Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er juillet 2008

Gomorra et Valse avec Bachir, l’haleine du réel

Cet été sortent deux films primés à Cannes, Gomorra , de Matteo Garrone, et Valse avec Bachir , d’Ari Folman, symptomatiques du cru 2008 qui a eu tendance à entrecroiser les enjeux et les formes du documentaire et de la fiction.

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Cinéaste engagé, Sean Penn, président du jury à Cannes, avait appelé de ses vœux « un film très conscient du monde qui l’entoure » . Il a distingué l’univers d Entre les murs , de Laurent Cantet, Palme d’or sur laquelle nous reviendrons dans notre numéro octobre. Sélectionnés à Cannes, Gomorra et Valse avec Bachir exemplifient l’une des plus fertiles lignes de force cannoise : la porosité des frontières entre documentaire et fiction. Quand le film d’animation Valse avec Bachir revient sur le massacre de Sabra et Chatila, Gomorra décrit avec froideur et précision le quotidien de la Camorra napolitaine, les dynamiques implacables de cette économie criminelle : couture, drogue, armes, déchets toxiques, etc. Deux films qui brouillent les pistes en transmutant immédiatement, dès l’orée du titre, leur pesant de réalité en figures de fiction ; nom propre familier invité à danser, « Bachir désigne le président libanais Bachir Gemayel soutenu par Israël et dont l’assassinat déclencha les représailles des phalangistes chrétiens dans les camps de réfugiés palestiniens. « Gomorra » est un mot-valise, hybridation entre la ville biblique de Gomorrhe et la mafieuse Camorra.

LE MÉCANISME DÉCONSTRUIT

Grand Prix du jury, Gomorra, de Matteo Garrone a trouvé son écho cannois en Il Divo de Paolo Sorrentino (Prix du jury), portrait de Giulio Andreotti, ancien ministre et président du Conseil démocrate-chrétien. Ces deux films formaient un diptyque très politique porté par deux jeunes réalisateurs. Un regain dont s’est réjoui leur aîné Francesco Rosi, le réalisateur de Main basse sur la ville (1963) : « C’est une continuité portée par une génération différente de la mienne mais qui s’attache à traduire la réalité sociale et politique de l’époque » Le Monde , 15 mai 2008). Le film de Matteo Garrone est adapté de Gomorra , le best-seller de Roberto Saviano sorti en France en octobre 2007. Un reportage littéraire, mi-enquête mi-roman, mené par un journaliste, fils de la région né en 1979, bien décidé à respirer « l’haleine du réel » . Depuis la parution de son livre, il vit sous haute protection policière. En tête de son chapitre « Le Système », Saviano écrit : « Le mot Camorra n’existe pas, c’est un mot de flics, utilisé par les magistrats, les journalistes et les scénaristes. Un mot qui fait sourire les affiliés, une indication vague, un terme bon pour les universitaires et appartenant à l’histoire. Celui que les membres d’un clan utilisent pour se désigner est Système. Un terme éloquent, qui évoque un mécanisme plutôt qu’une structure. » Mécanisme plutôt que structure, tel est le parti pris esthétique et dramatique du film qui expulse le narrateur. ?uvre horizontale, Gomorra ne s’attache pas à construire une structure pyramidale sinon à déconstruire un mécanisme dans ses rouages internes, intestins. Elle joue la juxtaposition, le nivellement, l’isolement contre la corrélation ou les pics narratifs.

