Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 1er octobre 2009

Francophonie, un concept ambivalent

Article publié dans Regards n°65, octobre 2009.
La Francophonie, célébrée ces jours-ci au Liban, fait généralement l’objet d’un consensus favorable. Si elle constitue un espace de dialogue fécond, notamment sur le plan littéraire, la défense de la langue française reste historiquement liée à l’entreprise coloniale.

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« Solidarité, diversité et excellence  »... C’est sous cette triple bannière que, jusqu’au 6 octobre, Beyrouth, capitale du Liban, accueillait les VIemes Jeux de la Francophonie : plus de 3 000 sportifs et artistes venus de 48 pays ; des rencontres sportives et culturelles pendant une dizaine de jours. Un véritable événement international, vingt ans après la première édition tenue à Rabat, Maroc.

Mais c’est quoi, exactement, cette Francophonie capable de justifier un tel raout ? A la fois l’« ensemble constitué par les populations francophones » - petit f - et le « Mouvement en faveur de la langue française » - grand F -, nous dit le Petit Robert.
Le terme serait né il y a plus d’un siècle sous la plume d’un géographe, Onésime Reclus, dans un ouvrage intitulé France, Algérie et colonies... La francophonie voit donc le jour au cœur de l’entreprise coloniale française. Pour les gouvernants de la IIIe République, « le français apparaît comme le vecteur naturel de cette poussée impériale » [1].
Paradoxe, ce vecteur est censé être chargé, aussi, des valeurs fondamentales de la République, au premier rang desquelles l’égalité et la liberté. Un argument brandi encore aujourd’hui par les défenseurs de la Francophonie : « Elle s’est dotée d’une pleine dimension politique, écrivait ainsi l’ambassadeur de Suisse auprès du Conseil permanent en 2002, pour que se pérennisent les idéaux francophones : celui de la liberté et des droits de l’Homme, celui de la justice et de la solidarité, celui de la démocratie et du progrès... »

Affaiblissement des langues nationales

Un vaste programme défendu par une multitude d’institutions : aux trois instances que sont le sommet « des chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant le français en partage », la conférence ministérielle et le Conseil permanent, s’ajoutent l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF, dont l’actuel secrétaire général est l’ancien président sénégalais Abdou Diouf), l’assemblée parlementaire et quelques « opérateurs reconnus du sommet » tels que l’Agence universitaire de la Francophonie, TV5 Monde, l’université Senghor d’Alexandrie et l’association internationale des maires des capitales francophones...
Forte de 70 pays (56 membres, 14 observateurs) répartis sur tous les continents, la Francophonie constitue aujourd’hui un espace vivant où la langue française s’enrichit et au sein duquel des horizons de dialogue collectif et d’émancipation individuelle sont susceptibles de s’ouvrir. Comme le rappelle la charte adoptée en 2005 à Antananarivo, à Madagascar, « la langue française (...) est aussi un moyen d’accès à la modernité, un outil de communication, de réflexion et de création qui favorise l’échange d’expérience ». On sait, enfin, ce que la littérature mondiale doit aux grands écrivains de langue française qui sont sortis, sortent et sortiront des pays francophones.

Des réalités qui ne peuvent cependant masquer d’autres facettes, moins désintéressées, de la Francophonie : outre qu’y perdure la préoccupation constante de damer des pions économiques, stratégiques et culturels à l’anglais, elle sert aussi à maintenir des liens privilégiés avec des pays aux ressources convoitées.

Instituteur, directeur d’école et président de l’Association sénégalaise de l’école moderne, qui expérimente les techniques de la pédagogie Freinet, Papa Meïssa Hanne confie à Regards que la Francophonie mériterait d’être opposée « si cela existait, à une organisation de développement de nos langues nationales, le wolof, le pular, le mandingue ».
« Je ne m’oppose pas à la Francophonie, poursuit-il. Au contraire, elle est une organisation multifonctionnelle qui intègre de plus en plus d’autres aspects de la politique permettant à toutes les nationalités qui la composent d’y retrouver des intérêts propres. Simplement, on doit veiller à ce qu’elle n’éclipse pas le développement et le rôle de nos langues africaines qui, seules, sont en mesure de véhiculer véritablement notre culture sénégalaise. »

Des langues nationales qui, en Afrique de l’Ouest, ont été durablement affaiblies par l’imposition, durant la période coloniale, de la langue française dans l’enseignement et l’administration. Les « idéaux francophones » ? Le wolof, le pular, le diola et le sérère ne leur disent pas merci. E.R.

Notes

[1Lire « Francophonie, le poids de l’histoire », article de Philippe Testard Vaillant, Journal du CNRS n°200, septembre 2006.

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