Accueil > Monde | Par | 1er novembre 2004

Géorgie, enjeu de convoitises

Pauvre mais stratégique, la Géorgie, cette petite république du Caucase, est un carrefour vers les richesses en hydrocarbures de la mer Caspienne. Intérêts européens, américains et russes s’y rencontrent. Retour sur un chantier géopolitique.

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PAR GAËL GUICHARD

Tous les Géorgiens pensent que l’Europe est notre destin final et qu’il faut poursuivre le cours de l’intégration européenne. C’est pour nous la priorité (1) » déclarait le président Mikhail Sakaashvili en janvier 2004. En huit mois, la diplomatie européenne a multiplié ses échanges avec ce pays du Caucase. Le 17 août, celui-ci appelait à la tenue d’une conférence internationale pour régler le conflit qui l’oppose à la région sécessionniste d’Ossétie du Sud. A cette occasion, Mikhail Sakaashvili précisait que « l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe devait être impliquée activement dans cette recherche d’une solution pacifique durable ».

Appelée à la rescousse par la Géorgie, l’Europe tente de se poser en pacificatrice entre Moscou, Tbilissi et Washington. La position officielle est claire : « L’Assemblée parlementaire et le Conseil de l’Europe soutiendront les autorités géorgiennes dans leur volonté d’assurer le respect de l’ordre constitutionnel dans leur pays par le dialogue et des moyens pacifiques » (2). L’Europe prône une solution négociée, non violente, en faveur de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de la Georgie dans ses frontières internationalement reconnues.

Une position qui heurte Moscou, que Bruxelles continue de vilipender sur la Tchétchénie, tout en cherchant à tempérer la politique de « rollback » (3), parfois agressive, pratiquée par les Etats-Unis. « C’est d’autant plus difficile que Tbilissi est branché 22h/24 sur Washington », soulignent, en aparté, des représentants français. Les Américains, qui soutiennent la Géorgie pour qu’elle signe son Plan de partenariat individuel avec l’OTAN, ont envoyé une trentaine de conseillers militaires privés, chargés d’aider la Géorgie à restructurer ses forces armées. Gelant dans la foulée le processus de retrait des troupes russes en territoire géorgien tel que prévu dans le traité d’Istanbul signé par les deux pays sous l’égide de l’OSCE, en 1999, et qui prévoit le démantèlement total des bases.

MOSCOU-TBILISSI, la discorde

Cette discorde entre Moscou et Tbilissi s’est ravivée avec les prétentions géorgiennes à restaurer l’intégrité territoriale d’un pays ressemblant plus à un puzzle qu’à une nation. Russes et Géorgiens se renvoient l’accusation d’entretenir le terrorisme international. Moscou accuse la Géorgie d’être une zone d’entraînement et de retranchement pour les combattants tchétchènes, notamment dans la région montagneuse des gorges de Pankisi. Tbilissi rétorque que les bases militaires russes fournissent en armement des séparatistes ossètes, abkhazes et... tchétchènes.

La Géorgie est membre du Conseil de l’Europe depuis le 27 avril 1999. Parmi les engagements pris lors de son adhésion figurent le respect des droits de l’Homme, le respect de la liberté de parole et des médias et la mise en place de modifications constitutionnelles, dans le respect des droits des minorités. Mais le découpage stalinien a marqué les mentalités. Après l’accession à l’indépendance de la Géorgie, l’Adjarie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ont manifesté des velléités séparatistes, légitimées par la constitution de la République soviétique socialiste de Géorgie. L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ont proclamé leur indépendance et se sont engagées dans un conflit militaire avec le pouvoir central.

Si les Ossètes et les Abkhazes sont des peuples non géorgiens, l’Adjarie est peuplée de Géorgiens islamisés. Elle n’a pas été en conflit armé avec les autorités centrales, mais a été dirigée depuis l’indépendance par Aslan Abachidzé, soutenu par Moscou. En juin 2004, l’Adjarie l’a mise en échec en élisant à une très forte majorité les représentants du parti soutenu par le pouvoir central à la nouvelle chambre autonome. Cette victoire électorale du chef de l’Etat avait été commentée par des représentants européens : « Sakaashvili a remporté une manche, mais il sait qu’il va le payer très cher. Les Russes ne le laisseront pas gagner aussi facilement sur l’Ossétie. »

diplomatie européenne

Elu à la présidence le 4 janvier dernier, Mikhail Sakaashvili a pris la tête d’un pays de près de 5 millions d’habitants à l’économie ruinée et dépendante de la Russie pour ses exportations : 1,33 million d’euros de dettes, des pans entiers de l’industrie qui ne fonctionnent plus, déflation et récession liées à la crise du rouble russe de 1998-1999.

