Accueil > Société | Par Delphine Dauvergne, Marion Rousset | 1er octobre 2009

France Télécom. Pendus au bout du fil

« Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom. C’est la seule cause. » Les mots sont posés sur le mal-être, le geste suit. Comment l’entreprise devient-elle une machine à broyer les salariés ?

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C’est une vraie série noire. Depuis février 2008, 23 salariés de France Télécom se sont suicidés, dont cinq cet été. La plupart ont expliqué leur acte, dans des lettres, par une détresse liée à leur travail au sein de cette entreprise où, entre 2006 et 2008, 22 000 emplois ont été supprimés et où 10 000 nouvelles suppressions de postes sont prévues d’ici 2011. L’affaire ne date pas d’hier. Déjà on dénombrait 28 suicides en 2000 et 29 en 2002. En 2004, Dominique Decèze, journaliste spécialisé dans la santé au travail, tirait la sonnette d’alarme. Dans La machine à broyer, De France Télécom à Orange : quand les privatisations tuent, il mettait en cause les dirigeants et leurs méthodes de management. Si « on souffre à France Télécom, plus qu’ailleurs » , explique-t-il, c’est que « la privatisation de France Télécom a été faite de manière extrêmement brutale ». L’entreprise, qui s’est transformée à partir de 1996 sans ménagement, s’apparente en effet à un formidable laboratoire. Pour répondre à des exigences de rentabilité, France Télécom n’hésite pas à tester un ensemble de techniques de pression sur les salariés pour les briser et les pousser, du coup, à démissionner. Il s’agit de se séparer en un temps record d’un maximum d’entre eux : et en premier lieu de ceux qui voulaient conserver leur statut de fonctionnaire (1). Entre cruauté et mépris, il règne dans l’entreprise une atmosphère délétère. Ainsi, ce responsable hiérarchique ironisant devant une assemblée de techniciens : « On n’a pas droit à l’euthanasie et l’on ne sait pas quoi faire de vous » (2). 

Dans certains endroits, un système de fichage permet de décider de quels salariés l’on va se débarrasser. Tous les six mois, les salariés ont un entretien individualisé, dit « entretien de progrès » avec leur « n + 1 », leur supérieur hiérarchique. On leur demande s’ils sont prêts pour la mobilité, mais la réponse importe peu, d’autant que les objectifs qu’on leur fixe sont souvent irréalisables. Pour Michel, suicidé dans la nuit du 13 au 14 juillet dernier, cette méthode aura été fatale : « Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom. C’est la seule cause. Urgence permanente, surcharge de travail, absence de formation, désorganisation totale de l’entreprise. Management par la terreur ! Cela m’a totalement désorganisé et perturbé » , écrit-il avant de mettre fin à ses jours. Malgré des courriers comme celui-ci, la direction de l’entreprise continue de nier toute responsabilité dans des drames qui, selon elle, sont essentiellement personnels. Ce n’est pas l’avis de Dominique Decèze pour qui ces salariés sont des « personnes qui retournent la violence de l’entreprise contre elles, tellement elles sont à bout, qui ne supportent plus les méthodes et qui ne voient plus quel avenir on leur offre » . Elles ne sont « pas particulièrement fragiles, mais on les a fragilisées » .

DES SALARIÉS BRISÉS

L’Observatoire du stress et des mobilités forcées à France Télécom, créé en 2007 à l’initiative des syndicats SUD et CGC, dénonce la règle qu’il a appelée règle des « 5 M », pratiquée dans l’entreprise : « M comme management par le stress, mobilité forcée, mouvement perpétuel, mise au placard et enfin mise en condition de retraite forcée. » On peut y ajouter maniement des extrêmes, entre la spirale infernale de la surcharge de travail et l’absence de tâche. Les uns, pressurisés dans les centres d’appel par exemple, ont le sentiment de ne jamais être à la hauteur des exigences des managers. Les autres, relégués, doivent composer avec leur inutilité. La mise au placard est sans doute l’un des meilleurs moyens pour obtenir une démission forcée. C’est un « anéantissement social, on nie l’existence même de la personne, son appartenance à un monde commun » , explique Dominique Lhuilier, auteur de Placardisés, des exclus dans l’entreprise (3). « Quand vous êtes placardisé, vous n’êtes plus rien, vous ne valez plus rien. »