Symptômes de l’imprégnation de l’organisation dans la société, des innombrables tentacules de la pieuvre ancrés au plus profond du tissu social et familial, cinq histoires y font voisinage. Les personnages ne se croisent pas. Seraient-ils tous déjà des spectres ? C’est ce que donne à entendre la trajectoire du petit Toto, 13 ans, qui cherche à faire ses preuves, à devenir un homme en vue d’intégrer le clan. En guise de rituel d’initiation et de passage à l’âge viril, lui et ses copains se font tirer dessus avec des gilets pare-balles. L’impact de la balle changé en hématome fait la fierté secrète de Toto. Une marque qui dit l’arrogance d’être déjà mort. Dans son livre, Saviano évoque la lettre d’un mineur emprisonné, modèle probable de Toto, qui en dit long sur cette « nouvelle puissance de l’économie » , devenue bien plus forte que le désir de vivre : « Moi je veux devenir un parrain, je veux avoir des centres commerciaux, des boutiques et des usines, je veux avoir des femmes. [...] Et puis je veux mourir. Mais comme meurent les vrais, ceux qui commandent pour de bon. Je veux mourir assassiné. » Outre Toto, le film déroule les destinées de Pasquale, un tailleur qui vend clandestinement ses compétences aux Chinois ; de Don Ciro, à la silhouette de croque-mort, un « sous-marin » , c’est-à-dire un être invisible et discret chargé de distribuer la paie aux familles de son clan dont l’un des membres est incarcéré ou décédé ; un couple de jeunes amis parfait les contours de cette chronique : Marco et Ciro, qui jouent aux gangsters, singent Tony Montana, le héros de Scarface et sa devise « Le monde nous appartient » . Ils veulent faire cavaliers seuls, volent des armes et s’entraînent à tirer dans les dunes ou les forêts en se prenant pour des héros de fiction. Dans le livre, leur jeune association est définie comme « une excroissance micro-criminelle alimentée par le cinéma » . Le cliché est aussitôt détricoté.

MASQUE HOLLYWOODIEN...

Le livre de Saviano excellait à montrer comment la Camorra modelait ses comportements sur ceux de la fiction, les affiliés puisant leur inspiration dans des films comme Kill Bill, Scarface, Le Parrain, Nikita  : « Ce n’est pas le cinéma qui observe le monde du crime pour s’inspirer des comportements les plus marquants, mais précisément le contraire. [...] Les camorristes doivent se forger une image criminelle que souvent ils n’ont pas et qu’ils trouvent au cinéma. En revêtant un masque hollywoodien facilement reconnaissable, ils prennent une sorte de raccourci qui fait d’eux un personnage immédiatement menaçant. » Saviano raconte l’anecdote d’un parrain qui fournit à son architecte la cassette de Scarface pour qu’on lui bâtisse la même villa que celle de Tony Montana.

Apre, sans fioritures, le film de Matteo Garrone est au contraire débarrassé de toute fascination pour l’imaginaire des films de gangsters. Si l’on excepte la très marquante séquence d’ouverture : une fusillade dans un salon de beauté pour hommes : cabines UV, manucure, etc. :, laquelle joue justement le rôle de fossoyeuse du glamour du genre. Les lieux mythiques des films de gangsters ont cédé la place à des barres d’immeubles, à des coursives interminables, à des espaces désaffectés. L’horizontalité écrase la verticalité. Les parrains sont remplacés par des quidams ; la mythologie de l’ascension et de la chute est ici résorbée dans une ligne droite, un mécanisme galopant qui avance tête baissée. Une forme encline à traduire l’emballement frénétique de l’organisation mafieuse : « Ce ne sont pas les camorristes qui choisissent les affaires, mais les affaires qui choisissent les camorristes. La logique de l’entreprenariat criminel et la vision des parrains sont empreintes d’un ultralibéralisme radical. Les règles sont dictées et imposées par les affaires, par l’obligation de faire du profit et de vaincre la concurrence. » Ce diktat s’incarne dans la magnifique dernière séquence lors de laquelle Marco et Ciro sont éliminés par leur employeur, signe de la circularité de l’organisation, de son absurdité morbide, de l’équation qu’elle tresse entre mort et profit.

VALSE THÉRAPEUTIQUE

Quand Gomorra plonge le spectateur dans l’antre du système sans jamais le confronter à son dehors, Valse avec Bachir pallie une absence de souvenir, un manque. Soldat israélien ayant participé à la première guerre du Liban, Ari Folman a refoulé les événements. Son film écrit à la première personne a une visée thérapeutique ; il fonctionne comme un long réenclenchement du processus mémoriel. La dernière image, troublante épiphanie de réel que l’animation portait dans ses entrailles, formule une vérité cannoise, pressentie par Roberto Saviano : « Non, le cinéma n’est pas un mensonge, on peut bel et bien vivre comme dans les films, et il est faux de croire qu’on découvrira combien les choses sont différentes lorsque les lumières se rallumeront dans la salle. » J.C.

Paru dans Regards n°53, été 2008

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