Accueil > Politique | Par Emmanuel Riondé | 19 avril 2012

Front (inter) national

La politique extérieure de la France, hors zone Europe, est la grande
absente de la campagne. Tandis que les enjeux stratégiques et diplomatiques
sont négligés par la majorité des candidats, le FN a beau jeu
de proposer un programme international. Décryptage.

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Depuis le début des années 1980,
le FN a fait son beurre en agitant
les thèmes de l’immigration,
de la sécurité et du rejet
de l’Europe. Du coup, on a un
peu oublié de se pencher sur ses propositions
en matière de politique internationale. À tort.
Car dans cette campagne où l’attention se focalise
sur les réponses à la crise, il s’avère être
l’un des partis dont le programme de politique
étrangère est le plus construit. Les autres se comportant
plus ou moins comme si cette question
était soit négligeable (« l’International ne sera
pas important dans cette campagne
 », selon un
proche de François Hollande [1], soit trop complexe
pour prendre des risques politiques. De son
côté, sans proposer une feuille de route exhaustive,
Marine Le Pen réserve à la « Politique étrangère
 » la même place, par exemple, qu’à l’« Autorité
de l’État », dans son projet. Et le contenu est net : onze « positions » clairement formulées,
soit une ébauche de programme, qui, exception
faite du Front de gauche, tranche avec les saupoudrages
des autres candidats en capacité de
dépasser la barre des 10 % (voir encadré).

« Le Front national a une politique étrangère plus
élaborée que les autres partis, c’est une réalité

 », confirme Magali Balent, auteure du récent
ouvrage Le monde selon Marine  [2]. Une réalité qu’elle explique par trois
raisons : « Tout d’abord, il y a au FN l’idée selon
laquelle la nation doit assumer une mission, un
rôle à travers le monde. Cela est un peu moins
vrai aujourd’hui, le contexte a changé et l’universalisme
français est moins d’actualité, mais
cette visée malgré tout persiste. Ensuite, le fait de
s’intéresser à la marche du monde, de s’y positionner,
de rencontrer des responsables à l’étranger,
tout cela permet au FN de se désostraciser ;
enfin, l’objectif, essentiel pour le FN, de préserver
la nation de l’extérieur nécessite d’en avoir justement
un minimum de connaissances.
 »

Contradictions

Car, bien entendu, en matière de politique internationale,
la « boussole » du FN, « c’est la défense
de l’intérêt national envers et contre tout
 ». Ce
qui ne va pas sans certaines contradictions :
chantre d’un monde des État nations, et ayant fait
de la « défense des peuples » (qui restent chez
eux) un cheval de bataille, le FN a ainsi manifesté
beaucoup d’inquiétude dès le début des révolutions
arabes, alors que, précisément, chacun
s’accordait à saluer l’irruption du peuple. « La
contradiction est nette
, relève Magali Balent. Ces
révoltes ont été vues au FN comme un danger
pour l’intérêt national puisque potentiellement
déclencheuses de flux migratoires. Donc, on a
vite oublié les peuples…
 ».

L’aspiration à une Europe identitaire ; la fascination
pour la Russie (peuple indo-européen, modèle
politique autoritaire) ; une défiance viscérale
vis-à-vis du « mondialisme », de l’immigration et
du « cosmopolitisme » ; une vision « agonique »
et belliqueuse de la situation internationale, sensible
aux thèses déclinistes, tels sont les points
« remarquables » du programme du FN en matière
de politique extérieure. Rien de surprenant sur le
fond, mais du nouveau dans l’habillage depuis
que la fille a succédé au papa à la tête du parti.
Selon Magali Balent, « Marine Le Pen s’intéresse
aux questions internationales seulement depuis
qu’elle est candidate. C’est la grande différence
avec son père qui lui est fasciné par ces questions.
Il est d’une autre génération, a fait l’Indochine,
l’Algérie… Sa fille est moins dans cet état
d’esprit. Mais elle dispose d’un programme prêt
à être appliqué et, surtout, cohérent : le FN n’est
pas obligé comme ses concurrents de composer
avec les grands principes du droit. Ils s’en
moquent et sont prêts à sortir des organisations
et des accords internationaux, ça ne leur pose
pas problème.
 » Des candidats qui, en évitant
de se « peler » les questions internationales, ont
peut-être un peu vite oublié que, comme le rappelle
Pascal Boniface, « si on ne gagne pas une
élection présidentielle sur les questions stratégiques,
on peut la perdre sur ces sujets.
 »

Du PS à l’UMP, la diplomatie au pain sec

Parmi les 23 « thématiques »
figurant dans l’organigramme de
l’équipe de campagne de François
Hollande
, on trouve l’Europe, la
coopération, la Défense ou les
Français de l’étranger.
Mais pas les Affaires étrangères.
Et seuls les quatre derniers
points des « 60 engagements
pour la France
 » du candidat
socialiste sont consacrés à
l’international. Plutôt maigre
pour un prétendant à l’Élysée.

Sauf que, sur ce terrain, le PS
n’est pas le seul à être en dessous
des attentes. Côté Sarkozy,
on se contente d’un retour sur le
quinquennat : l’engagement des
troupes françaises à l’étranger,
les libérations d’otages, la
France comme « moteur de l’UE
face aux crises
 » et « source
de nouvelles idées pour le
monde
 » sont mis en avant. Le
bilan du sortant, nettoyé de
l’échec patent de l’Union pour la
Méditerranée et des ratés de la
diplomatie française au moment
du déclenchement des révoltes
arabes, est censé valoir
tous les projets.

Comme chez Hollande, une
grande attention est portée aux
2,5 millions de Français
de l’étranger qui, suite à la
révision constitutionnelle de
juillet 2008, seront désormais
représentés par 11 députés dans
l’Assemblée issue des législatives
de juin [3]. Voilà un aspect des
« enjeux internationaux »,
qui, lui, n’a pas échappé
aux deux favoris…

Au Modem et à EELV, Marielle
de Sarnez et Hélène Flautre,
responsables des affaires
étrangères dans les shadow
cabinet
de François Bayrou
et d’Eva Joly, peinent à
faire émerger les lignes de
force repérables de leurs
organisations sur les enjeux
stratégiques. Sur les sites de leur
formation, l’internaute devra
se contenter de communiqués
sur quelques sujets de l’actualité
internationale.

Quant au Front de gauche, on
promet de « changer le cours
de la mondialisation
 » en trois
petites pages un peu générales.
Le groupe de travail « Afrique »
du FdG a cependant produit début
mars un document intitulé
« Pour une nouvelle politique
entre la France et l’Afrique
 ».
Convaincant sur le fond, il a
aussi le mérite de restaurer la
dimension internationaliste
attendue, sur ces sujets, de ce
côté de l’échiquier politique (une
dimension, il faut le noter, bien
présente au NPA). De quoi faire
regretter l’absence, à gauche,
de documents plus globaux et
mieux étayés sur les questions de
relations internationales.

E.R.

Notes

[1Propos de Dominique Villemot rapportés dans
Marianne, semaine du 3 au 9 mars 2012.

[2Magali Balent, spécialiste de l’extrême-droite, est chercheur à la Fondation Robert Schuman, à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), et maître de conférence à Sciences-Po Paris. Son ouvrage Le monde selon Marine - La politique internationale du Front national entre rupture et continuité est édité par l’Iris (120 p. 17 €).

[3Le nouveau découpage électoral
comprend six députés pour l’Europe, deux
pour l’Amérique, deux pour l’Afrique, un
pour l’Asie et un pour l’Océanie.

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