Accueil > Société | Par Aline Pénitot | 1er février 2010

Grand Nord. les Inuit ou l’invention d’une ethnie politique

L’Arctique, première zone concernée par le réchauffement climatique, est aussi le théâtre d’un processus, toujours en cours, d’autonomisation des peuples de la région. Après quatre mois d’immersion à travers le Passage du Nord-Ouest : Alaska, Canada, Groenland :, récit d’une histoire singulière.

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Quand vous pensez au changement climatique en Arctique, ne pensez pas qu’à la glace, ne pensez pas qu’aux ours polaires. La hausse des températures a atteint toutes les facettes de la vie. En Inuktitut, nous avons le mot Sila, qui veut dire l’air, l’intelligence, conscience et bon sens. Il signifie la manière dont la personne peut intégrer le monde : connecté. C’est en ce sens que, dans le monde arctique, nous luttons pour notre survie, nos droits et notre culture intimement liée à la chasse et à notre environnement. » Cette lutte dont parle Sheila Watt-Cloutier, activiste écologiste inuit, nominée au prix Nobel de la Paix en 2007, est aujourd’hui collective. Pourtant, les peuples du grand Nord n’avaient aucune raison de s’unir. Pendant des siècles, une pléiade d’ethnies dispersées le long des côtes arctiques a développé des moyens spécifiques pour s’adapter au froid, à la nuit polaire ou à la rareté de la végétation. Qu’elles soient de Sibérie, d’Europe ou d’Amérique du Nord, les tribus autochtones, souvent nomades, vivaient de chasse, de pêche et d’une faible cueillette. Les anthropologues avaient pris l’habitude de parler d esquimaux (« mangeurs de viande crue »). Au fur et à mesure des contacts avec les outers : « ceux qui vivent en dessous du cercle polaire » : l’Occident a fait son travail de normalisation à grand renfort d’acculturation, de sédentarisation, de déportation... Et, en un demi-siècle, les populations arctiques sont passées de l’âge de pierre à Internet. Début juin 2009, les vacances ont commencé pour la poignée d’enfants de l’île Saint-Paul, au beau milieu de la mer de Béring. Codirectrice de la conservation de l’environnement au sein du gouvernement tribal aléoute en Alaska, Aquilinal D. Lestenkof imagine de nouveaux jeux pour transmettre sa langue sans passer par l’écrit : pas question de dissocier préservation du milieu naturel, éducation, spiritualité, développement économique, action politique. Si elle a les outils politiques et financiers pour mener ce combat, c’est parce qu’à la fin des années 1960, les peuples de l’Alaska ont fait front à travers la Fédération des natifs d’Alaska. Signé en 1971, l’Alaska Native Claims Settlement Act (ANCSA) sera la première entente reconnaissant des droits territoriaux aux autochtones arctiques et leur attribuant des indemnités conséquentes. Elle aura des répercussions importantes auprès des populations canadiennes et groenlandaises qui s’organisent et obtiennent des droits. Mais les natifs du Nord ne vont pas s’arrêter à ces accords contraints par leurs cadres étatiques. En Alaska, tout en haut du continent américain, Barrow, bourgade reliée au reste du monde par avion ou par bateau, est constituée en partie de cabanes des chasseurs de baleine, sans eau courante ni égout. L’autre partie affiche toute la modernité américaine. Pour que les habitants puissent continuer à vivre aussi haut dans le monde, il a fallu l’originalité politique d’un inupiaq (1), Eben Hopson. Dans les années 1970, cette figure du parti démocrate crée un regroupement de huit communes du nord de l’Alaska : le North Slope. Il devient le premier maire autochtone des Etats-Unis, représentant peu d’habitants mais un très vaste territoire. Fort de son écoute sur les questions indiennes au Congrès, il parvient à imposer une taxe sur les produits issus du pétrole qui transitent par la tête de l’oléoduc située dans le comté. Il invente un modèle territorial autochtone, politiquement et économiquement viable.

