Accueil > N° 6 - janvier 2011 | Par Catherine Tricot, Clémentine Autain | 21 janvier 2011

Gérard Mordillat, la voie du peuple

Réalisateur, romancier et poète, Gérard Mordillat est en phase avec les mobilisations. Il évoque ici le mouvement des retraites et regrette l’injuste image du monde du travail et des catégories populaires, dans les journaux comme au cinéma.

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Vous préfacez Tous dans la rue , un ouvrage collectif qui analyse le mouvement contre la réforme des retraites. Pourquoi ?

Gérard Mordillat  : Le livre est fait par des économistes, des démographes, des experts. Partant de là, j’ai choisi d’écrire une préface plus directement politique pour mettre en relief que, sous la prétendue « réforme » des retraites se joue en réalité plus profondément la question du déni de démocratie qui est devenu le mode ordinaire du gouvernement actuel ; que cette loi était le premier domino d’une remise en cause plus générale des services publics, du code du travail, de toutes les lois sociales qui rendent la vie possible. En tant que cinéaste, que romancier, ma liberté de parole était peut-être plus grande que celle des experts ou des universitaires, souvent consciemment ou inconsciemment prisonniers des institutions auxquelles ils appartiennent, usant de précautions oratoires et de conditionnels. Je voulais surtout faire entendre une radicalité, en écho à la radicalité que j’avais entendue lors des manifestations. Beaucoup de ceux qui défilaient avec moi ne comprenaient pas la position des centrales syndicales, leur timidité, leur tentation constante de négocier avec un pouvoir qui, d’une part, s’y refusait et, d’autre part, tournait en dérision la protestation populaire. Le vrai combat n’a pas eu lieu. S’il est vrai que ce mouvement a élargi le champ des protestataires, reste à traduire cette protestation en faits. Pour moi, la vraie question est celle du hiatus, de la coupure, du gouffre qui sans cesse s’élargit entre les classes dirigeantes : y compris les dirigeants des syndicats : et le monde du travail, les syndiqués ou non, les citoyens qui, au moins depuis le référendum sur le projet constitutionnel, sont régulièrement trahis par ceux qui sont censés les représenter et ne représentent plus qu’eux-mêmes.

L’Huma a titré « La classe ouvrière en prime time ». C’était vrai à double titre. Votre série Les vivants et les morts a été diffusée au moment où le mouvement sur les retraites faisait la une des JT.

G.M . : La diffusion a eu lieu au bon moment. Une manifestante m’a dit qu’elle voyait le soir à la télé ce qu’elle vivait le jour dans les rues, sans plus très bien savoir si elle était dans le film ou ailleurs. Mon film était en accord avec ce qui se passait devant nos yeux. Pourquoi les films le sont-ils si peu souvent ? La situation actuelle devrait susciter ce que le thatchérisme a provoqué en Angleterre, c’est-à-dire une critique sur d’autres voies que politique, et une critique autrement radicale. Il n’y a qu’à lire Harold Pinter !

Vous considérez que la critique politique manque de radicalité ?

G.M. : Contrairement au discours majoritaire, le capitalisme n’est pas pour moi le stade ultime de l’organisation humaine et le marché ne se confond pas avec la démocratie. Nous sommes capables de transformer le monde, d’établir une autre organisation de la société. Le chantier est immense après les ravages du néo-libéralisme où l’on voudrait que l’Etat soit géré comme une entreprise. On voit bien que cette idéologie est une perversion absolue de la démocratie et qu’elle aboutit à la situation actuelle où au gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple s’est substitué le gouvernement des riches, par les riches, pour les riches. Et ce ne sont pas quelques aménagements sociaux-démocrates à la sauce PS qui permettront de rétablir la justice et l’égalité dans notre société. C’est pour ça que je crois profondément, sans me payer de mots, que la France n’a pas besoin de réformes mais de révolution. Le premier pas, la première marche de cette révolution, étant de la penser possible.

En 1982, vous tourniez Vive la sociale , récit d’une cité de Ménilmontant. C’était votre histoire ?

G.M. : La mienne et celle des miens, mes copains d’école, ma famille. J’appartiens à ce monde ; Mon père était serrurier à la SNCF, ma mère professeur d’anglais à l’école Berlitz. Le titre est impressionnant, le salaire l’était moins ! Comme le grand documentariste québécois Pierre Perrault le dit de lui-même, «  je suis un intellectuel à la première génération  ». Je parle de ce que je connais, ce dans quoi je me reconnais. Quand je vais dans une entreprise, je me sens de plainpied avec ceux que je rencontre. Je parle la même langue. Je me sens de ce monde et je n’ai jamais pensé que je pouvais être ailleurs. Un monde où l’on travaille, bien sûr, mais où on lit aussi, où on va au cinéma, au théâtre, où on écoute de la musique et non pas une masse inculte et illettrée comme on aimerait nous le faire croire.

Les travailleurs sont toujours réduits à leurs problèmes et leur souffrance ...