Deux tiers des salariés de France Télécom ont plus de vingt ans d’ancienneté. Ils ne reconnaissent plus leur entreprise passée à une logique de productivité au détriment d’un service autrefois public. Une chose est sûre, ils n’étaient pas entrés à France Télécom pour faire de la vente forcée. « Au contremaître succède donc le manager aux allures de coach, au directeur un peu paternaliste se substitue le cost-killer froid et d’une implacable rationalité comptable » , résume Ivan du Roy dans l’enquête qu’il vient de mener (4). Les restructurations s’enchaînent, sur fond de fermetures de services et de sites. Les mutations et les changements d’affectation, sources de souffrances, se multiplient. Chaque salarié de France Télécom change ainsi de poste tous les vingt-sept mois en moyenne : une personne sur trois changerait d’affectation tous les dix-neuf mois : et de lieu de travail tous les trente mois. Et entre 1996 et 2002, 53 000 personnes ont changé de métier au sein du groupe, souvent pour occuper des postes sans rapport avec leurs anciennes fonctions (5).

SURSAUT

Qu’a fait la direction face à ces vagues de suicides ? Des cellules d’écoute psychologique ont été mises en place. Mais c’est insuffisant et trop tard. Surtout, certains médecins du travail ont dénoncé la violation du secret médical puisque des managers ont siégé dans ces cellules. Eux-mêmes d’ailleurs peinent à lutter efficacement contre les souffrances des salariés. Depuis trois ans, 13 médecins du travail sur 70 ont démissionné, devant leur impuissance et certaines pratiques récurrentes comme les contre-visites médicales demandées par la direction après qu’un salarié a obtenu un arrêt de maladie.

Devant l’ampleur de la mobilisation salariale (6), la direction a concédé quelques mesures : moratoire jusqu’au 31 octobre sur les mutations, ouverture le 18 septembre de négociations sur la déclinaison de l’accord interprofessionnel sur le stress, création de 100 postes au service des ressources humaines dites « de proximité », recrutement de médecins du travail, négociation locale généralisée pour accompagner les projets de la direction. Des décisions approuvées par le ministre du Travail et des Relations sociales, Xavier Darcos. Les syndicats restent sceptiques. Pour Rachel Beauséjour (CGT), « il faut que ces médecins aient des moyens. Pour les RH de proximité, tout dépendra de leurs missions » . La CGT demande ainsi que l’autonomie liée au travail le soit sans temps imposé, que les mutations se fassent vers des sites peu éloignés et que soit reconnue la pénibilité au travail dans les centres techniques et les centres d’appel. Pour Brigitte Font Le Bret, médecin du travail et psychiatre à Grenoble, « ce ne sont pas des cellules d’écoute dont nous avons besoin ni de managers formés à la psychiatrie, mais d’une réflexion globale sur la stratégie de l’entreprise et du devenir de ceux qui la font exister » . Des suicides en série ont déjà eu lieu dans d’autres entreprises comme dans le technopôle de Renault à Guyancourt, en 2007, dans les centrales nucléaires d’EDF, ou à La Poste... Pour Daniel Le Scornet, membre du collectif Travail & Démocratie, cela révèle que « c’est le travail qui est malade, ce ne sont pas les travailleurs qui sont malades » . D.D. avec M.R.

 [1] [2] [3] [4] [5] [6]Lire aussi un entretien avec Danièle Linhart http://www.regards.fr/article/?id=4341

Paru dans Regards n°65, octobre 2009

Notes

[11. Ils représentent deux tiers du personnel. Les salariés arrivés dans l’entreprise à partir du 1er août 1997 ont des contrats de droit privé.

[22. Dominique Decèze, La machine à broyer, De France Télécom à Orange : quand les privatisations tuent , éd. Jean-Claude Gawsewitch, réédité en 2008.

[33. Placardisés. Des exclus dans l’entreprise ? , éd. Le Seuil, 2002.

[44. Orange stressé, le management par le stress à France Télécom , éd. La Découverte.

[55. D’après une étude menée par l’Observatoire du stress, http://pro.ovh.net/~observata/

[66. Le 10 septembre, près de 80 % des salariés de France Télécom étaient en grève pour exiger que soient prises des mesures face au mal-être régnant dans l’entreprise.

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