Une lutte circumpolaire

Eben Hopson s’inquiète des risques de pollutions qui pourraient survenir des recherches pétrolières au large des côtes canadiennes toutes proches. Pour que sa voix porte, il va devoir ajouter une dimension internationale à son modèle local. En 1977, il envoie une invitation aux habitants de toutes les régions polaires pour une rencontre à Barrow. Cinquante-quatre délégués issus de l’Alaska, du Groenland et du Canada se réunissent début juillet, en regrettant l’absence des Russes. Lors de la rencontre, ils rejettent le terme péjoratif Esquimau et décident de se ranger à une appellation plus digne : Inuit (2) (« les êtres humains »). C’est le coup de génie d’Eben Hopson, militant altermondialiste de la première heure : l’invention d’une éthnicité politique (3). Les Inuit adoptent ainsi une identité transnationale et s’affichent comme un peuple indivisible, doté d’une culture et d’une langue communes, lié par un même environnement. A l’issue de cette rencontre, la Conférence inuit circumpolaire (CCI) est créée, une charte sera adoptée en 1980, à Nuuk, au Groenland. La CCI représente 150 000 Inuit : les Inuvialuit du Canada, les Kalaallit du Groenland, les Inupiap d’Alaska, les Yupik d’Alaska et aujourd’hui de Russie. Dès lors, la CCI peut faire pression sur les gouvernements. En 1980, elle réussit à faire capoter l’Arctic pilot project, qui devait permettre la circulation de brise-glace nucléaires à travers le Passage du Nord-Ouest. Elle développe un programme de protection de l’environnement qui pèsera pour la reconnaissance de la chasse traditionnelle de subsistance face au moratoire sur la chasse à la baleine. Grâce à H. Pavia Rosing, son premier président, la CCI obtient un statut consultatif spécial auprès du Conseil économique et social des Nations unies. A la fin des années 1980, Mary Simon, présidente canadienne de la CCI, va discuter directement avec Gorbatchev pour permettre aux Yupik de Sibérie de traverser le détroit de Béring. Sa pugnacité débouche sur la signature d’une entente Etats-Unis-URSS. Tout au long de son mandat, s’appuyant sur les apports de la philosophie inuit, mutualiste et transnationale, radicalement opposée aux politiques paternalistes des Etats, cette femme va permettre des avancées significatives pour la participation des peuples autochtones aux discussions internationales. Résultat : lorsque le Danemark, les Etats-Unis, la Finlande, l’Islande, la Norvège, la Russie et la Suède créent, en 1996, le Conseil de l’Arctique pour promouvoir la coopération entre les Etats, le statut consultatif de la CCI n’a pas besoin d’être discuté longuement.

Nunavut, « notre terre »

Il a fallu une dizaine d’années aux Inuit au Nord-Est du Canada pour arriver à la création d’un territoire où ils pourront enfin prendre les décisions qui les concernent. Ce fut un long processus mêlant les exigences fédérales canadiennes et la vision inuit du monde : exercer le pouvoir signifie suggérer plutôt qu’ordonner, dans le respect des anciens, de la famille, des animaux, de la lune, de l’autre... Le 1er avril 1999, une nouvelle entité territoriale a été rajoutée à la carte du Canada : le Nunavut, « notre terre » en inuktitut. S’il est souvent présenté comme un territoire autonome, il s’agit plutôt d’une administration territoriale gérée de fait par les Inuit, parce qu’ils y sont majoritaires. Aujourd’hui, quand Areva veut implanter de nouvelles plates-formes de forage en baie de Baffin, il lui faut l’accord du Nunavut. Ces décennies de négociations et de luttes pour retrouver leur dignité et leurs droits n’ont cependant pas effacé les années de déstructuration qui avaient rendu les Inuit sédentaires et dépendants. Lorsque Ray Ruben, le maire de Paulatuk (4) parle de la politique actuelle, il n’oublie pas qu’on lui a interdit de parler sa langue ; qu’il a été déplacé plusieurs fois... Et c’est la gorge nouée qu’il évoque les quotas de chasse imposés : pour cet ancien responsable des chasseurs et des trappeurs, pratiquant une chasse de subsistance, c’est incompréhensible. A Cambridge Bay (5), Vicky Aitaok témoigne de la rapidité des changements et de la perte des repères. Elle a pris sous son aile des enfants délaissés souffrant de dommages cérébraux du fait de l’alcoolisme de leurs parents. Au Nunavut, le taux de suicide chez les hommes de 24 ans est 28 fois supérieur à celui du reste du Canada. Au Groenland, les violences conjugales sont les plus fortes d’Europe. En Alaska, il est fréquent de croiser des femmes au visage tuméfié. Malgré ces indicateurs sociaux catastrophiques, l’autonomie progresse. En novembre 2008, le Groenland, 57 000 habitants à 88 % inuit, a imposé un référendum au Danemark. Le territoire est depuis renommé Kalaallit Nunaat, son autonomie élargie de 32 domaines de compétence. Il dispose du droit de contrôle de ses ressources naturelles. Le groenlandais est devenu la langue officielle. Au printemps dernier, la CCI a signé une déclaration de souveraineté en Arctique. Patricia Cochran, actuelle présidente, s’adresse fermement au reste du monde : « Nous vivons ici depuis des milliers d’années et en élaborant cette déclaration, nous disons à ceux qui veulent utiliser l’Arctique pour leur propre compte : vous devez discuter avec nous avant et respecter nos droits. » Au sommet de Copenhague, en décembre dernier, la CCI a réclamé qu’un représentant inuit puisse être intégré au groupe d’experts internationaux qui étudie l’évolution du climat et que la communauté internationale reconnaisse les effets des dérèglements climatiques sur leur vie quotidienne. La fonte du permafrost (6), l’érosion du littoral et les inondations vont obliger des populations entières à se déplacer, à devenir des réfugiés climatiques. Une nouvelle réalité, un nouveau défi. Mais les Inuit ont toujours su faire preuve d’inventivité politique. Leur prochaine CCI qui se déroulera à Nuuk, en juillet prochain, réserve sans doute quelques surprises au reste du monde...