G.M. : L’image du travail renvoyée par les médias est une image totalement déqualifiée. A la télévision, il n’est question que de chômage, de piquet de grève et de manifestations, de petit boulot, d’intérim, de précarité. Que dit-on du travail lui-même ? Rien. Ceux qui ont un métier reconnu seraient des « privilégiés ». Quel est le privilège d’être conducteur de train ou mécanicien dans le métro ? En tout cas, il est hors de question de mettre en avant un savoir, un métier, qui permettrait aux travailleurs de penser le monde autrement ! C’est une victoire sémantique de notre combat pour les sans-papiers, on les appelle désormais « travailleurs sans papiers » Je me souviens de la surprise des dirigeants de gauche découvrant en 1997 que les porte-parole des sans-papiers, Madgiguène Cissé et Ababacar Diop, étaient l’une professeure d’allemand, l’autre un informaticien qui allait bientôt faire fortune. Le gouvernement de gauche les voyait comme des abrutis, comme jadis le gouvernement de droite voyait les habitants du Larzac comme des goîtreux des montagnes et des bergers fous. Dès qu’il est question de travail, on ne veut pas savoir qu’il y a une intelligence. Ce déni est inscrit dans la composition du parlement national. Moins d’1 % des sénateurs et députés ont exercé une activité professionnelle dans une entreprise... Il serait plaisant, et intéressant, d’envoyer Christine Lagarde vivre dans un HLM à Athis-Mons avec un emploi de caissière à Fontenay-sous-Bois. Qu’elle apprenne à vivre seule avec 800 euros par mois, deux enfants à charge et des horaires flexibles, sommets de la modernité ! Ce serait bien aussi qu’Alain Minc, Jacques Attali ou Eric Woerth expérimentent le ménage de 4 heures du matin à 11 heures du soir comme les femmes décrites dans le livre de Florence Aubenas ! Déjà Varlin, pendant la Commune, avait eu cette idée de faire connaître le réel aux députés, aux patrons, aux riches de son temps.

C’est vrai aussi des journalistes. Cette profession avait une tradition d’autodidacte qui la rendait moins homogène socialement, plus ouverte au monde réel...

G.M. : Les cinéastes sont de ce même bain. Cela n’était pas le cas de la génération précédente. J’ai commencé par exercer dans l’imprimerie comme mon vieux complice Yves Robert... Mais lui avait travaillé dans le plomb et se croyait supérieur (rire). Les cinéastes sont désormais le plus souvent issus de milieux bourgeois, passant directement de la famille à l’Idhec ou aujourd’hui à la Fémis. Cela donne des films bourgeois, petits-bourgeois, doloristes selon l’expression de Bertrand Tavernier. Comme si le monde du travail se réduisait au registre de la souffrance et de la lutte. Dès qu’on parle du monde du travail, on ne soupçonne pas qu’il puisse s’agir de culture. Le film est immédiatement classé comme documentaire, oeuvre de sociologie, de politique. Ceci dit, c’est une constance française que les écrivains soient méprisants à l’égard du peuple. Je viens de lire Les écrivains contre la Commune (1). Tous ont écrit contre la Commune. Flaubert, les Goncourt, Maxime du Camp, Zola qui est l’un des plus terribles. Cette haine du peuple a des raisons extraordinaires, dont la plus extraordinaire est que le peuple inculte, alcoolique, porté vers l’orgie serait insensible au beau. Il est donc légitime de le massacrer. Tous craignaient pour leurs biens, leurs trésors littéraires et leurs économies à la banque menacés par l’idée d’une juste répartition des richesses. Il n’y a que trois exceptions : Hugo un peu tardivement et surtout Verlaine et Rimbaud qui prirent le parti des insurgés. Cela vaut toutes les médailles...

Dans votre travail, il y a une longue parenthèse sur l’origine du christianisme...

G.M. : Ce n’est pas une parenthèse, c’est une suite logique. Je renouais avec mon premier long-métrage, La voix de son maître , réalisé avec Nicolas Philibert sur le discours patronal. Notre projet de long terme portait sur le discours dominant. Nous nous placions dans la perspective de « l’ordre du discours » de Michel Foucault au collège de France. Foucault situait le discours comme le lieu où se mesurent les enjeux de pouvoir. Avec le travail de lecture des premiers textes chrétiens, nous poursuivons, avec Jérôme Prieur (2), une réflexion analogue sur le discours religieux. Et je ne désespère pas de faire un jour un travail analogue sur le discours politique et sur celui de la loi à travers la magistrature. Dans les origines du christianisme nous avons fait un travail de critique textuelle, de critique historique dans une perspective absolument laïque, non croyante. C’est la littérature qui nous passionnait, le fait que cette histoire ait été écrite. Et les exégètes, les chercheurs dans le domaine néo-testamentaire, sont les derniers grands lecteurs de notre temps, des hommes et des femmes capables de mesurer l’enjeu d’un livre sur un seul mot. Ce que nous interrogeons, c’est le texte. Le cinéma peut être un prodigieux outil de lecture critique. C’est un travail que j’avais déjà fait avec Nicolas Philibert et Jérôme Prieur, nous avons continué dans Corpus Christi . Le dispositif que nous avons mis en place, cette mise en scène de la parole, a une fonction essentielle : ne pas donner l’illusion du débat démocratique, comme à la télévision où sont exposées simultanément deux opinions contraires, ce qui annule toute pensée, mais placer le spectateur devant une parole face à laquelle il peut, il doit, se déterminer, c’est-à-dire lui rendre son intelligence, son esprit critique.

Entretien réalisé par Clémentine Autain et Catherine Tricot

 [1](2) Corpus Christi, Les origines du christianisme, Apocalypse , intégrale 12 DVD Arte Video, 2008.

L’ACTU DE GERARD MORDILLAT
Tous dans la rue , essai collectif, éd. Seuil, 12 €.
La voix de son maître , documentaire de 1978, rééd. 2008.
Rouge dans la brume , roman, éd. Calmann-Lévy, 440 p., 21,90 €.
Le linceul du vieux monde , poèmes, éd. Le temps qu’il fait, 13 €.
Les vivants et les morts , Arte Vidéo 30 €.

Notes

[1(1) Essai de Paul Lidskyd, éd. La Découverte, 9,50 ?.

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