans leur vie personnelle. Ces suicides ont lieu là où le management est le plus « moderne », là où une volonté de modernisation s’impose à marche forcée avec tout ce que cela implique : individualisation des situations de travail, mise en concurrence systématique des salariés les uns contre les autres, exigences d’excellence, sous-traitance de tous les dysfonctionnements liés à des organisations de travail de plus en plus complexes. Les salariés se sentent dans un état d’abandon, d’isolement et de non-reconnaissance des efforts qu’ils fournissent. Ils sont aussi confrontés à des évaluations arbitraires parce qu’elles sont faites par des cadres très mobiles, qui n’ont plus le temps de prendre la mesure du travail réel des gens qu’ils encadrent.

Existe-t-il une échelle de réactions avant d’en arriver au suicide ou est-ce un acte soudain et imprévisible ?

D.L. Pour le savoir, il faudrait reconstituer l’historique de chaque suicide. Mais ce qu’on peut constater, c’est que de plus en plus de salariés prennent des tranquillisants, consultent des psychiatres, des psychanalystes parce qu’ils ne vont pas bien. Alors effectivement, les employés qui se suicident sont des personnes qui ont probablement eu recours à des aides : consultations médicales, arrêts maladie, médicaments... Certains même ont alerté leurs collègues de leur mal-être, de leur souffrance.

Peut-on affirmer que ces suicides sont liés aux conditions de travail ?

D.L. Les gens qui se suicident ont des fragilités. Mais en se suicidant sur le lieu de travail ou en liaison avec le travail, ils expriment que ce qui se produit au travail est, pour eux, insupportable. Le travail ne les aide pas. On sait qu’il peut avoir une fonction réparatrice pour les gens qui subissent des épreuves, parce qu’il y a un milieu, des collègues. Il a une utilité sociale. Or, le travail joue justement de moins en moins ce rôle. Au contraire, les salariés expérimentent la mise en concurrence, l’abandon, l’isolement, le déni des qualités. On ne peut pas nier que c’est en relation avec l’évolution managériale et la modernisation de la mobilisation des salariés dans leur lieu de travail.

Quelles conséquences peut avoir la privatisation d’une entreprise publique sur les conditions de travail de ses salariés ?

D.L. Le passage à la privatisation se traduit par des conflits de valeurs importants. Les fonctionnaires qui avaient le sentiment d’être au service d’une mission publique et d’œuvrer pour le bien de la société se retrouvent confrontés à des situations, comme à France Télécom avec les centres d’appels, où on leur demande d’être des commerciaux, de vendre un produit. Ce sont des sources de souffrance. L’individualisation de la gestion des salariés et leur mise en concurrence marquent, pour eux, la fin de l’éthique professionnelle des fonctionnaires.

Surtout qu’on peut s’interroger sur la « rentabilité » effective des méthodes de management qui stressent les salariés et peuvent être sources de dépression, voire de suicide...

D.L. Les méthodes managériales consistant à imposer la mobilité en permanence conduisent à des désapprentissages, des pertes de métiers et de savoirs. Et donc les salariés ne sont pas aussi rentables qu’ils pourraient l’être si on les maintenait dans des situations où ils puissent maîtriser leur environnement de travail.

Quelles mesures pourraient permettre de faire cesser ces souffrances ?

D.L. Il faut commencer par reconnaître le travail en tant que tel : si on veut que les gens soient responsabilisés, et qu’ils atteignent leurs objectifs dans de bonnes conditions, il faut accepter l’idée qu’ils puissent négocier ces objectifs et négocier les moyens à leur disposition pour y arriver. C’est le grand enjeu.

Propos recueillis par D.D.

Lire aussi : http://www.regards.fr/article/?id=4330

Paru dans Regards n°65, octobre 2009

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