Accueil > Monde | Série reportage par Marion Lag, Samuel Wahl | 8 novembre 2012

Grèce, une semaine avec Syriza à Athènes

La crise, dans une Grèce transformée en « laboratoire des politiques néo-libérales », ne semble pas connaître d’issue. Mais le désastre ne se mesure pas qu’à l’aune des conséquences financières, économiques, ni même sociales ou humanitaires qui s’abattent sur le pays : là où la démocratie elle-même risque de se voir emportée dans la tourmente, des résistances s’organisent autour de la coalition de la gauche radicale Syriza. Nous avons passé une semaine à Athènes, à la rencontre de ses militants et responsables, pour appréhender leurs analyses, prendre la mesure de leurs actes et de leurs intentions, au cœur de ce qui pourrait devenir, par renversement, un « laboratoire de la politique anti-libérale » en Europe.

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Épisode 1 : Crise générale. Entretien-vidéo avec Venios Angelopoulos, membre du bureau national de Syriza.

Une énième grève générale s’est emparée du pays, alors que le pouvoir a de plus en plus de mal à assurer sa propre cohésion. Un accord sur le vote du 3e volet du mémorandum a finalement été adopté de justesse en soirée au Parlement, au prix de nouvelles divisions au sein de la coalition gouvernementale, plusieurs députés ayant été exclus de leur parti après avoir refusé de voter les nouvelles mesures d’austérité. Cette impasse politique traduit un blocage plus profond, que la persistance des recettes néo-libérales ne fait qu’aggraver [1]. En réponse, Alexis Tsipras, leader de Syriza, appelle à la tenue prochaine d’élections qui marqueraient une rupture.
Avec Venios Angelopoulos, membre du bureau exécutif, nous évoquons les défis que doit relever la principale force d’opposition dans la crise de croissance qu’elle traverse depuis le scrutin de juin, et les stratégies qu’elle engage pour se donner les moyens de gouverner, alors que les sondages la placent désormais en tête des intentions de vote.

Syriza avance dans un paysage politique en ruine. La gauche traditionnelle s’est effondrée (Pasok et Parti de la Gauche démocratique), discréditée tant par la corruption qui la mine depuis des années au pouvoir, que par sa récente alliance avec la droite libérale (Nouvelle démocratie). Cette dernière agit comme courroie de transmission directe de la Troïka, au point de réduire le pays à un « protectorat » ; certains parlent même d’un « pays sous occupation ». À l’extrême-droite, le Laos (Parti du peuple) a laissé le terrain à Chryssi Avghi (Aube dorée), issu d’un groupuscule qui profite de la colère populaire poussée à son paroxysme pour la détourner à des fins ouvertement pro-nazies, et atteindre aujourd’hui la 3e place sur la scène politique.

Pourtant, la légendaire hospitalité grecque, la xénophilia, n’est pas qu’un mythe ; nous y goûtons dès notre arrivée, accueillis par Venios Angelopoulos qui nous ouvre les portes du siège de Syriza. Les locaux sont discrets, dans une rue qui remonte de la place Exarchia, cœur du quartier militant d’Athènes. De fait, la quinzaine de composantes de la coalition possèdent encore chacune leurs bureaux respectifs, au moins jusqu’au prochain congrès, prévu en mars 2013. L’horizon commun est fixé, mais la nature du régime parlementaire grec exclut un calendrier électoral fixe et des élections peuvent survenir à tout moment, pour le meilleur comme pour le pire ; il faut donc se tenir prêts.

Selon les dernières déclarations de Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international, un répit de deux ans doit être accordé pour le remboursement de la dette. En attendant, les tractations pour maintenir la Grèce dans l’Union européenne se font au prix de réformes structurelles qui déstabilisent le pays de l’intérieur. Alors que l’économie nationale va entrer dans sa sixième année de récession, et que les conventions collectives ont volé en éclat, on parle de « zones économiques spéciales », où les investisseurs bénéficieraient d’avantages sur le plan fiscal et administratif. Un type de mesure utilisées par les pays en développement, notamment par la Chine. Ce découpage brutal du territoire appliqué à la Grèce mettrait en jeu la cohésion même du pays, sauf à supposer que s’installe un régime autoritaire…

Le jour de notre arrivée, une anecdote fait justement les gros titres et alimente les conversations : afin de réduire les coûts d’entretien des services publics, les populations des îles de moins de 150 habitants pourraient prochainement être « déportées » ! Manolis Glezos, 90 ans, symbole vivant de la résistance contre l’occupation nazie et aujourd’hui député de Syriza, publie une déclaration : « Que l’Europe qui vient de recevoir le Prix Nobel de la Paix pense seulement à ce petit mais pas insignifiant coin de l’Europe : une de plus petites iles de la Mer Egée, Keros des Cyclades, qui a fait cadeau à l’humanité la plupart des œuvres d’art qui représentent la civilisation cycladique ; qu’ils pensent aussi à la sacralité d’une autre petite ile, Délos… »