A.P.

1. Une des ethnies, située au Nord-Ouest de l’Alaska.

2. Inuk au singulier, Inuuk au duel, Inuit au pluriel.

3. Françoise Morin et Bernard Saladin d’Anglure, L’ethnicité, un outil politique pour les autochtones de l’Arctique et de l’Amazonie , 1995, Inuit Studies.

4. Commune des Territoires du Nord-Ouest, Canada.

5. Commune du Nunavut au beau milieu du Passage du Nord-Ouest, au Canada.

6. Sol perpétuellement gelé des régions arctiques.

Froide guerre au Pôle nord

Plus aucun des pays arctiques ne cache ses intentions : utiliser le Nord pour accroître son indépendance énergétique. Que de la glace, des ours et des phoques ? Pas vraiment. En dehors du cuivre, de l’or, du diamant ou du plomb, la région nordique abriterait en effet aujourd’hui un quart des ressources en hydrocarbures inexploitées de la planète.

Or, contrairement à l’Antarctique, l’Arctique n’est pas un continent protégé par un traité international empêchant l’exploitation de ses ressources. Il est un océan autour duquel se déploient les terres septentrionales de la Russie, des Etats-Unis, du Canada, du Danemark (par le Groenland) et de la Norvège. Entrée en vigueur en 1994, la convention internationale sur le droit de la mer stipule que les Etats sont souverains en bordures côtières. Au-delà, ils peuvent demander, auprès de l’ONU, la création d’une zone économique exclusive (ZEE) jusqu’à 200 miles des côtes (360 kilomètres). La fonte des glaces et les avancées technologiques, en facilitant l’accès à la région, ont favorisé des revendications territoriales de deux types : les voies maritimes et la souveraineté des fonds sous-marins. Au Canada, on commence à parler d’une ouverture temporaire du Passage du Nord-Ouest, une route navigable qui permettrait de réduire la distance entre l’Europe et le Japon de 7 600 kilomètres. Par deux fois, cherchant à démontrer qu’il s’agissait d’un corridor international, les Etats-Unis y ont envoyé des navires. Mais considérant que cette route fait partie de ses eaux intérieures, le Canada a décidé d’augmenter sa flotte de brise-glace, de construire un port en eau profonde et d’installer un camp militaire à l’entrée est du Passage. Les deux pays tardent à s’accorder sur ce que pourraient être les frontières de leurs ZEE respectives au large des côtes nordiques : la souveraineté de cette zone permettrait l’exploitation du pétrole et du gaz d’une bonne partie de la mer de Beaufort. Un peu plus à l’Est, à quatre reprises ces dernières années, le drapeau danois a été planté sur l’île Hans, à cheval sur une frontière avec le Canada, un ridicule caillou mais situé dans une zone très riche en pétrole. La convention établit également qu’un Etat peut étendre la ZEE jusqu’à 350 miles des côtes (630 kilomètres) si le plateau continental va jusque-là. Dans les fonds arctiques, la dorsale Lomonossov pourrait être dans ce cas. Alors, chacun y va de son expertise pour prouver sa continuité continentale. La Russie pourrait s’enrichir légalement d’une zone détenant plus de dix milliards de tonnes de réserve en hydrocarbures, soit l’équivalent de celles du golfe Persique... Devant les lenteurs onusiennes, les Russes multiplient donc les coups d’éclat. Le 2 août 2007, Artour Tchilingarov, parlementaire et explorateur polaire, a planté un drapeau en titane à plus de 4 200 mètres de fond à la verticale du Pôle Nord. Au printemps 2009, Dmitri Medvedev a dévoilé une stratégie visant à faire de l’Arctique la base des ressources naturelles de son pays. Ce qui passe par la création d’unités militaires dans la région. Le 20 janvier 2010, dans le respect des règles de l’OTAN, il envoie deux bombardiers pour un survol de la zone neutre de l’Arctique. Si toutes les demandes de ZEE dans cette région sont acceptées, la partie internationale de l’Arctique ne représentera plus que 10 % de la surface actuelle. L’augmentation du trafic maritime aurait des conséquences importantes sur les écosystèmes et sur la migration des baleines, très sensibles aux bruits sous-marins. Aujourd’hui, une course à la fabrication de frontières bloque tout espoir d’une coopération internationale raisonnée.

A.P.

Pour aller plus loin

 Le blog du voyage d’Aline Pénitot http://jeannelacland.unblog.fr

 Le site du conseil circumpolaire inuit http://inuitcircumpolar.com

 Michel Onfray, Esthétique du pôle Nord , éd. Grasset, 2002

 Emmanuel Hussenet, Le Testament des glaces , éd. Transboréal, 2009

 Jean Malaurie, Les Derniers Rois de Thulé , éd. Plon, 1989

Paru dans Regards n°69, février-mars 2010.

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