Ses deux principales frontières la relient à la Turquie et à la Russie. Si la première est candidate à l’élargissement, la seconde voit d’un œil inquiet sa sphère d’influence rétrécir. Pauvre mais stratégique, la Géorgie est un carrefour vers les richesses en hydrocarbures de la mer Caspienne avec un front étendu sur la mer Noire. De ce fait, « l’Union européenne n’a aucun intérêt à ce qu’un conflit larvé perdure », explique-t-on dans les couloirs diplomatiques. Encore moins à ce qu’un conflit ouvert se déclare. La construction de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, qui doit transporter le pétrole de la mer Caspienne vers la Turquie et l’Europe, a été confiée à une compagnie dont 50 % des capitaux sont français. Outre qu’il doit mettre un terme au monopole russe de transport des hydrocarbures vers l’Europe, le tracé a été pensé pour contourner les zones en guerre du Caucase nord et les régions sécessionnistes de Géorgie.

C’est dans ce contexte que s’est produit le coup de théâtre abkhaze, le 4 octobre. Le résultat de l’élection présidentielle en Abkhazie a consacré la victoire écrasante du candidat soutenu par le président géorgien. Ces résultats, contestés pour irrégularités par les deux principaux candidats, y compris celui sortant, n’ont pas encore été validés par la Cour suprême. Ils signalent un possible revirement de la population akbkhaze en faveur de Sakaashvili. Et donnent raison à la diplomatie européenne. L’Ossétie du Sud serait alors isolée comme seule région sécessionniste dans un pays qui tente par la concorde de se reconstruire économiquement.

G.G.

1. Interview accordée à RFI le 7 janvier 2004.

2. Notes d’Evgeni Kirilov (Bulgarie), corapporteur sur la Géorgie auprès de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, sur une conférence sur l’organisation constitutionnelle de la Géorgie,

Tbilissi, 18-19 mai 2004.

3. Cette théorie qui préconise d’agir pour un reflux des positions russes dans ses pays voisins a pris le relais de la politique dite de « containment » qui visait à limiter l’influence soviétique à ses proches satellites.

CHRONOLOGIE

1801

La Géorgie est intégrée à l’Empire russe du tsar Alexandre Ier. Les Géorgiens sont fractionnés en des sous-ensembles

ethniques et régionaux (Mingrélie, Imérétie, Kakhétie, Karthvélie, Svanie, etc.), afin d’affaiblir les soulèvements de protestation.

1921

Les troupes soviétiques envahissent

le pays qui est incorporé à l’URSS pour former, avec l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie.

1936

Dans le cadre de la réorganisation administrative de l’Asie centrale organisée par Staline (originaire de pays), la Géorgie devient la République socialiste soviétique de Géorgie, comprenant deux républiques autonomes, l’Abkhazie et l’Adjarie et une région autonome, l’Ossétie du Sud. Le russe remplace le géorgien comme langue officielle.

1990

L’Ossétie du Sud s’autoproclame république indépendante. Elle réitère sa demande de rattachement à l’Ossétie du Nord, qui fait partie de la Fédération de Russie, et fait appel à cette dernière pour obtenir un soutien logistique et armé.

1992

L’URSS effondrée, la Géorgie minée par la guerre civile, Edouard Chevardnadze, populaire pour avoir rétabli le géorgien comme langue officielle du pays, devient chef de l’Etat.

La région du nord-ouest de la Géorgie, la République autonome d’Abkhazie, déclare son indépendance. La région entre alors dans un conflit de plus de quinze mois avec le reste du pays, débouchant sur une impasse politique.

1994

Une force de maintien de la paix, composée de quatre parties (russe, géorgienne, ossète du Sud et ossète du Nord) est établie en Ossétie du sud. Des pourparlers sont enclenchés.

2004

Le 4 janvier, Mikhail Sakaashvili, le candidat de l’opposition à Chevardnadze, soutenu par Moscou, est élu président. Son programme : combattre la corruption étatique, rétablir l’Etat de droit et relancer l’économie.

Le 1er août, Tbilissi annonce qu’elle veut réunifier le territoire national en rattachant à la Géorgie la République d’Ossétie du Sud, autoproclamée en 1992, et masse des troupes sur la frontière. Dans la nuit du 10 au 11 août, la capitale, Tskhinvali, est bombardée par les forces géorgiennes.

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