La rumeur est finalement démentie par les autorités, mais notre interlocuteur reste persuadé que l’apparente absurdité de cette annonce est un « ballon d’essai » : « Va-t-on aussi se débarrasser de l’Acropole ? On est train de brader la fortune immobilière de l’Etat et des organisation publiques, hôpitaux, universités, et même ministères. La vente des immeubles non seulement n’apportera aucun bénéfice, puisque son prix sera reversé en remboursement de la dette, mais en plus coûtera à l’Etat qui devra ensuite s’acquitter d’un loyer auprès du nouvel acquéreur. Quel intérêt y a-t-il à vendre le bien public à si vil prix, si ce n’est l’enrichissement personnel ? On ne vend pas un pays ! », s’exclame-t-il.


Là où la tragédie d’un peuple « pris à la gorge » pourrait se traduire par un repli nihiliste, qui de fait hante aujourd’hui une minorité d’activistes, Syriza a su convaincre qu’une alternative était possible, tant par sa radicalité que par son dynamisme. Son analyse, qui dépasse la critique d’une crise économique conjoncturelle et s’oppose à un système de gouvernance capitaliste autoritaire, s’est imposée dans la majorité du camp anti-mémorandum.
Une approche sociologique de l’appareil et de son corps électoral fait apparaître un profil majoritairement jeune, actif, et urbain, à l’image d’un mouvement en plein essor, qui peut encore gagner en amplitude. Les personnes âgées et les zones rurales y restent minoritaires. Pour répondre aux attentes de cet électorat, les prochaines orientations devront mettre l’accent sur les retraites et les dépenses de santé d’une part, et l’agriculture d’autre part. Il s’agit de reprendre la main sur la production agricole, dont le système des subventions européennes oblige à détruire une partie au nom du maintien des cours des marchés. Le peuple veut recouvrer son auto-suffisance alimentaire alors que se profile un risque de famine à grande échelle.


Amorcée il y a dix ans, la coalition de la gauche radicale ne s’est pas faite en un jour ; elle représente aujourd’hui une véritable alternative, car son cap est fixé, contre la destruction de l’Etat social. Sa richesse réside dans la diversité induite par sa nature : le Synaspismos, parti principal de l’organisation, reste lui-même pluri-tendanciel. Son développement rapide depuis le dernier scrutin, passant de 4 à 27% des suffrages, se caractérise aujourd’hui par une « crise de croissance », qui selon Venios Angelopoulos dépasse la dimension purement quantitative : il faut planifier des réponses à la hauteur des attentes que suscite une telle convergence.


L’entretien touche à sa fin, nous aurons ensuite rendez-vous avec Olga Athanati à l’Ecole Polytechnio, où doit se dérouler la première réunion de la commission Culture de la coalition. Notre interlocuteur hausse les sourcils à l’évocation de ce haut lieu de la résistance à la dictature des colonels, qui lui rappelle aussi l’Ecole Polytechnique à Paris où il fit ses études dans les années 60. Mais au moment de se quitter, c’est moins le mathématicien que le philosophe - quel grec ne l’est pas, au moins un peu ? - qui se révèle dans une confidence sur sa vision personnelle de l’avenir. Venios Angelopoulos cite L’Art de la guerre de Sun Tzu, selon lequel il faut toujours laisser une porte de sortie à son adversaire, au risque sinon de le voir se battre jusqu’au bout avec la dernière énergie. À quoi il ajoute : « Nous voilà le dos au mur. Il n’y a pas d’autre choix que d’aller de l’avant. »


Pas de pied de caméra, pas de micro ni de perche, pris par l’urgence, il ne fut pas toujours aisé de trouver les meilleures conditions de réalisation : les extraits filmés s’en ressentent parfois, et nous nous en excusons. Ces « images de crise », traduisent néanmoins avec une certaine justesse l’état de bouleversement que traverse ce pays…

Notes

[1Associated Press comparait récemment les chiffres de l’année en cours avec ceux d’il y a trois ans, date où était révélé le déficit de la Grèce, quatre fois supérieur à la limite fixée aux Etats européens : le constat est sans appel, avec une croissance en chute de plus de 4% pour l’année à venir, qui suit deux années de baisses consécutives, une dette dont le rembousement représente 165,3% du PIB alors qu’il en représentait déjà 129,4% en 2009, et un taux de chômage passé de 7,7% à 25%.

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